Numéro 605, 17 janvier 2002

S’occuper vraiment de la socialisation dans les établissements !

Énoncer la loi ne suffit pas. Les institutions sociales et médico-sociales doivent aussi s’interroger sur leur fonction socialisante et sur le modèle culturel et moral qu’elles proposent. Il faut que leurs éducateurs apprennent aux enfants et adolescents dont ils ont la charge les fondamentaux : le respect de soi et d’autrui. Un savoir-vivre institutionnel en quelque sorte...


Dans les établissements, la socialisation consiste à faire acquérir les divers codes sociaux afin de permettre aux bénéficiaires de participer au jeu social avec les meilleurs atouts. Les établissements sont aujourd’hui face à cette problématique, parce qu’ils sont parfois des remparts contre la dé-civilisation (lire encadré), parce que ce sont tout simplement des lieux de vie, d’éducation et de conseil social. Ils constituent autant de microsociétés expérimentales capable de créer de la société, comme d’engendrer la même décomposition sociale que le reste de l’environnement.

Ces codes à acquérir sont des plus divers : il peut s’agir de règlements et de lois, mais ceux-ci n’en constituent que la partie la plus superficielle, et somme toute la moins importante. Ainsi, ce n’est pas la loi qui va nous permettre de savoir ce qu’il convient de faire dans telle ou telle situation, tout au plus fixera-t-elle les limites extrêmes de nos rôles et de leurs manifestations. Ce sont précisément les « normes sociales » qui permettent l’échange dans le cadre des relations quotidiennes. Celles-ci s’expriment au travers de comportements, elles se dénomment mœurs, contenances ou bienséance, civilité, urbanité, courtoisie, politesse ou savoir-vivre. Au-dessus de ces normes se trouvent les « valeurs » qui se constituent en éthique. La morale (de mores : mœurs) sert en quelque sorte d’intermédiaire entre une éthique générale et les conduites sociales, insérées dans un contexte local et culturel. La socialisation impliquera donc une construction architecturale de ces différents niveaux. Elle n’est pas qu’un conditionnement, mais suppose un partage de sens et une adhésion à un système de valeurs. Que la loi ne soit plus justifiée par une morale et elle perd rapidement toute légitimité ; qu’une morale ne renvoie plus à des valeurs et elle s’étiole inéluctablement. Dans une société qui écarterait le débat moral, il serait parfaitement illusoire de croire que l’on ne pourrait conserver qu’une espèce de code de conduite utilitaire, que l’on baptiserait pompeusement citoyenneté – succédané de morale laïque et républicaine. Il est clair que la gauche française est gênée par l’appellation « morale » et qu’elle lui cherche en vain un remplaçant…

En somme, la socialisation agit sur deux plans :

Quand une civilisation se disloque, le recours à la loi se multiplie avec une efficacité d’autant plus réduite que la capacité judiciaire se bloque rapidement. On ne peut demander à la loi de régler notre vie quotidienne, pas davantage qu’un gendarme soit placé derrière chaque individu et dans chaque situation. Des agents de sécurité sont requis un peu partout aujourd’hui : dans les transports en commun, dans les lieux publics, les cinémas, les piscines, etc. Certes, ils peuvent agir comme un anti-inflammatoire mais ils ne règlent rien sur le fond, tandis que les médias audiovisuels, véritable machine à violence et à déciviliser, tournent à plein régime… et que la crise culturelle est bien plus profonde. Car c’est bien là la question : les messages médiatiques, qui sont devenus dominants pour un certain nombre de jeunes – notamment ceux des couches défavorisées qui passent beaucoup de temps devant les séries télévisées et consomment les productions de masse –, sont bel et bien porteurs de désocialisation, et s’affirment contraire à ceux des parents et des éducateurs. Le langage des personnages est devenu de plus en plus grossier et ceux-ci ne peuvent plus aligner une phrase (ce qui est déjà beaucoup) sans se traiter « d’enculés » (c’est-à-dire de « pénétrés, violés, moins que rien »).
Ils flattent ouvertement ou plus insidieusement l’apologie de soi, le passage à l’acte permanent (« Just do it ») (1), la folie, la transgression, l’agressivité, la moquerie des autres, la loi du plus fort. Les talk-shows et les reality-shows (véritables entreprises d’endoctrinement idéologique) flattent l’égocentrage (c’est mon choix !) et le voyeurisme de bas-étage : la loft-idéologie. Certaines publicités n’hésitent pas à leur emboîter le pas, montrant les adultes de plus en plus dépassés dans nombre de situations, parce que les enfants et les adolescents sont naturellement les cibles privilégiées des publicitaires, du fait que ce sont eux les facteurs de changement, quand une culture est décadente et ne possède plus aucune exemplarité, ni d’autre dogme que le changement pour le changement.
Il existe généralement dans les établissements sociaux et médico-sociaux – mais pas toujours – un règlement général prévoyant des dispositions face aux contraventions potentielles. Outre le fait que ce règlement n’est pas toujours appliqué, il est vain de penser que des règles inspirées d’une nature juridique vont permettre à elles-seules de résoudre les questions sociales. Penser cela relève de la confusion que nous avons évoquée précédemment entre le niveau juridique et le niveau psychosocial, entre la règle de droit et la norme. Force est de constater que c’est précisément quand la norme fait défaut ou s’avère inefficace que le droit intervient d’autant plus. La dé-normalisation de nos sociétés actuelles s’accompagne nécessairement de sa judiciarisation, c’est-à-dire du recours excessif aux lois et procédures, comme le montre l’exemple américain. Les établissements sociaux et médico-sociaux ont également à faire face à ce phénomène : si leurs normes et leurs cultures se désagrègent, leur règlement sera alors très sollicité et le système de sanction également. Ce qui pose un indiscutable problème éducatif et thérapeutique.

La socialisation commence par l’apprentissage de « fondamentaux ». Ceux-ci sont constitués par la présentation de soi et le respect d’autrui, deux notions congruentes puisque l’émergence de Soi s’effectue en interaction avec celle de l’Autre. Le respect d’autrui et de soi (amour propre) est transmis en premier lieu par les parents, car celui qui ne respecte plus son père et sa mère ne respectera plus personne, surtout pas lui-même : l’enfant de personne est personne. Notons à ce propos l’importance déterminante de la notion de filiation sociale et symbolique dans ce procès de socialisation, filiation inscrite traditionnellement dans le patronyme lui-même. Le respect d’autrui passe par le respect de la lignée, du nom et de l’image, mais aussi par celui du territoire, de l’intégrité physique, de l’univers sensoriel, ainsi que des annexes comme les objets, voire des domaines encore plus symboliques, tels les idées et les croyances. A contrario, l’irrespect passera par la dénégation, l’intrusion, la violation et le marquage de ces territoires symboliques. Il s’exprimera par le langage, les attitudes et le gestuel, la pénétration territoriale et sensorielle. Les règles usuelles de savoir-vivre s’établissent fondamentalement sur la reconnaissance et le respect des autres, elles fonctionnent comme des modes de transaction qui permettent d’éviter les conflits et de signer ainsi son appartenance à une communauté. D’ailleurs, les termes utilisés pour désigner quelqu’un de socialisé sont ceux qui renvoient à la notion de ville, comme « poli ou policé » (du grec polis : ville), ou encore urbain, civil ou citoyen (du latin urbs : ville, ou civitas : cité).

Les règles de politesse, qui se manifestent objectivement comme des rituels de soumission (laisser quelqu’un passer le premier, lui proposer de se servir en premier, le saluer en premier, etc.), règles en apparence anodine, s’avèrent d’une importance capitale car elles jettent les bases pour tout un chacun de la transaction avec les autres. Pour ne pas occasionner de « pertes de face » quand il est pratiqué dans les diverses situations quotidiennes, ce principe de soumission nécessite l’intégration de ce qu’on appelle « l’Alter Ego », c’est-à-dire de reconnaître un « autre soi-même » dans l’Autre. La soumission est ainsi tolérée car l’Autre est supposé devoir agir à l’identique dans semblables situations. C’est ce présupposé indispensable qui rend la soumission non seulement tolérable mais la transforme en « jeu social » et en mondanité. La meilleure assurance que l’Autre peut alors fournir dans cette transaction est qu’il rachète la perte de face potentielle, vécue par celui qui se soumet au rituel de politesse, par une contre-soumission du genre : – « Je vous prie, n’en faites rien, etc. ». Les rôles fonctionnent comme des stéréotypes permettant de gérer les interactions dans des situations socialement définies. L’intégration des divers rôles que nous sommes amenés à jouer s’avère donc essentielle afin de favoriser la compétence sociale des acteurs. Par conséquent, ceux-ci doivent être repérables et identifiables ; leur apprentissage s’effectue généralement empiriquement par le biais d’une observation et d’une expérimentation in situ dans la vie de tous les jours.

Ces rôles sont codifiés par des attitudes, des distances, des gestes, des déplacements qui constituent toute une « chorégraphie ». Comme l’évoque Erving Goffman, (Les Rites d’interaction ; La Présentation de soi ; Les Relations en public) (2), le système des touchers, les distances interpersonnelles, les attitudes et les gestes usités manifestent un mode culturel et ainsi la nature d’un système relationnel. Aussi, l’attention des professionnels doit-elle porter plus spécialement sur ces gestes et contenances, ces distances, cet ensemble de pratiques usuelles qui manifeste les rôles sociaux.

Dans les établissements, il s’avère donc important et même urgent de s’interroger sur le modèle social et culturel divulgué :

Par exemple, au sein d’équipes professionnelles, existe-t-il un accord pour intervenir au sujet de la présentation de tel enfant ou adolescent, de son langage, de ses postures, de sa façon de s’adresser aux autres ? Lors d’une intervention, le psychologue d’une maison d’enfants à caractère social évoquait de juste façon que les relations quotidiennes entre les personnels et les jeunes accueillis représentent une espèce de lutte d’influence permanente, et que parfois on ne sait trop qui influence qui… Dans certains établissements, on peut avoir l’impression que ce sont les éducateurs qui se sont pliés aux normes des jeunes qu’ils sont supposés encadrer. Quand le doute sur le bien-fondé d’une attitude s’insinue, quand les valeurs environnantes deviennent elles-mêmes ambiguës, voire contradictoires, comment peut-on demeurer crédible, représenter des agents d’influence positive ?

Une indispensable réflexion de fond s’avère en effet indispensable afin de parvenir à une position concertée à propos de la question culturelle, là précisément où le champ professionnel interfère avec les systèmes de valeurs morales et les modes de vie de chacun. A défaut d’une référence commune, des tensions peuvent être provoquées par des conceptions diverses de l’étiquette entre les acteurs, par exemple, entre les services généraux, bien souvent davantage porteurs de règles de vie traditionnelles, et les éducateurs, parfois considérés par les premiers comme « laissant tout faire ». Ce conflit peut également passer par une rupture de générations au sein des équipes.

S’il y a généralement consensus pour convenir qu’un cadre, une structure, une loi, s’avèrent choses indispensables à toute éducation, les attitudes se crispent à propos des normes quand celles-ci se doivent d’être opératoires au sein des situations de tous les jours. Afin d’évacuer précisément tout risque de friction, certains professionnels se garderont de faire valoir des normes précises à respecter, telles que par exemple : ne pas jurer, ne pas porter de vêtements déchirés, ne pas se promener nu entre la douche et la chambre, bien se tenir à table, etc. Ils se contenteront de vagues généralités humanistes, ce qui est nettement moins engageant, il faut bien le reconnaître…

Quelles que soient les options retenues par les associations, établissements et professionnels, il faut avoir présent à l’esprit qu’il n’y a pas d’éducation sans engagement, sans référence implicite ou explicite à un modèle, et que c’est bien cette référence qui s’avère structurante, au-delà même du bien fondé de son contenu. En effet, à partir de contenus culturels forts différents, voire parfois opposés, les cultures inuit, maori, catalane ou slovaque ne font pas davantage de schizophrènes ou de marginaux les unes que les autres… Mais lorsqu’elles se déstructurent, les dégâts sont dans tous les cas immenses.
Toutes ces considérations doivent conduire cette communauté particulière qu’est un établissement, à la nécessité de mettre à l’ordre du jour la question culturelle, et plus précisément à :

Conscients de tout cela, et sans attendre l’injonction de produire des « règlements de fonctionnement », divers établissements ont pris des mesures, comme la production d’une étiquette, véritable « guide de savoir-vivre institutionnel » à l’usage des bénéficiaires – mais aussi des professionnels – afin de définir un code en vigueur des valeurs et des attitudes afférentes. D’autres ont mis en place des référentiels civiques, ou des « conseils de bénéficiaires », animés par des professionnels, où se traitent toutes les questions ayant trait à la vie collective, bref, qui relèvent de la socialisation. D’autres encore ont pris à bras le corps cette question, en en faisant une priorité et en instituant divers ateliers de socialisation.
En effet, la socialisation est assurée selon deux modes complémentaires mais différents :

Ce second niveau s’avère plus négligé, sans doute parce que l’on considère que la socialisation se transmet par l’exemple familial et ne relève pas d’un apprentissage au sens strict. Pourtant, cet aspect mérite toute notre attention et ouvre de nombreuses perspectives dans les établissements à caractère social et médico-social : tout particulièrement les jeux de rôles, au théâtre, au training personnel assisté ou non de la vidéo, et diverses mises en situation, qui requièrent un travail beaucoup plus psychologique afin d’appréhender les représentations spécifiques de chaque acteur. Mais il est vrai que cette approche n’est pas des plus pratiquées dans la culture de la formation en France, et qu’elle nécessite une sérieuse réactualisation des formations des éducateurs, et parfois même des psychologues… qui doivent sortir de leurs bureaux et de leurs cabinets.

Jean-René Loubat

(1) Notons que Just do it, avant de devenir le slogan de la célèbre marque Nike, était le titre d’un ouvrage d’un leader de l’extrême-gauche américaine de 68 : Jerry Rubin, ancien yippie (nom donné aux gauchistes radicaux aux USA), reconverti aujourd’hui en youppie (jeune cadre dynamique et autre golden boy).

(2) Publiés aux Éditions de Minuit.


La « dé-civilisation », au cœur des débats de société et des établissements

Pourquoi la question de la socialisation s’avère-t-elle aujourd’hui centrale dans notre secteur social et médico-social ? Parce que ce qui a fait jusqu’alors société est remis en cause par les coups de boutoir de l’économie libérale et de l’idéologie de la société de consommation avancée, sans que des alternatives ne soient proposées. Le libéralisme est libertaire par nécessité et par doctrine (confère le fameux « laisser faire, laisser passer » d’Adam Smith, l’un des théoriciens fondamentaux du libéralisme, qui prône que la poursuite de l’intérêt personnel va dans le sens de l’intérêt général). En revendiquant la satisfaction de tous les désirs, en inventant un homo consomans solipsiste et hédoniste, en opposant la jeunesse au monde adulte, les soixante-huitards ont amorcé un processus de déliquescence des institutions, et dans le même temps, d’un certain nombre de codes sociaux, confondant allégrement normes bourgeoises et normes sociales, révolution et effondrement, et prenant leurs désirs d’utopistes pour des réalités sociétales.
Aujourd’hui, nos sociétés paient chèrement cette explosion des rôles et des institutions, et surtout de leurs fondements. Nombreux sont ceux qui déplorent, non sans une certaine naïveté ou hypocrisie, l’effondrement de l’autorité, la démission des parents, la fin des civilités, le règne de la grossièreté et de l’obscénité, l’affaissement de la citoyenneté, l’avènement d’adolescents tout-puissants. Cette irresponsabilité a ainsi laissé le champ libre de l’ordre social et des valeurs à l’extrême droite ou à l’ultra conservatisme, bref, à une France dénoncée comme passéiste. Qu’on le veuille ou non, cette question de la dé-civilisation – et son symptôme le plus visible : l’insécurité – sera au cœur des enjeux politiques des années à venir, défaisant le clivage gauche/droite.


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