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Dans sa plaquette de présentation, le centre éducatif renforcé Parenthèses (1) se présente comme étant « un séjour de rupture et trois mois de vie collective, de travail, de sport et daventures pour arrêter la galère et aussi tenter de se reconstruire. » Comme beaucoup dautres CER, il ne fait pas de la réinsertion sociale lobjectif premier de la prise en charge. Ce serait à la fois bien trop irréaliste et prétentieux. De fait, dès sa création en 1999, le centre de St-Gaudens sinscrit dans lidée fondatrice des UEER (Unité à encadrement éducatif renforcé), voulu en 1996 par Jacques Toubon et transformé en CER par Élisabeth Guigou (2), afin dopérer une mise à distance des jeunes délinquants avec leur environnement dorigine. Par le fait même, lobjectif visé est daider le jeune à couper tout lien avec un réseau de copains voire de parents susceptibles de linciter à la récidive. À Parenthèses la rupture est donc totale ; les jeunes nont ni le droit de visite ni le droit de sortir seul du foyer. Mais pire encore, ils nont la possibilité ni dappeler au téléphone ni de recevoir un coup de fil. Cette coupure-là est certainement la plus dure à vivre pour des jeunes qui vivent à lère du portable. Dès lors, impossible de recevoir des informations de la cité et de savoir ce qui sy passe. Cest le noir total et le sentiment de nêtre plus dans le coup qui peu à peu sinstallent. Cette frustration devient vite insupportable. Dans les tout premiers jours du placement, les jeunes mettent en place toutes les stratégies possibles pour la contourner et cela réclame une vigilance de tous les instants de la part des éducateurs. Laccès au premier étage, où se trouvent les bureaux de léquipe et du directeur ainsi que la salle informatique, est fermé. Les portes du bureau sont verrouillées. Bien sûr pour tenir en sécurité les affaires personnelles des uns et des autres mais aussi pour interdire laccès au téléphone. Et il faut faire attention à ne jamais laisser traîner le portable. Reste lextérieur. Curieusement aucune barrière ni portail ne ferment lentrée de la villa et la cour de devant donne directement sur la rue. Il ny a que la parole et la réitération continue de celle-ci pour empêcher la transgression de la règle. Au tout début, Mamadou, qui fait fonction déducateur sans pour autant détenir un diplôme professionnel, était contre cette extrême proximité du CER avec la ville et la tentation de la rue pour les jeunes. Il aurait aimé plus de distance et plus de séparation. Mais avec le temps, et alors quil demeure lun des rares embauchés de la première équipe à être resté en poste, il trouve cette proximité favorable à lévolution des jeunes. Ici cest ladulte qui joue le rôle de contenant et cela déboussole des mômes qui jusquà présent ont fait de ladulte au mieux un pantin au pire un adversaire. En cas de manquement à la règle, il y a rupture du contrat et il ny pas dautre sanction que lexclusion. Ceci dit, au tout début du séjour et alors quaucun lien ne sest tissé entre le jeune et ladulte, la tentation est forte de profiter du peu dobstacle physique pour séchapper. Sinstaure alors un jeu de provocations et de mise à lépreuve réciproque. Le jeune ne ferait que semblant de vouloir franchir le seuil de la cour, voire que de sen approcher quil a immédiatement un adulte sur le dos. Cela donne immanquablement lieu à un échange verbal plutôt viril mais léducateur ne lâche pas prise. Le jeune quant à lui apprend ainsi à vivre avec son « ombre ».
Pourtant cette rupture avec lextérieur nest pas synonyme de renfermement. Durant le séjour de trois mois les activités senchaînent. Elles concernent autant la vie de groupe que le dépassement de soi. Celui-ci nest pas toujours que physique puisque, au cours de cette ultime cession, le groupe de jeunes sest astreint à construire un montage vidéo sur le thème de la vie au centre et de la relation au voisinage. Mais les activités vont aussi vers les actions dutilité sociale, cette fois-là ce fut un voyage au Maroc et la restauration de lécole dun village. De fait, cet activisme na de sens que dans la mesure où il a pour finalité de ne jamais laisser le jeune être seul avec lui-même, afin de le préserver de la spirale du mal vivre, de la mésestime de soi et de la tentation de la violence. Cest entre autres sur ce point, que sopère la grande différence avec lincarcération dun mineur en prison. Dans une cellule les jeunes sont, paradoxalement, toute la journée en errance. Bien sûr, les murs dune geôle retiennent le délinquant mais ils ne contiennent pas ses sentiments dautodestruction. La différence entre le CER et la prison se joue là. Tandis que dans le CER, la porosité des limites ramène sans cesse le jeune à la confrontation avec léducateur et au rappel du pourquoi il est là, limperméabilité des murs de la prison, quant à elle, renvoie le jeune à la contrainte et à lennui. Lennui, rappelle Erwin Strauss, cest lorsque lon est incapable de pouvoir donner un sens au temps qui passe (3). Entre les quatre murs de sa prison le jeune ressasse son histoire et ses dépits. Face aux autres et à lui-même il apprend à se convaincre de son statut de délinquant. Il na dautre choix que de cultiver une image négative de lui-même. À lopposé le but du CER est de permettre au jeune de se cogner à un mur dadultes qui vont tout mettre en place pour le sortir du cercle dépressif dans lequel il a fini par senfermer et lui renvoyer une autre image de lui-même.
Léquipe du CER travaille sur le « manque ». Le manque de nouvelles de lextérieur, on la vu ci-dessus, mais, curieusement aussi, le manque de « délit ». Le but du travail entrepris par léquipe pédagogique du CER de St-Gaudens est damener le jeune à prendre conscience et à accepter quil puisse être autre chose que ce quil veut bien paraître. Lorsque le jeune parvient à passer une, puis deux semaines et enfin trois mois sans commettre un seul acte délictueux alors il a de forte chance pour que tous ses repères et ses certitudes basculent. Lui qui, jusquà présent, se voyait comme un caïd dans le regard de ses pairs est obligé de se construire une autre représentation de lui-même. Dans cette démarche, la rupture téléphonique prend tout son sens. Coupé des siens, le jeune na plus de discours tout fait auquel se raccrocher. De même, quand il achète La Dépêche, le quotidien local, il ne lit plus son nom à la rubrique des faits divers. Il nexiste plus en tant que voyou. Et les activités viennent renforcer ce travail de sape. Ainsi pour la réalisation du film vidéo, lun des moments forts a été linterview délèves de terminale au lycée tout proche. Ils y ont été accueillis favorablement par des jeunes que, jusquà présent, ils ne considéraient que comme des clients pour leur deal de hasch, sans grand respect à légard de ceux quils appellent des « gadgi ». Et là, tout à coup, à travers lobjectif de la caméra la perspective sest transformée. Des jeunes, vis-à-vis desquels ils néprouvaient que du mépris, leur accordaient un temps dattention et de dialogue sans autre souci que de partager leurs goûts et leurs opinions sur la société et le monde contemporain. Le voyage au Maroc, lui aussi, a culbuté bien des certitudes. Pour Sébastien, le regard de ces gens-là sur son travail de peinture réalisé au cours de la restauration de lécole et les remerciements qui ont accompagné le départ du groupe demeurent un lien dans lespace et le temps qui fait que plus rien ne sera plus jamais comme avant. Et cest ainsi que de fil en aiguille, par le biais dactivités de médiation, limage deux-mêmes se transforme peu à peu. Ce travail-là ne se fait pas sans résistance. Le jeune est mal à laise avec cette transformation et la refuse par des passages à lacte qui mettent en doute lévolution en cours. Un jour la transformation dune attitude fait penser à léquipe éducative que quelque chose a bougé et que le jeune est en voie de reconstruction. Le lendemain, un passage à lacte violent remet le travail sur le métier. Cette forme de progression en dent de scie est particulièrement éprouvante pour les éducateurs qui, en un instant, peuvent voir des journées deffort être anéanties sur un coup de tête. Bien sûr, le doute souvent sinstalle mais aussi le rappel que des années de galère ne seffacent pas en un rien de temps. Alors, le travail de la psychologue est là pour rassurer et pour dynamiser tout le monde. En effet, celle-ci à lavantage de travailler sur la parole exprimée par les jeunes et cest plus dans le changement de leurs discours que dans les attitudes adoptées quelle aperçoit les réelles transformations. Il y a moins de bravades et soudain plus de doutes.
À lheure actuelle, les CER bénéficient dune image globalement positive de la part des financeurs ou des autorités de tutelle. Non pas que le taux brut de réinsertion sociale à la fin des trois mois soit supérieur à ce qui est obtenu par des autres services éducatifs, tels ceux de la PJJ par exemple. Les uns et les autres ont approximativement un taux de réussite immédiat de 30 %. Mais il semble que, en dépit de lambiance sécuritaire qui anime la société contemporaine et qui visiblement sera au cur de la prochaine campagne électorale, lensemble des acteurs engagés dans la lutte contre la délinquance a compris quil fallait du temps pour aider un jeune à changer de comportement. De fait, le travail effectué en profondeur par les CER sur lestime de soi et la possibilité dentrevoir une autre façon dêtre que la délinquance ou la violence est comme un germe dévolution déposé en chaque jeune pris en charge. Alors le mot de la fin revient en quelque sorte à Mamadou qui compare le rôle de léducateur en CER à celui dun semeur qui confierait à la terre et au vent les éléments dune possible transformation de lêtre sans connaître par avance ceux qui parviendront, ou non, à maturation. Au fil du temps et de lexpérience, Mamadou est devenu un peu le sage de la tribu du CER. Lui qui na bénéficié daucune formation professionnelle déducateur mais qui tisse son discours à la fois dans sa trajectoire de vie et dans sa science de docteur en histoire de lIslam. Car curieusement alors quils ont bonne presse les CER peinent à recruter un personnel stable et formé. Mais ceci est une autre histoire
Pour lheure, il importait de comprendre comment, pour léquipe du CER Parenthèses de St Gaudens, la réinsertion sociale de jeunes délinquants passe immanquablement par un retour à lestime de soi (3).
Philippe Gaberan
(1) CER AGOP Parenthèses - 119 bis avenue François Mitterrand - 31800 St Gaudens. Tél. 05 62 00 13 00
(2) Quel avenir pour les centres déducation renforcée ? Lien Social n°593
(3) Cité par Henri Maldiney dans Lhomme et la folie, éd. Million
Il a été placé par le juge au CER de Saint-Gaudens. Il sappelle Sébastien (le prénom a été changé). Sur un ton bravache et la « provoc » dans les yeux, il exhibe les vêtements et chaussures de marque, basket Nike et survêtement Sergio Tacchini. Au moment du repas il provoque léducateur ; petites piques sans gravité, presque puériles, mais qui très vite agacent. Léducateur fait mine de se mettre en colère ; lui opère alors un repli stratégique, un sourire narquois au coin des lèvres. Il se lève de table sans rien demander à personne et va fumer sa clope. Le passage à lacte violent a lieu quelques instants après, quasi inéluctable. Cest à son tour, à lui, Sébastien, de débarrasser la table et au moment où léducateur le lui fait remarquer, il donne un grand coup de pied dans la cuisse du plus jeune des autres résidants qui se trouve là, tout près. Un compte à régler et qui se règle comptant dans un instant dénervement. Sébastien est aussitôt vertement repris. Les paroles vociférantes de léduc traversent aisément la porte fermée de la salle à manger ; un second éduc fait décoller de la cloison les autres gamins hilares. Lengueulade passée, Sébastien reste laprès-midi replié sur lui-même, silencieux et donnant lair de se désintéresser de tout ce qui se passe.
En fait, la raison de son énervement est dans la convocation au tribunal, dans cinq jours à peine. Il sait que, cette fois-ci, il risque la prison. Il pourrait fort bien sortir du tribunal pour se rendre directement à Saint Michel, la maison darrêt de Toulouse. Il est convoqué pour une série de petits délits (vol de voiture, dégradation de bien public, insultes à agents et incendie de container) et pour une affaire plus grave de recel. Pour ce qui concerne ce dernier chef dinculpation, Sébastien ne sait pas de quoi il sagit ; il revendique son innocence. Difficile de dire si elle est feinte ou réelle. Il a bien un avocat commis doffice pour lassister mais il ne la ni rencontré ni eu au téléphone. Il le verra donc pour la première fois au tribunal. Quant aux autres petits délits il dit les avoir commis sous lemprise de lalcool, avec dans la tête le désir de tout casser. Pour lui quand il remonte dans son histoire les choses semblent aller bien jusquen 4éme. Il a déjà quinze ans et donc un retard scolaire. Il devient alors une proie toute désignée pour les copains de la cité qui lincitent à sécher les cours. Il fait lécole buissonnière de plus en plus souvent et se trouve assez vite embarqué dans des embrouilles. Viennent les arrestations par la police et les passages répétés devant le juge pour enfant jusquà son placement en CER et cette ultime inculpation. Mais cette fois-ci son cas ne se réglera plus dans lintimité du bureau du juge mais à la barre. De fait, il est content de ne pas se retrouver devant son juge auquel il aurait eu toutes les peines du monde à faire croire quil ne recommencera jamais plus et se tiendra à carreau. « Je lai tellement juré ! » dit-il en baissant la tête. Mais il sait aussi quil na pas les capacités à assurer seul sa défense et quune fois à la barre il aura du mal à sexprimer. Il compte sur léducatrice de la PJJ qui lui a promis dêtre là et sur lavocat. Il y a dans son regard des appels denfants perdus. Il y a urgence car dans quelques mois Sébastien est majeur et alors ses « bêtises » nauront pas du tout les mêmes conséquences. Il le sait. Il le craint.
Ses parents lui font confiance. Il leur a donné sa parole quil va arrêter les « bêtises ». Il évoque le stage en mécanique quil doit commencer et dont il veut faire son métier. Ses propos sont comme autant de formules prononcées afin dexorciser le spectre de la prison. Mais ce ne sont pas pour autant des mots en lair. Même si, évoquant avec lui linsuffisance dun salaire dapprenti mécanicien pour se payer des vêtements de marque, ses yeux se rallument dune lueur narquoise et un grand sourire vient rallumer son visage enfantin ! La tentation du délit est bien là, encore tapie à lombre des belles promesses. Et pourtant il y a bien quelque chose de sérieux qui envahit le son de sa voix lorsquil évoque le voyage humanitaire au Maroc, la façon dont les gens les ont accueillis, la générosité avec laquelle ils ont partagé ce quils avaient. Il ny a plus aucun bluff dans son discours lorsquil parle de la misère rencontrée là-bas et aussi de sa fierté pour avoir été remercié de la participation aux travaux de rénovation de lécole du village. Sans aucun doute Sébastien sest vu autrement que dans la peau dun voyou à travers le regard dénué de tout a priori porté sur lui par ces braves gens. Encore une fois il dit lenvie de sen sortir. Il se met à espérer un verdict qui se prononcerait pour un contrôle judiciaire jusquà sa majorité. A voix basse, presque pour lui seul, il confie sa peur daller en prison. Il ne veut pas limaginer et rejette limage dun geste du bras. Quel que soit lavenir de ce môme, dans linstant il nest certainement plus un petit caïd.
Ph. G.
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