Numéro 604, 10 janvier 2002

Quand l’action humanitaire sert l’insertion

Un club de prévention spécialisé de la région parisienne organise des chantiers en Mauritanie. Ainsi au Club Relais des professionnels et des bénévoles s’investissent dans ces opérations qui amènent des jeunes à se dépasser en découvrant que d’autres peuvent avoir besoin de leur aide pour vivre


Le 20 octobre 2001, pour la sixième fois depuis 1994, 5 jeunes de la cité Lafontaine partent avec trois éducateurs et les bénévoles de l’AFMS — l’Association franco-mauritanienne de santé —, monter des pompes à eau solaires à Lexeiba, près de la frontière sénégalaise, au sud est du pays. La cité Lafontaine composée de 1 860 logements, est considérée comme l’un des « points chauds » des Hauts-de-Seine. Située à Bagneux, elle regroupe plusieurs tours et deux immenses barres de plus de trois cents mètres, les plus longues d’Europe. Pour Josette Létinaud, chef de service du club de prévention, le Club Relais (1) : « Il n’y a pas de gros éclats, mais beaucoup de problèmes d’insécurité, de trafics de drogue. L’habitat est très dégradé, comme toutes les cités nous sommes enclavés, loin du centre ville. ». Josette Létinaud participe au voyage, où, elle gère la logistique et l’encadrement éducatif des jeunes. « On ne peut pas résumer ce séjour à un simple voyage humanitaire, car il est avant tout basé sur un ensemble d’échanges multilatéraux : ce sont les femmes du village qui nous préparent les repas, nous travaillons en collaboration avec le club des jeunes du village qui organise notre accueil… Notre jumelage avec l’AFMS est basé sur une réciprocité d’intérêt. Les jeunes deviennent les bénévoles de l’association qui en retour vivent une action valorisante et motivante. Ils s’aperçoivent qu’il existe des endroits où des gens sont dans des situations bien pires que ce qu’ils connaissent. »

Maud Hérart est professeur et bénévole de l’AFMS, qui regroupe des médecins, infirmières et bénévoles des deux pays. C’est dans ce cadre qu’elle part en jumelage avec le Club Relais à Lexeiba. « Quand nous arrivons au village et que les Mauritaniens nous font une grosse fête, ils sont tous émus. L’émotion c’est de voir les gens racler une terre aride, et qu’ils nous offrent tout. Certains sont choqués par la misère dès l’arrivée, ils se rendent compte que ce n’est pas si terrible que ça en banlieue ».

Lexeiba est situé au-dessus du golfe de Guinée. La Mauritanie est surnommée « le trait d’union entre l’Afrique noire et l’Afrique blanche ». La population est composée de descendants de Berbères et de différentes ethnies noires comme les Peuls, les Ouolofs ou les Toucouleurs. Historiquement, les maîtres et les esclaves. L’esclavage a été officiellement aboli en 1981, mais selon l’ONG SOS Esclave, cette pratique perdure à grande échelle, ce que réfute le gouvernement de cette République islamique. « La région du Gorgol où se trouve Lexeiba est dans une des parties les plus pauvres du pays. La population est majoritairement noire, et, vit principalement de la culture de céréales comme le mil, le riz, et, le sorgho », précise Maud Hérart. Les voyages du Club Relais se font la plupart du temps dans le même village. Ce qui a permis au fil des échanges de développer plusieurs infrastructures sur place, comme le dispensaire ou l’école, mais aussi d’approfondir chaque fois les relations avec les habitants. Par exemple, Seda Marteau a fait l’expédition dans deux occasions : la première fois elle était une jeune sous la responsabilité des éducateurs du Club Relais, et, plus tard, elle a souhaité revenir à Lexeiba dans le cadre d’études d’infirmière qu’elle avait entreprises. « C’est la découverte totale, du pays, de la culture, il y a la barrière de la langue car seul les anciens parlent le français ». Lors du premier séjour, Seda assistait le médecin du dispensaire où elle distribuait les médicaments. « Il y a encore une emprise terrible des Marabouts sur la population, ils sont plusieurs dans le village avec chacun une spécialité : les maladies de peaux, piqûre de serpents… Les habitants vont les voir avant le médecin, ce qui peut poser de gros problèmes de guérison » raconte-t-elle. Quant au pays, elle se souvient des premiers jours, et des phases d’adaptation pas toujours évidentes. « Il y a énormément de contrôles de police, sur la route c’est des barrages tous les quarts d’heure où il faut donner un bakchich. Les conditions climatiques sont difficiles, le régime alimentaire n’est pas le même… Ils mangent très peu de légumes et de viandes. J’ai réalisé le degré de pauvreté des gens dans leur maison : presque aucun mobilier à l’intérieur, juste une chèvre attachée dans la cour. Ils font beaucoup de fêtes avec des danses traditionnelles, l’on mange du thieb, un plat sénégalais à base de riz et de poissons. » Les jeunes adoptent ce style de vie austère : ils dorment sous des tentes maures, quatre piquets sans toile sur les côtés, juste un toit. Leurs affaires sont dans une maison, et, tous les matins les femmes du village leur apportent de l’eau du puits pour se laver.

Maud Hérart qui a déjà fait le voyage quatre fois, parfois sans le jumelage avec le club de prévention, dit être « égoïstement tombée amoureuse de ce pays ». Elle garde un souvenir tout particulier de son premier départ avec les jeunes de la cité qu’elle connaissait peu. « Ça change tout le monde, y compris ceux qui ont de grosses difficultés. Quand ils voient les Mauritaniens, certains ont les larmes aux yeux et oublient le rôle de petits caïds qu’ils ont chez eux. J’ai aussi beaucoup appris de ces adolescents qui vivent juste à côté de chez moi. On peut partir avec des préjugés, sur place j’ai réalisé qu’il y en avait qui pouvaient dealer, ou frôler la délinquance, et, être très riche humainement. » Josette Létinaud se souvient d’un jeune parti lors d’un voyage, qui tenait des propos religieux extrémistes, tout en ne sachant pas de quel côté se tourner pour faire la prière. « Au contact des locaux, il a évolué. La population mauritanienne d’origine négro-africaine a une pratique de l’islam modéré. Cela permet à de jeunes musulmans de la deuxième ou troisième génération en quête d’identité, de replacer des choses. Parfois les parents leur ont transmis les valeurs musulmanes, sans forcément avoir l’instruction nécessaire pour bien leur expliquer. Ici les gens sont simples et prennent le temps de discuter avec eux. »

Un autre jeune avait de gros problèmes de délinquance avant de partir en Afrique. « Il habitait le quartier où il avait la réputation de chef de bande, plusieurs fois il nous avait dit : “ Il faut que j’arrête mes conneries ”, et, quand au retour il a redit la même chose, nous ne l’avons pas trop cru » se souvient Sylvain Robin qui est le directeur du Club Relais et qui était éducateur à l’époque. Au retour de Mauritanie, le jeune a commencé un remplacement à la poste, s’est fait embaucher à l’aéroport de Roissy. Aujourd’hui il est marié, père de famille et il occupe un poste à responsabilité. « Il a eu un déclic en Mauritanie. A la suite d’un événement particulièrement grave, qui aurait pu être dramatique. Lors d’une crise de nerf, il a failli mettre un coup de couteau à un éducateur. Nous l’avons ceinturé. Il s’est fait peur, il a compris que sa vie pouvait basculer », poursuit Sylvain Robin.

Bien sûr, les chantiers humanitaires ne sont pas tous l’occasion de reconversion aussi réussie : « Ça ne peut pas marcher à tous les coups, mais quoi qu’il se passe au retour, ça apporte toujours énormément de choses aux jeunes. Dans le domaine de la prévention spécialisée c’est absurde de résumer en statistique. Maintenant aller savoir pourquoi ça marche avec un jeune et pas avec d’autres » précise Josette Létinau qui tempère toute fois : « Il n’y a jamais eu de catastrophe lors d’un échange, mais on a toujours vers le milieu du séjour quelques problèmes ». Une fois, c’est un jeune qui décide de partir sur un coup de colère. Or, tout autour de Lexeiba c’est le désert. « Il a fait quelques kilomètres et les villageois sont partis le chercher ». Le lendemain c’était fini. Josette Létinau insiste en souriant sur le rôle maternant de l’infirmerie, « le temps de prendre une aspirine est une bonne dose de réconfort ! »
Le champs d’action du Club Relais dépasse le strict cadre de la cité Lafontaine, il accueille des jeunes de toute la région parisienne. Le Club Relais fonctionne comme tout club de prévention autour de trois principes fondamentaux : 1. Ils n’interviennent pas sur décision administrative ou judiciaire comme une AEMO. 2. De ce principe découle la libre adhésion du jeune. 3. Le jeune peut conserver son anonymat.
Sylvain Robin insiste bien sur cet aspect : « Les clubs de prévention sont une des dernières structures, si ce n’est la seule, de la protection de la jeunesse où l’on ne demande pas aux usagers de se raconter, où de décliner son identité. Ça nous permet de ne pas faire fuir ceux qui ont des histoires de vie douloureuse et qui ne supportent plus de devoir le faire chaque fois qu’ils rencontrent des travailleurs sociaux ».

Au-delà des bénéfices directs que le jeune peut tirer de son voyage en Mauritanie, les préparatifs du départ, le retour où l’équipe organise des expositions photos, sont autant d’occasion de mettre en place un travail pédagogique et éducatif en place. « Nous profitons des chantiers pour mettre en aval et en amont du séjour tout un dispositif d’insertion basé sur un suivi individuel du jeune », confirme Josette Létinaud. Pour ce faire, les différents services du club sont utilisés en complémentarité. Notamment l’atelier Sérail qui tient une place fondamentale avant et pendant le séjour. « Nous demandons aux jeunes une participation aux frais du voyage de 230 e. Pour certains, c’est une somme considérable. Le principe d’une participation est important pour que le jeune comprenne bien qu’il s’agit de s’investir et non de partir en vacances », explique Josette Létinaud. L’atelier Sérail propose aux jeunes de financer leur participation en travaillant sur ses chantiers, au lieu d’avoir un salaire, ils bénéficient d’un crédit voyage de 7,62 e par heure. L’atelier Sérail propose aux jeunes de faire des travaux de seconds œuvres dans le bâtiment, comme de la peinture, ou de travailler sur des espaces verts. Le jeune est tenu d’appeler le lundi matin dans une tranche horaire d’une heure, là il lui est proposé une mission pour une durée d’un à plusieurs jours, payée au Smic horaire. Selon Josette Létinaud, « Ce sont des jeunes peu performants, sans formation. Ils mettent trois heures là où un ouvrier qualifié en mettrait une. C’est un outil pédagogique avec un projet éducatif derrière, qui débouche sur une entrée en formation. Pour certains cela peut commencer par réapprendre à se lever le matin, prendre une douche tous les jours… » L’atelier Sérail est un atelier d’insertion par l’économie, c’est-à-dire qu’il fonctionne comme une véritable entreprise, avec des fiches de paye, des certificats de travail, des cotisations prélevées, le jeune peut faire valoir cette expérience chez un employeur. Jean Pierre Boissel, éducateur technique, est le responsable de l’atelier. « Le travail est distribué aux jeunes en fonction de l’évaluation des éducateurs, la participation aux ateliers est l’occasion de développer une relation avec le jeune, d’évaluer ses capacités d’autonomie. Parallèlement on l’aide dans ses recherches de travail, car l’atelier n’est qu’un tremplin. Il ne faut pas perdre de vue que beaucoup de jeunes utilisent cet argent pour manger, et non pour s’acheter des tennis. La prise en compte du besoin économique est primordiale et c’est pour cela que nous tenons aussi à fonctionner comme une vraie entreprise ».

Jean Pierre Boissel participe au voyage en Mauritanie, où il assure l’encadrement et la réalisation des projets techniques. « Pour le départ nous avons organisé une journée de vaccination. Sur place il va falloir monter les pompes à eau, les locaux ont creusé les trous, nous ne devons plus que les installer, » Jean-Pierre a le nez dans ces pièces de plomberie qu’il recompte soigneusement car il ne s’agit pas d’oublier quoi que ce soit. Ce soucis de ne rien oublier est partagé par Josette, qui elle recompte les denrées indispensables de l’Européen qu’on ne trouve pas sur place : papier toilette, serviettes hygiéniques, dentifrice ou encore café lyophilisé. Sans laisser de côté bien sûr la trousse à pharmacie et son cortège d’antipaludismes, d’antivomitifs et autres aspirines ou calmants. C’est le premier départ de Jean-Pierre Boissel qui travaillait il y a quelques mois en province dans un CAT, « j’ai accroché sur le mixage entre l’éducatif et l’humanitaire, de plus la partie technique correspond à mon métier d’origine, je suis plombier-chauffagiste ».

Les derniers préparatifs achevés, autour d’un café, Josette raconte quelques anecdotes, les jeunes qui ont la flemme de monter leur moustiquaire, et, qui se réveillent avec une tête à la « éléphant man », les conseils de prudence alimentaires qui finissent par une gastro-entérite générale, et,… les inévitables demandes en mariage qu’on retrouve dans sa boîte à lettre au retour. Éducatifs, humanitaires, pédagogiques, ces séjours restent des histoires d’hommes et de femmes qui se rencontrent, des cultures et sensibilités en interaction.

Cédric Morin

(1) Club Relais - 4 rue Sarrazine - 92220 Bagneux. Tél. 01 46 63 02 42


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