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Dans les établissements, la socialisation consiste à faire acquérir les divers codes sociaux afin de permettre aux bénéficiaires de participer au jeu social avec les meilleurs atouts. Les établissements sont aujourdhui face à cette problématique, parce quils sont parfois des remparts contre la dé-civilisation (lire encadré), parce que ce sont tout simplement des lieux de vie, déducation et de conseil social. Ils constituent autant de microsociétés expérimentales capable de créer de la société, comme dengendrer la même décomposition sociale que le reste de lenvironnement.
Ces codes à acquérir sont des plus divers : il peut sagir de règlements et de lois, mais ceux-ci nen constituent que la partie la plus superficielle, et somme toute la moins importante. Ainsi, ce nest pas la loi qui va nous permettre de savoir ce quil convient de faire dans telle ou telle situation, tout au plus fixera-t-elle les limites extrêmes de nos rôles et de leurs manifestations. Ce sont précisément les « normes sociales » qui permettent léchange dans le cadre des relations quotidiennes. Celles-ci sexpriment au travers de comportements, elles se dénomment murs, contenances ou bienséance, civilité, urbanité, courtoisie, politesse ou savoir-vivre. Au-dessus de ces normes se trouvent les « valeurs » qui se constituent en éthique. La morale (de mores : murs) sert en quelque sorte dintermédiaire entre une éthique générale et les conduites sociales, insérées dans un contexte local et culturel. La socialisation impliquera donc une construction architecturale de ces différents niveaux. Elle nest pas quun conditionnement, mais suppose un partage de sens et une adhésion à un système de valeurs. Que la loi ne soit plus justifiée par une morale et elle perd rapidement toute légitimité ; quune morale ne renvoie plus à des valeurs et elle sétiole inéluctablement. Dans une société qui écarterait le débat moral, il serait parfaitement illusoire de croire que lon ne pourrait conserver quune espèce de code de conduite utilitaire, que lon baptiserait pompeusement citoyenneté succédané de morale laïque et républicaine. Il est clair que la gauche française est gênée par lappellation « morale » et quelle lui cherche en vain un remplaçant
En somme, la socialisation agit sur deux plans :
Quand une civilisation se disloque, le recours à la loi se multiplie avec une efficacité dautant plus réduite que la capacité judiciaire se bloque rapidement. On ne peut demander à la loi de régler notre vie quotidienne, pas davantage quun gendarme soit placé derrière chaque individu et dans chaque situation. Des agents de sécurité sont requis un peu partout aujourdhui : dans les transports en commun, dans les lieux publics, les cinémas, les piscines, etc. Certes, ils peuvent agir comme un anti-inflammatoire mais ils ne règlent rien sur le fond, tandis que les médias audiovisuels, véritable machine à violence et à déciviliser, tournent à plein régime
et que la crise culturelle est bien plus profonde. Car cest bien là la question : les messages médiatiques, qui sont devenus dominants pour un certain nombre de jeunes notamment ceux des couches défavorisées qui passent beaucoup de temps devant les séries télévisées et consomment les productions de masse , sont bel et bien porteurs de désocialisation, et saffirment contraire à ceux des parents et des éducateurs. Le langage des personnages est devenu de plus en plus grossier et ceux-ci ne peuvent plus aligner une phrase (ce qui est déjà beaucoup) sans se traiter « denculés » (cest-à-dire de « pénétrés, violés, moins que rien »).
Ils flattent ouvertement ou plus insidieusement lapologie de soi, le passage à lacte permanent (« Just do it ») (1), la folie, la transgression, lagressivité, la moquerie des autres, la loi du plus fort. Les talk-shows et les reality-shows (véritables entreprises dendoctrinement idéologique) flattent légocentrage (cest mon choix !) et le voyeurisme de bas-étage : la loft-idéologie. Certaines publicités nhésitent pas à leur emboîter le pas, montrant les adultes de plus en plus dépassés dans nombre de situations, parce que les enfants et les adolescents sont naturellement les cibles privilégiées des publicitaires, du fait que ce sont eux les facteurs de changement, quand une culture est décadente et ne possède plus aucune exemplarité, ni dautre dogme que le changement pour le changement.
Il existe généralement dans les établissements sociaux et médico-sociaux mais pas toujours un règlement général prévoyant des dispositions face aux contraventions potentielles. Outre le fait que ce règlement nest pas toujours appliqué, il est vain de penser que des règles inspirées dune nature juridique vont permettre à elles-seules de résoudre les questions sociales. Penser cela relève de la confusion que nous avons évoquée précédemment entre le niveau juridique et le niveau psychosocial, entre la règle de droit et la norme. Force est de constater que cest précisément quand la norme fait défaut ou savère inefficace que le droit intervient dautant plus. La dé-normalisation de nos sociétés actuelles saccompagne nécessairement de sa judiciarisation, cest-à-dire du recours excessif aux lois et procédures, comme le montre lexemple américain.
Les établissements sociaux et médico-sociaux ont également à faire face à ce phénomène : si leurs normes et leurs cultures se désagrègent, leur règlement sera alors très sollicité et le système de sanction également. Ce qui pose un indiscutable problème éducatif et thérapeutique.
La socialisation commence par lapprentissage de « fondamentaux ». Ceux-ci sont constitués par la présentation de soi et le respect dautrui, deux notions congruentes puisque lémergence de Soi seffectue en interaction avec celle de lAutre. Le respect dautrui et de soi (amour propre) est transmis en premier lieu par les parents, car celui qui ne respecte plus son père et sa mère ne respectera plus personne, surtout pas lui-même : lenfant de personne est personne. Notons à ce propos limportance déterminante de la notion de filiation sociale et symbolique dans ce procès de socialisation, filiation inscrite traditionnellement dans le patronyme lui-même. Le respect dautrui passe par le respect de la lignée, du nom et de limage, mais aussi par celui du territoire, de lintégrité physique, de lunivers sensoriel, ainsi que des annexes comme les objets, voire des domaines encore plus symboliques, tels les idées et les croyances. A contrario, lirrespect passera par la dénégation, lintrusion, la violation et le marquage de ces territoires symboliques. Il sexprimera par le langage, les attitudes et le gestuel, la pénétration territoriale et sensorielle.
Les règles usuelles de savoir-vivre sétablissent fondamentalement sur la reconnaissance et le respect des autres, elles fonctionnent comme des modes de transaction qui permettent déviter les conflits et de signer ainsi son appartenance à une communauté. Dailleurs, les termes utilisés pour désigner quelquun de socialisé sont ceux qui renvoient à la notion de ville, comme « poli ou policé » (du grec polis : ville), ou encore urbain, civil ou citoyen (du latin urbs : ville, ou civitas : cité).
Les règles de politesse, qui se manifestent objectivement comme des rituels de soumission (laisser quelquun passer le premier, lui proposer de se servir en premier, le saluer en premier, etc.), règles en apparence anodine, savèrent dune importance capitale car elles jettent les bases pour tout un chacun de la transaction avec les autres. Pour ne pas occasionner de « pertes de face » quand il est pratiqué dans les diverses situations quotidiennes, ce principe de soumission nécessite lintégration de ce quon appelle « lAlter Ego », cest-à-dire de reconnaître un « autre soi-même » dans lAutre. La soumission est ainsi tolérée car lAutre est supposé devoir agir à lidentique dans semblables situations. Cest ce présupposé indispensable qui rend la soumission non seulement tolérable mais la transforme en « jeu social » et en mondanité. La meilleure assurance que lAutre peut alors fournir dans cette transaction est quil rachète la perte de face potentielle, vécue par celui qui se soumet au rituel de politesse, par une contre-soumission du genre : « Je vous prie, nen faites rien, etc. ». Les rôles fonctionnent comme des stéréotypes permettant de gérer les interactions dans des situations socialement définies. Lintégration des divers rôles que nous sommes amenés à jouer savère donc essentielle afin de favoriser la compétence sociale des acteurs. Par conséquent, ceux-ci doivent être repérables et identifiables ; leur apprentissage seffectue généralement empiriquement par le biais dune observation et dune expérimentation in situ dans la vie de tous les jours.
Ces rôles sont codifiés par des attitudes, des distances, des gestes, des déplacements qui constituent toute une « chorégraphie ». Comme lévoque Erving Goffman, (Les Rites dinteraction ; La Présentation de soi ; Les Relations en public) (2), le système des touchers, les distances interpersonnelles, les attitudes et les gestes usités manifestent un mode culturel et ainsi la nature dun système relationnel. Aussi, lattention des professionnels doit-elle porter plus spécialement sur ces gestes et contenances, ces distances, cet ensemble de pratiques usuelles qui manifeste les rôles sociaux.
Dans les établissements, il savère donc important et même urgent de sinterroger sur le modèle social et culturel divulgué :
Par exemple, au sein déquipes professionnelles, existe-t-il un accord pour intervenir au sujet de la présentation de tel enfant ou adolescent, de son langage, de ses postures, de sa façon de sadresser aux autres ? Lors dune intervention, le psychologue dune maison denfants à caractère social évoquait de juste façon que les relations quotidiennes entre les personnels et les jeunes accueillis représentent une espèce de lutte dinfluence permanente, et que parfois on ne sait trop qui influence qui Dans certains établissements, on peut avoir limpression que ce sont les éducateurs qui se sont pliés aux normes des jeunes quils sont supposés encadrer. Quand le doute sur le bien-fondé dune attitude sinsinue, quand les valeurs environnantes deviennent elles-mêmes ambiguës, voire contradictoires, comment peut-on demeurer crédible, représenter des agents dinfluence positive ?
Une indispensable réflexion de fond savère en effet indispensable afin de parvenir à une position concertée à propos de la question culturelle, là précisément où le champ professionnel interfère avec les systèmes de valeurs morales et les modes de vie de chacun. A défaut dune référence commune, des tensions peuvent être provoquées par des conceptions diverses de létiquette entre les acteurs, par exemple, entre les services généraux, bien souvent davantage porteurs de règles de vie traditionnelles, et les éducateurs, parfois considérés par les premiers comme « laissant tout faire ». Ce conflit peut également passer par une rupture de générations au sein des équipes.
Sil y a généralement consensus pour convenir quun cadre, une structure, une loi, savèrent choses indispensables à toute éducation, les attitudes se crispent à propos des normes quand celles-ci se doivent dêtre opératoires au sein des situations de tous les jours. Afin dévacuer précisément tout risque de friction, certains professionnels se garderont de faire valoir des normes précises à respecter, telles que par exemple : ne pas jurer, ne pas porter de vêtements déchirés, ne pas se promener nu entre la douche et la chambre, bien se tenir à table, etc. Ils se contenteront de vagues généralités humanistes, ce qui est nettement moins engageant, il faut bien le reconnaître
Quelles que soient les options retenues par les associations, établissements et professionnels, il faut avoir présent à lesprit quil ny a pas déducation sans engagement, sans référence implicite ou explicite à un modèle, et que cest bien cette référence qui savère structurante, au-delà même du bien fondé de son contenu. En effet, à partir de contenus culturels forts différents, voire parfois opposés, les cultures inuit, maori, catalane ou slovaque ne font pas davantage de schizophrènes ou de marginaux les unes que les autres
Mais lorsquelles se déstructurent, les dégâts sont dans tous les cas immenses.
Toutes ces considérations doivent conduire cette communauté particulière quest un établissement, à la nécessité de mettre à lordre du jour la question culturelle, et plus précisément à :
Conscients de tout cela, et sans attendre linjonction de produire des « règlements de fonctionnement », divers établissements ont pris des mesures, comme la production dune étiquette, véritable « guide de savoir-vivre institutionnel » à lusage des bénéficiaires mais aussi des professionnels afin de définir un code en vigueur des valeurs et des attitudes afférentes. Dautres ont mis en place des référentiels civiques, ou des « conseils de bénéficiaires », animés par des professionnels, où se traitent toutes les questions ayant trait à la vie collective, bref, qui relèvent de la socialisation. Dautres encore ont pris à bras le corps cette question, en en faisant une priorité et en instituant divers ateliers de socialisation.
En effet, la socialisation est assurée selon deux modes complémentaires mais différents :
Ce second niveau savère plus négligé, sans doute parce que lon considère que la socialisation se transmet par lexemple familial et ne relève pas dun apprentissage au sens strict. Pourtant, cet aspect mérite toute notre attention et ouvre de nombreuses perspectives dans les établissements à caractère social et médico-social : tout particulièrement les jeux de rôles, au théâtre, au training personnel assisté ou non de la vidéo, et diverses mises en situation, qui requièrent un travail beaucoup plus psychologique afin dappréhender les représentations spécifiques de chaque acteur. Mais il est vrai que cette approche nest pas des plus pratiquées dans la culture de la formation en France, et quelle nécessite une sérieuse réactualisation des formations des éducateurs, et parfois même des psychologues qui doivent sortir de leurs bureaux et de leurs cabinets.
Jean-René Loubat
(1) Notons que Just do it, avant de devenir le slogan de la célèbre marque Nike, était le titre dun ouvrage dun leader de lextrême-gauche américaine de 68 : Jerry Rubin, ancien yippie (nom donné aux gauchistes radicaux aux USA), reconverti aujourdhui en youppie (jeune cadre dynamique et autre golden boy).
Pourquoi la question de la socialisation savère-t-elle aujourdhui centrale dans notre secteur social et médico-social ? Parce que ce qui a fait jusqualors société est remis en cause par les coups de boutoir de léconomie libérale et de lidéologie de la société de consommation avancée, sans que des alternatives ne soient proposées. Le libéralisme est libertaire par nécessité et par doctrine (confère le fameux « laisser faire, laisser passer » dAdam Smith, lun des théoriciens fondamentaux du libéralisme, qui prône que la poursuite de lintérêt personnel va dans le sens de lintérêt général). En revendiquant la satisfaction de tous les désirs, en inventant un homo consomans solipsiste et hédoniste, en opposant la jeunesse au monde adulte, les soixante-huitards ont amorcé un processus de déliquescence des institutions, et dans le même temps, dun certain nombre de codes sociaux, confondant allégrement normes bourgeoises et normes sociales, révolution et effondrement, et prenant leurs désirs dutopistes pour des réalités sociétales.
Aujourdhui, nos sociétés paient chèrement cette explosion des rôles et des institutions, et surtout de leurs fondements. Nombreux sont ceux qui déplorent, non sans une certaine naïveté ou hypocrisie, leffondrement de lautorité, la démission des parents, la fin des civilités, le règne de la grossièreté et de lobscénité, laffaissement de la citoyenneté, lavènement dadolescents tout-puissants. Cette irresponsabilité a ainsi laissé le champ libre de lordre social et des valeurs à lextrême droite ou à lultra conservatisme, bref, à une France dénoncée comme passéiste. Quon le veuille ou non, cette question de la dé-civilisation et son symptôme le plus visible : linsécurité sera au cur des enjeux politiques des années à venir, défaisant le clivage gauche/droite.
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