Numéro 606, 24 janvier 2002

Le travail au quotidien d’un centre éducatif renforcé

Au centre éducatif renforcé Parenthèses de Saint-Gaudens en Haute-Garonne, six mineurs délinquants encadrés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par une équipe d’adultes ont trois mois, le temps d’une cession, pour transformer l’image de voyou qu’ils ont d’eux-mêmes


Dans sa plaquette de présentation, le centre éducatif renforcé Parenthèses (1) se présente comme étant « un séjour de rupture et trois mois de vie collective, de travail, de sport et d’aventures pour arrêter la galère et aussi tenter de se reconstruire. » Comme beaucoup d’autres CER, il ne fait pas de la réinsertion sociale l’objectif premier de la prise en charge. Ce serait à la fois bien trop irréaliste et prétentieux. De fait, dès sa création en 1999, le centre de St-Gaudens s’inscrit dans l’idée fondatrice des UEER (Unité à encadrement éducatif renforcé), voulu en 1996 par Jacques Toubon et transformé en CER par Élisabeth Guigou (2), afin d’opérer une mise à distance des jeunes délinquants avec leur environnement d’origine. Par le fait même, l’objectif visé est d’aider le jeune à couper tout lien avec un réseau de copains voire de parents susceptibles de l’inciter à la récidive. À Parenthèses la rupture est donc totale ; les jeunes n’ont ni le droit de visite ni le droit de sortir seul du foyer. Mais pire encore, ils n’ont la possibilité ni d’appeler au téléphone ni de recevoir un coup de fil. Cette coupure-là est certainement la plus dure à vivre pour des jeunes qui vivent à l’ère du portable. Dès lors, impossible de recevoir des informations de la cité et de savoir ce qui s’y passe. C’est le noir total et le sentiment de n’être plus dans le coup qui peu à peu s’installent. Cette frustration devient vite insupportable. Dans les tout premiers jours du placement, les jeunes mettent en place toutes les stratégies possibles pour la contourner et cela réclame une vigilance de tous les instants de la part des éducateurs. L’accès au premier étage, où se trouvent les bureaux de l’équipe et du directeur ainsi que la salle informatique, est fermé. Les portes du bureau sont verrouillées. Bien sûr pour tenir en sécurité les affaires personnelles des uns et des autres mais aussi pour interdire l’accès au téléphone. Et il faut faire attention à ne jamais laisser traîner le portable. Reste l’extérieur. Curieusement aucune barrière ni portail ne ferment l’entrée de la villa et la cour de devant donne directement sur la rue. Il n’y a que la parole et la réitération continue de celle-ci pour empêcher la transgression de la règle. Au tout début, Mamadou, qui fait fonction d’éducateur sans pour autant détenir un diplôme professionnel, était contre cette extrême proximité du CER avec la ville et la tentation de la rue pour les jeunes. Il aurait aimé plus de distance et plus de séparation. Mais avec le temps, et alors qu’il demeure l’un des rares embauchés de la première équipe à être resté en poste, il trouve cette proximité favorable à l’évolution des jeunes. Ici c’est l’adulte qui joue le rôle de contenant et cela déboussole des mômes qui jusqu’à présent ont fait de l’adulte au mieux un pantin au pire un adversaire. En cas de manquement à la règle, il y a rupture du contrat et il n’y pas d’autre sanction que l’exclusion. Ceci dit, au tout début du séjour et alors qu’aucun lien ne s’est tissé entre le jeune et l’adulte, la tentation est forte de profiter du peu d’obstacle physique pour s’échapper. S’instaure alors un jeu de provocations et de mise à l’épreuve réciproque. Le jeune ne ferait que semblant de vouloir franchir le seuil de la cour, voire que de s’en approcher qu’il a immédiatement un adulte sur le dos. Cela donne immanquablement lieu à un échange verbal plutôt viril mais l’éducateur ne lâche pas prise. Le jeune quant à lui apprend ainsi à vivre avec son « ombre ».
Pourtant cette rupture avec l’extérieur n’est pas synonyme de renfermement. Durant le séjour de trois mois les activités s’enchaînent. Elles concernent autant la vie de groupe que le dépassement de soi. Celui-ci n’est pas toujours que physique puisque, au cours de cette ultime cession, le groupe de jeunes s’est astreint à construire un montage vidéo sur le thème de la vie au centre et de la relation au voisinage. Mais les activités vont aussi vers les actions d’utilité sociale, cette fois-là ce fut un voyage au Maroc et la restauration de l’école d’un village. De fait, cet activisme n’a de sens que dans la mesure où il a pour finalité de ne jamais laisser le jeune être seul avec lui-même, afin de le préserver de la spirale du mal vivre, de la mésestime de soi et de la tentation de la violence. C’est entre autres sur ce point, que s’opère la grande différence avec l’incarcération d’un mineur en prison. Dans une cellule les jeunes sont, paradoxalement, toute la journée en errance. Bien sûr, les murs d’une geôle retiennent le délinquant mais ils ne contiennent pas ses sentiments d’autodestruction. La différence entre le CER et la prison se joue là. Tandis que dans le CER, la porosité des limites ramène sans cesse le jeune à la confrontation avec l’éducateur et au rappel du pourquoi il est là, l’imperméabilité des murs de la prison, quant à elle, renvoie le jeune à la contrainte et à l’ennui. L’ennui, rappelle Erwin Strauss, c’est lorsque l’on est incapable de pouvoir donner un sens au temps qui passe (3). Entre les quatre murs de sa prison le jeune ressasse son histoire et ses dépits. Face aux autres et à lui-même il apprend à se convaincre de son statut de délinquant. Il n’a d’autre choix que de cultiver une image négative de lui-même. À l’opposé le but du CER est de permettre au jeune de se cogner à un mur d’adultes qui vont tout mettre en place pour le sortir du cercle dépressif dans lequel il a fini par s’enfermer et lui renvoyer une autre image de lui-même.
L’équipe du CER travaille sur le « manque ». Le manque de nouvelles de l’extérieur, on l’a vu ci-dessus, mais, curieusement aussi, le manque de « délit ». Le but du travail entrepris par l’équipe pédagogique du CER de St-Gaudens est d’amener le jeune à prendre conscience et à accepter qu’il puisse être autre chose que ce qu’il veut bien paraître. Lorsque le jeune parvient à passer une, puis deux semaines et enfin trois mois sans commettre un seul acte délictueux alors il a de forte chance pour que tous ses repères et ses certitudes basculent. Lui qui, jusqu’à présent, se voyait comme un caïd dans le regard de ses pairs est obligé de se construire une autre représentation de lui-même. Dans cette démarche, la rupture téléphonique prend tout son sens. Coupé des siens, le jeune n’a plus de discours tout fait auquel se raccrocher. De même, quand il achète La Dépêche, le quotidien local, il ne lit plus son nom à la rubrique des faits divers. Il n’existe plus en tant que voyou. Et les activités viennent renforcer ce travail de sape. Ainsi pour la réalisation du film vidéo, l’un des moments forts a été l’interview d’élèves de terminale au lycée tout proche. Ils y ont été accueillis favorablement par des jeunes que, jusqu’à présent, ils ne considéraient que comme des clients pour leur deal de hasch, sans grand respect à l’égard de ceux qu’ils appellent des « gadgi ». Et là, tout à coup, à travers l’objectif de la caméra la perspective s’est transformée. Des jeunes, vis-à-vis desquels ils n’éprouvaient que du mépris, leur accordaient un temps d’attention et de dialogue sans autre souci que de partager leurs goûts et leurs opinions sur la société et le monde contemporain. Le voyage au Maroc, lui aussi, a culbuté bien des certitudes. Pour Sébastien, le regard de ces gens-là sur son travail de peinture réalisé au cours de la restauration de l’école et les remerciements qui ont accompagné le départ du groupe demeurent un lien dans l’espace et le temps qui fait que plus rien ne sera plus jamais comme avant. Et c’est ainsi que de fil en aiguille, par le biais d’activités de médiation, l’image d’eux-mêmes se transforme peu à peu. Ce travail-là ne se fait pas sans résistance. Le jeune est mal à l’aise avec cette transformation et la refuse par des passages à l’acte qui mettent en doute l’évolution en cours. Un jour la transformation d’une attitude fait penser à l’équipe éducative que quelque chose a bougé et que le jeune est en voie de reconstruction. Le lendemain, un passage à l’acte violent remet le travail sur le métier. Cette forme de progression en dent de scie est particulièrement éprouvante pour les éducateurs qui, en un instant, peuvent voir des journées d’effort être anéanties sur un coup de tête. Bien sûr, le doute souvent s’installe mais aussi le rappel que des années de galère ne s’effacent pas en un rien de temps. Alors, le travail de la psychologue est là pour rassurer et pour dynamiser tout le monde. En effet, celle-ci à l’avantage de travailler sur la parole exprimée par les jeunes et c’est plus dans le changement de leurs discours que dans les attitudes adoptées qu’elle aperçoit les réelles transformations. Il y a moins de bravades et soudain plus de doutes.
À l’heure actuelle, les CER bénéficient d’une image globalement positive de la part des financeurs ou des autorités de tutelle. Non pas que le taux brut de réinsertion sociale à la fin des trois mois soit supérieur à ce qui est obtenu par des autres services éducatifs, tels ceux de la PJJ par exemple. Les uns et les autres ont approximativement un taux de réussite immédiat de 30 %. Mais il semble que, en dépit de l’ambiance sécuritaire qui anime la société contemporaine et qui visiblement sera au cœur de la prochaine campagne électorale, l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre la délinquance a compris qu’il fallait du temps pour aider un jeune à changer de comportement. De fait, le travail effectué en profondeur par les CER sur l’estime de soi et la possibilité d’entrevoir une autre façon d’être que la délinquance ou la violence est comme un germe d’évolution déposé en chaque jeune pris en charge. Alors le mot de la fin revient en quelque sorte à Mamadou qui compare le rôle de l’éducateur en CER à celui d’un semeur qui confierait à la terre et au vent les éléments d’une possible transformation de l’être sans connaître par avance ceux qui parviendront, ou non, à maturation. Au fil du temps et de l’expérience, Mamadou est devenu un peu le sage de la tribu du CER. Lui qui n’a bénéficié d’aucune formation professionnelle d’éducateur mais qui tisse son discours à la fois dans sa trajectoire de vie et dans sa science de docteur en histoire de l’Islam. Car curieusement alors qu’ils ont bonne presse les CER peinent à recruter un personnel stable et formé. Mais ceci est une autre histoire… Pour l’heure, il importait de comprendre comment, pour l’équipe du CER Parenthèses de St Gaudens, la réinsertion sociale de jeunes délinquants passe immanquablement par un retour à l’estime de soi (3).

Philippe Gaberan

(1) CER AGOP Parenthèses - 119 bis avenue François Mitterrand - 31800 St Gaudens. Tél. 05 62 00 13 00

(2) Quel avenir pour les centres d’éducation renforcée ? Lien Social n°593

(3) Cité par Henri Maldiney dans L’homme et la folie, éd. Million


Sébastien, un caïd au cœur d’enfant

Il a été placé par le juge au CER de Saint-Gaudens. Il s’appelle Sébastien (le prénom a été changé). Sur un ton bravache et la « provoc » dans les yeux, il exhibe les vêtements et chaussures de marque, basket Nike et survêtement Sergio Tacchini. Au moment du repas il provoque l’éducateur ; petites piques sans gravité, presque puériles, mais qui très vite agacent. L’éducateur fait mine de se mettre en colère ; lui opère alors un repli stratégique, un sourire narquois au coin des lèvres. Il se lève de table sans rien demander à personne et va fumer sa clope. Le passage à l’acte violent a lieu quelques instants après, quasi inéluctable. C’est à son tour, à lui, Sébastien, de débarrasser la table et au moment où l’éducateur le lui fait remarquer, il donne un grand coup de pied dans la cuisse du plus jeune des autres résidants qui se trouve là, tout près. Un compte à régler et qui se règle comptant dans un instant d’énervement. Sébastien est aussitôt vertement repris. Les paroles vociférantes de l’éduc traversent aisément la porte fermée de la salle à manger ; un second éduc fait décoller de la cloison les autres gamins hilares. L’engueulade passée, Sébastien reste l’après-midi replié sur lui-même, silencieux et donnant l’air de se désintéresser de tout ce qui se passe.
En fait, la raison de son énervement est dans la convocation au tribunal, dans cinq jours à peine. Il sait que, cette fois-ci, il risque la prison. Il pourrait fort bien sortir du tribunal pour se rendre directement à Saint Michel, la maison d’arrêt de Toulouse. Il est convoqué pour une série de petits délits (vol de voiture, dégradation de bien public, insultes à agents et incendie de container) et pour une affaire plus grave de recel. Pour ce qui concerne ce dernier chef d’inculpation, Sébastien ne sait pas de quoi il s’agit ; il revendique son innocence. Difficile de dire si elle est feinte ou réelle. Il a bien un avocat commis d’office pour l’assister mais il ne l’a ni rencontré ni eu au téléphone. Il le verra donc pour la première fois au tribunal. Quant aux autres petits délits il dit les avoir commis sous l’emprise de l’alcool, avec dans la tête le désir de tout casser. Pour lui quand il remonte dans son histoire les choses semblent aller bien jusqu’en 4éme. Il a déjà quinze ans et donc un retard scolaire. Il devient alors une proie toute désignée pour les copains de la cité qui l’incitent à sécher les cours. Il fait l’école buissonnière de plus en plus souvent et se trouve assez vite embarqué dans des embrouilles. Viennent les arrestations par la police et les passages répétés devant le juge pour enfant jusqu’à son placement en CER et cette ultime inculpation. Mais cette fois-ci son cas ne se réglera plus dans l’intimité du bureau du juge mais à la barre. De fait, il est content de ne pas se retrouver devant son juge auquel il aurait eu toutes les peines du monde à faire croire qu’il ne recommencera jamais plus et se tiendra à carreau. « Je l’ai tellement juré ! » dit-il en baissant la tête. Mais il sait aussi qu’il n’a pas les capacités à assurer seul sa défense et qu’une fois à la barre il aura du mal à s’exprimer. Il compte sur l’éducatrice de la PJJ qui lui a promis d’être là et sur l’avocat. Il y a dans son regard des appels d’enfants perdus. Il y a urgence car dans quelques mois Sébastien est majeur et alors ses « bêtises » n’auront pas du tout les mêmes conséquences. Il le sait. Il le craint.
Ses parents lui font confiance. Il leur a donné sa parole qu’il va arrêter les « bêtises ». Il évoque le stage en mécanique qu’il doit commencer et dont il veut faire son métier. Ses propos sont comme autant de formules prononcées afin d’exorciser le spectre de la prison. Mais ce ne sont pas pour autant des mots en l’air. Même si, évoquant avec lui l’insuffisance d’un salaire d’apprenti mécanicien pour se payer des vêtements de marque, ses yeux se rallument d’une lueur narquoise et un grand sourire vient rallumer son visage enfantin ! La tentation du délit est bien là, encore tapie à l’ombre des belles promesses. Et pourtant il y a bien quelque chose de sérieux qui envahit le son de sa voix lorsqu’il évoque le voyage humanitaire au Maroc, la façon dont les gens les ont accueillis, la générosité avec laquelle ils ont partagé ce qu’ils avaient. Il n’y a plus aucun bluff dans son discours lorsqu’il parle de la misère rencontrée là-bas et aussi de sa fierté pour avoir été remercié de la participation aux travaux de rénovation de l’école du village. Sans aucun doute Sébastien s’est vu autrement que dans la peau d’un voyou à travers le regard dénué de tout a priori porté sur lui par ces braves gens. Encore une fois il dit l’envie de s’en sortir. Il se met à espérer un verdict qui se prononcerait pour un contrôle judiciaire jusqu’à sa majorité. A voix basse, presque pour lui seul, il confie sa peur d’aller en prison. Il ne veut pas l’imaginer et rejette l’image d’un geste du bras. Quel que soit l’avenir de ce môme, dans l’instant il n’est certainement plus un petit caïd.

Ph. G.


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