Numéro 602, 20 décembre 2001

Comment lutter contre la prostitution des mineurs ?

Des explications et le point de vue de Malika Nor, éducatrice spécialisée. Elle travaille actuellement à L’ANRS (Association nationale de réadaptation sociale). Elle a publié aux éditions du Cavalier Bleu : La prostitution des mineurs en France.


La prostitution des mineurs en France est-elle en augmentation ?

Officiellement, il n’existe pas de réseaux de prostitution organisés sur le territoire concernant des enfants et des adolescents français, donc les statistiques sont absentes. Néanmoins, je reçois fréquemment des appels de travailleurs sociaux ayant connaissance de jeunes Français (es) comme de jeunes étranger (es) se prostituant régulièrement et ne sachant vers qui les orienter. Il me semble donc qu’effectivement cette prostitution a augmenté et en même temps qu’elle est plus visible.

Comment explicitez-vous l’origine de ces phénomènes prostitutionnels ?

De plus en plus de personnes sont exclues de la société ou risquent de le devenir. Certains enfants et adolescents ont des parents et des grands-parents chômeurs, ils vivent de secours depuis des années. Ils veulent gagner beaucoup d’argent et vite. D’autre part, beaucoup de femmes élèvent seules leurs enfants. Il est étonnant de constater les vides dans l’histoire familiale de la plupart des jeunes que nous recevons. Aucun élément ne leur est transmis ou alors en terme très négatif, notamment sur leur père. Enfin le seul modèle d’éducation sexuelle chez ces jeunes est souvent la pornographie banalisée qui les enferme dans un modèle de violence et de pauvreté sexuelle.
On peut également évoquer le recours massif, tant par la publicité que par le cinéma, la télévision, les couvertures de magazines de femmes dénudées, soumises, dominées, parfois même humiliées qui bouleversent le rapport au corps et renvoient une image de la femme pour le moins dégradante. Réduire la femme à son corps, et ce corps à un objet, procède d’une conception marchande du corps, proche de celle que la prostitution implique.
Quel est le profil des clients de ces mineurs ? Sont-ils des pédophiles ?
Michel Dorais (1) pose cette question sur le client : « Comment expliquer le fait que la majorité des clients de la prostitution juvénile ne soient pas prioritairement des pédophiles, qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels ? » Plusieurs facteurs contribuent à l’apparente contradiction entre le style de vie « respectable » des clients et leurs escapades avec des prostituées. Bon nombre de mineurs témoignent que, outre leur jeunesse, ce qui semble surtout attirer le client, c’est le besoin de contrôle et de clandestinité que satisfait cette relation. Ils confortent ainsi ce que plusieurs spécialistes ont déjà dit au sujet des abuseurs sexuels d’enfants : ceux-ci semblent moins motivés par la sexualité en elle-même que par le sentiment de pouvoir et de contrôle que leur procure une relation, forcément imaginaire tant physiquement, psychologiquement que socialement, avec une mineure. Imposer sa sexualité c’est aussi imposer son pouvoir.

Mais, alors pourquoi tant d’hommes, apparemment bons pères de familles et bons citoyens par ailleurs, se tournent vers des mineurs pour satisfaire, outre des pulsions sexuelles, ce besoin de pouvoir et de contrôle ? D’où provient un tel besoin ?

En examinant le conditionnement des hommes face à la sexualité, quelques hypothèses émergent : d’abord, les hommes apprennent dès l’enfance et l’adolescence à concevoir leurs activités sexuelles comme autant de preuves de leur virilité. Un homme qui n’est pas actif, performant, compétitif, séducteur, voire dominateur à cet égard n’est pas un « vrai homme ». Ensuite, pas question, de se trouver à la merci de ses partenaires amoureux. Or la réciprocité et la liberté auxquelles aspirent légitimement les femmes aujourd’hui portent un coup dur au mythe de l’homme conquérant. Enfin, un certain nombre d’hommes, incapables d’assumer des nécessaires remises en question, des rejets ou des tensions normales au sein de leur couple, vont vivre leurs fantasmes ailleurs.
Les hommes, contrairement aux femmes, sont conditionnés de façon à concevoir leurs partenaires sexuels plus jeunes, plus fragiles qu’eux. Les « canons » de la beauté féminine, fixés par les hommes, mettent l’accent sur des caractéristiques pédomorphologiques c’est-à-dire sur des qualités propres à la jeunesse : gracilité, absence de pilosité, sveltesse, fermeté des chairs, peau jeune etc. La beauté pour la majorité des hommes reste synonyme de jeunesse. La jeunesse physique est source d’admiration pouvant dériver en attrait sexuel. La féminisation des enfants comme objets de désir (les mannequins sont de très jeunes filles) et, à l’inverse, l’infantilisation des femmes (travesties en fillettes immatures dans nombre de revues dites érotiques) sont des phénomènes typiques de notre société. Il s’agit donc de plusieurs facteurs associés qui contribuent à banaliser le passage à l’acte prostitutionnel.

Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils exercer une action face à cette problématique ?

À partir du moment où l’on parle de sexualité, on parle de ce qu’il y a de plus intime. Les travailleurs sociaux dans leur ensemble ne sont pas plus à l’aise pour parler de sexualité que d’autres adultes. Surtout qu’ils ne sont absolument pas préparés à déceler ces phénomènes et à lutter contre, sauf s’ils travaillent dans une structure spécialisée depuis plusieurs années et s’ils ont continué à se former après l’école. Ainsi, quand ils ont des doutes, ils ne peuvent même pas toujours recueillir les informations nécessaires.
Lors de presque toutes mes interventions sur « Santé et Prostitution, les liens entre abus sexuels et prostitution », pour le mouvement du Nid, il y avait au moins une personne qui était directement concernée par ces violences. Beaucoup d’autres m’ont dit aussi être dépassées par ces situations. Travailler sur ces questions reste très difficile, soit on est terrassé par autant de violences soit on banalise et dans les deux cas on ne peut pas réfléchir et agir. De plus, je suis stupéfaite de constater que de nombreuses équipes ne disposent pas de psychologues ou d’intervenants extérieurs pour être supervisées dans le suivi des usagers dont elles ont la charge.

Les spécialistes de la prostitution des mineurs sont-ils tous sur la même longueur d’onde ?

Spécialistes et mouvements revendicatifs ou sociaux définissent leur approche du problème en fonction d’orientations idéologiques qui bien souvent, nuisent à l’objectivité des constats qu’ils peuvent établir. Ces divergences idéologiques se focalisent généralement sur deux points essentiels : l’existence éventuelle d’une prostitution volontaire et le statut à accorder à la prostitution. Or, même si ces questions sont importantes, la prostitution continue de se développer et prend d’autres formes qui n’ont plus rien à voir même avec ce qui existait il y a une dizaine d’années. Il faut donc suivre ses évolutions et même les devancer dans la façon de les traiter.

Existe-t-il selon vous une responsabilité politique ?

Les responsables politiques sont interpellés depuis longtemps par des associations de protection de l’enfance et les médias sur le développement du tourisme sexuel dans le monde (colloque au Sénat mars 1994 « L’enfant, objet du pédophile »). Or, le scandale de la prostitution en France est lié aux manques de moyens pour les équipes de travailleurs sociaux ayant déjà une grande expérience de ces questions et sur l’insuffisance des moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics pour remédier aux problèmes de la prostitution. Les crédits accordés à la prévention sont également dérisoires.

Dans quels domaines justement ces moyens devraient-ils être alloués ?

Les moyens devraient être affectés à trois pôles essentiels : 1. la répression sévère du proxénétisme, donc, des moyens plus importants pour la brigade chargée de ce travail, une meilleure collaboration entre les différents pays de l’Union Européenne. 2. La prévention de la violence et des abus sexuels. 3. La formation initiale continue et pluridisciplinaire de toutes les personnes travaillant avec des enfants. Tout ceci signifie une volonté politique, donc des crédits.

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) In « Ça arrive aussi aux garçons », éditons de l’Homme, 1999.


Revenir à l'index, à la page de garde.
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000