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Dans lestuaire de la Gironde, à quelques kilomètres au sud de Royan, il existe un camping peu ordinaire. Pour y accéder, il faut montrer patte blanche : une barrière à carte magnétique barre lentrée du parking principal. Jusque là, rien que de très courant. Quand on savance plus avant pour pénétrer au cur de ces 13 hectares vallonnés et boisés, cest dabord loreille qui est sollicitée. Le rythme cadencé des djembés raisonne sourdement, se rapprochant au fur et à mesure que lon chemine. Puis, perce le chur dun groupe dadultes qui sessaye à de multiples vocalises. On croise ensuite une file de personnes au visage magnifiquement peint qui vous salue chaleureusement. Cest alors que la clairière principale du lieu souvre au visiteur, livrant lécho entraînant dun tango : une dizaine de couples enlacés sessaient aux accents saccadés de la danse argentine. Un peu plus loin, à labri du soleil dardant, des sculpteurs en herbe sadonnent aux techniques du moulage en terre. Et puis, ça et là, de petits chapiteaux où des groupes dadultes semblent plongés dans des activités qui leur demandent concentration et écoute. Les enfants ne sont pas absents qui se consacrent eux aussi à des occupations qui les absorbent. Ici, le mode de vie est plutôt spartiate. On peut apporter sa tente ou sa caravane. Elles peuvent aussi vous être fournies : caravanes, mobil-homes ou châlets. Les sanitaires sont restreints et sommaires : on est loin dun classement trois étoiles. Mais, on laura compris, on ne vient pas ici pour le confort de la villégiature. Le personnel est dailleurs réduit : chaque campeur sengage à donner 4 heures par semaine, à la collectivité (nettoyage, entretien de la forêt, bricolage, sécurité à lentrée, aide à la cuisine ou à la plonge, ). Au centre de lespace à flanc de coteau, un endroit stratégique : le restaurant. Pour un prix modique, chacun y compose son plateau à sa convenance, puis séparpille sur les différentes terrasses attenantes. Cest le moment privilégié des rencontres, des échanges, des discussions. Ici, règne la convivialité. Le tutoiement est de rigueur : il nest pas imposé, mais très vite chacun sy plie de bonne grâce. Que lon soit pdg, petit fonctionnaire ou psychiatre réputé, enseignant ou travailleur social, profession libérale ou infirmière (catégories qui constituent 80 % du public fréquentant ce lieu), on est ici pour partager un moment de vie en commun et laisser libre court à sa curiosité. On vient là pour aller à la rencontre de lautre, apprendre et donner. En pleine saison, cest presque 500 personnes qui se côtoient ainsi, se croisant lors des repas, ou dans les dizaines dateliers qui sont proposés du dimanche au vendredi, de 9h00 à 19h00. Et, il y en a pour tous les goûts : apprendre à fabriquer du papier ou à danser la salsa, à sinitier à la guitare ou à la sophrologie, à méditer par le rire ou par la technique zen, à monter une chorégraphie collective ou à réfléchir sur la place de largent dans sa vie, à fréquenter un atelier décriture ou celui consacré aux bâtisseurs médiévaux, à intégrer un cercle philosophique ou psychologique, à apprendre le massage californien ou le massage minute (celui qui est pratiqué sur les aires dautoroute ou dans le métro), etc. Les animateurs ne sont pas rémunérés. Leur séjour est seulement gratuit. Ce sont des professionnels accomplis ou des amateurs qui se lancent. Les participants étant exigeants, leur prestation sarrêtera très vite si elle manque de qualité. Quelquun peut animer un atelier sur la photo numérique le matin et participer laprès-midi à une activité de danse afro-brésilienne, proposer un groupe de parole sur la parentalité tout en fréquentant un peu plus tard lanimation sur la comédia dellarte. Celui qui offre à un moment peut être demandeur à un autre et inversement.
Ce qui aurait pu être perçu comme un lieu bon enfant et créatif traîne derrière lui une odeur de souffre. Dans Le Monde daté du 20-21 février 2000, une journaliste en parle comme dun « camp de naturistes post-hippies où les vacanciers passent leur journée à hésiter nonchalamment entre latelier philosophique ou le bain collectif, tout nus dans la piscine ». Michel Houellebecq en fait une description particulièrement grinçante dans son roman « Les particules élémentaires », transformant lEspace du Possible en un gigantesque lupanar, terrain de prédilection dadultes en rut. Des soupçons de secte ont même couru (jusquà ce que lAssociation de défense des familles et de lindividu vienne donner quitus de cette accusation). Ce qui est différent intrigue, ce qui sort de la routine inquiète. Dans un ouvrage dune grande qualité et dune grande intelligence (1), Yves Donnars, le directeur de lEspace propose une analyse de ce lieu tout à fait intéressante que nous allons largement reprendre. Laventure a commencé, explique-t-il, dans les années 70 par cette université dété dArundel, située près de Brighton en Grande Bretagne, et qui était consacrée aux différentes techniques de la psychologie humaniste. Originalité de la manifestation : pour y intervenir, il nétait pas nécessaire comme il est de coutume, de fournir toutes les garanties traditionnelles (diplômes, légitimité institutionnelle ). Il sagissait bien de sautoriser et non dêtre autorisé de lextérieur. Il nen fallut pas plus, pour que naisse lidée dun « Arundel » à la française. A Pâques 1977, un groupe de pionniers se retrousse les manches et commence à aménager le terrain de Meschers. Lété qui arrive est loccasion dune première rencontre : 200 personnes construisent ensemble le projet de ce qui va devenir lEspace du Possible. Les premiers participants viennent du gauchisme, de la tradition communautaire ou encore des tenants des psychologies humanistes. Ce quils veulent créer séclaircit petit à petit. Il nest pas question de prendre en charge les participants, ni de construire un programme dactivités ficelé davance. Il sagit bien plutôt daccueillir des personnes qui entendent participer à leurs vacances, inventer leurs journées, développer leurs aptitudes à la communication. On vient ici pour partager ses passions, pour croiser ses convictions, pour rencontrer lautre : la pièce est à écrire, les rôles sont à distribuer, qui propose quoi ? Cest en cela que lEspace nest pas un site de loisirs ordinaire, ni un village vacances traditionnel comme on en connaît par ailleurs : ce qui est central, cest bien lidée dexpérimentation. Le mode de fonctionnement sinspire de Karl Rogers, pour qui le groupe le plus efficace est celui qui dispose de la plus large marge de manuvre pour choisir ses finalités. Les activités proposées ne passent pas par une centralisation hiérarchisée, mais par lauto-organisation : il suffit quun nombre minimal de personnes se retrouvent ensemble autour dun même projet ou autour dun même désir et organise ainsi une animation.
LEspace ne fonctionne pas sur une logique libertaire. Le cadre existe, garanti par les responsables. Mais, il ne simpose pas de façon autoritaire : il est pris en charge collectivement. Il est fait appel à la responsabilité de chacun : tout participant est rendu conscient des dangers inhérents à toute activité humaine et incité à se porter garant tant de la sécurité que des limites. Yves Donnars rapporte cette anecdote concernant un atelier de massage au cours duquel un couple va au-delà du simple contact sensitif, en sadonnant à des caresses érotiques. Lanimatrice intervient alors et propose à lensemble des participants de faire le point. Certains préconisent le laisser-faire. Dautres trouvent ce passage à lacte inadmissible. Finalement, les règles sont rappelées. La transgression a été accompagnée et gérée, avant même que la direction nen soit informée. Cest bien là lillustration de lentre-deux qui caractérise lEspace du Possible : dans le dialogue permanent entre permissivité et cadre, il est fait appel à lintelligence de la liberté de chacun. Et, ce qui est le plus étonnant, cest labsence à la fois dincidents majeurs mais aussi le faible nombre dadultes expulsés, en 23 ans dexistence ! Entre rigidité menaçante et laxisme, lEspace propose une forme de rigueur alliant le respect des règles et une base de confiance qui ouvre à la parole, à lélaboration et à la pensée. Cest peut-être là que se situe la principale garantie contre toute dérive sectaire : les participants sont ici curieux et ouverts, mais aussi exigeants. La multiplicité des écoles de pensée qui cohabitent et interagissent rend difficile tout discours dogmatique : chacun vient ici non pour trouver « la » réponse, mais pour forger ses propres outils qui seront différents de ceux de son voisin, cette démarche étant le meilleur moyen de résister au chant des sirènes.
Sil y a bien une conviction fondatrice de lEspace, on la trouve dans cette volonté de débloquer les individus et leur potentiel de croissance personnelle. Pour autant, la croyance dans le changement immédiat peut provoquer bien des désillusions : une émotion intense ne suffit pas à modifier les comportements inscrits dans les trajectoires généalogiques, individuelles et sociales, dans linconscient. Ce qui est proposé ici, ce ne sont pas des recettes, mais linterrogation et léclairage stimulants de son existence et de son environnement. Pour autant, aller à la rencontre des autres et donc de soi-même ou encore simpliquer dans la création sont des attitudes qui peuvent mettre en évidence des fragilités : le cadre proposé fonctionne alors comme miroir grossissant de ses difficultés. LEspace nest pas un lieu de thérapie. Il se limite à un rôle de confrontation, démotion et de parole, de discours et dexpérimentation au quotidien. Il sest néanmoins doté dune équipe surnommée les « grandes oreilles » qui est constituée par des professionnels de lécoute et est chargée daccueillir les plus fragiles qui leur font appel : il sagit alors daccompagner leurs moments les plus difficiles, sans chercher à engager la moindre thérapie.
Reste enfin un fantastique lieu de rencontre : à raison de 2.000 personnes par saison, on y croise et fait connaissance en une semaine avec autant de monde quen 2 ou 3 années dans la vie ordinaire, affirme un participant. Et cest vrai que si les distinctions ne disparaissent pas (allure, aptitude à la parole des uns, maladresse des autres
), les hiérarchies dargent et de statut social sestompent devant les responsabilités matérielles ou symboliques dune tâche ou dune activité. Pour autant, si la rencontre est à la portée de chacun, facilitée en cela par la convivialité ambiante, il ny a pas de pression du groupe à se plier à une obligation de communication : il y a de la place pour parler mais aussi pour se taire. Chacun peut suivre son rythme, son humeur, ne pas respecter un rôle officiel et expérimenter des bouts didentité provisoire. Il nest pas toujours facile dentrer dans la logique du lieu qui peut déclencher des mécanismes de défense et de protection : ne pas être pris en charge oblige à se risquer : tout le monde ny est pas prêt. Mais jamais personne ny est contraint. Si chacun a le droit de prendre des initiatives et de proposer, cest tout aussi vrai pour ce qui est de ne pas participer aux activités proposées.
LEspace du Possible propose à chacun de ses participants un écran pour son histoire, ses désirs, ses débats intimes. Il sadresse tant à ceux qui sont sûrs deux, quà ceux qui sont en recherche ou tout simplement en demande de rencontres ou de fêtes. Les militants des premières années ont été remplacés par des participants qui viennent y chercher la création, lactivité corporelle et le développement personnel : 85 % dentre eux, consultés par un cabinet indépendant dans le cadre dune enquête-qualité, ont affirmé être totalement ou très satisfaits de leur séjour.
Jacques Trémintin
(1) « Lespace du possible - Pour des familles polyphoniques » Yves Donnars, La Méridienne/Desclée de Brouwer, 2001, (265 p. ; 20,58 €)
Contact : Espace du Possible - 8 boulevard de Suzac - 17132 Meschers sur Gironde. mail : info@espace-du-possible.com
Article 1 : Chacun est responsable de ses actes et de la sécurité collective. Vigilance extrême à légard de la drogue, de la protection de la vie privée et de la protection des mineurs.
Article 2 : Obligation est faite à chaque participant de respecter la charte et de fournir ses 4 heures de service hebdomadaires. Conseil est donné déviter de se disperser dans trop dactivités, et daider à leur préparation et leur rangement.
Article 3 : Les activités situées dans le champ des loisirs éclairé par les sciences humaines sont librement et gratuitement proposées.
Article 4 : Les activités dépanouissement visent au mieux-être et non un travail sur les nuds du passé individuel.
Article 5 : Les techniques corporelles ont lieu dans un climat de confiance, de sécurité et de non sexualité. La nudité est limitée à la piscine et au sauna. Elle est tolérée lors des massages sous réserve dune attitude correcte.
Article 6 : La discrétion est requise quant à la vie privée des membres.
Article 7 : Lexposé des projets dactivité se fait le samedi. La direction peut refuser celles qui ne sont pas conformes à la charte.
Article 8 : Chaque participant pratique les exercices des ateliers quand il sen sent capable et décide de façon autonome que cest bon pour lui.
Article 9 : Les proposants régulent entre eux méthodes, dynamique et évolutions des groupes dont ils ont la charge.
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