![]() |
||
Un chalet de bois au cur dune cité de la région parisienne, cela peut surprendre. Mais qui pousse sa porte, sassoit devant un café avec une mère de famille africaine, et un jeune du quartier venu se renseigner sur son orientation, nest pas au bout de ses surprises. Le chalet communautaire (1) est le point dancrage de lassociation Vis avec nous. Lassociation regroupe une centaine de membres, une équipe de travailleurs sociaux, des animateurs, et un psychologue. Cest un club de prévention qui fonctionne sur le principe du travail social communautaire, tiré du concept de la « conscientisation » théorisé par le latino-américain Paulo Freire, et qui la définit comme un « processus à travers lequel chaque individu devient à la fois acteur, et auteur collectif de son histoire et de lhistoire, de la culture et de sa culture. Il donne sens à sa vie par sa connaissance et sa maîtrise de la réalité. Elle est à la fois méthode daction, pédagogie de lengagement, éducation libératrice. » Concrètement le principe de lintervention sociale sappuie sur un suivi social individualisé dans lequel est pris en compte ce que lindividu peut attendre du collectif, mais aussi ce que lui va apporter à la communauté.
Créée en 1987 à Bagneux dans la cité de la Pierre plate, lassociation dhabitants a démarré par des formations de volontaires de santé pour les gens du quartier. Les volontaires de santé sont des bénévoles formés à laccueil, lécoute et lorientation sur les problèmes de drogue. Lélément déclencheur de linitiative a été lexistence dun marché grandissant de stupéfiants, et le décès en 1984, de trois jeunes de la Pierre plate par overdose. La première formation de volontaires de santé débute en 1987, le temps de définir, monter le projet, et obtenir les financements. Il y a déjà eu trois formations pour habitants, la dernière remonte à 1991, et lassociation envisage den préparer une nouvelle. « Cette action initialement centrée sur un problème de santé, a permis de mettre en place une dynamique de développement social sur le quartier, dont les habitants étaient et restent les premiers acteurs », rappelle Nicole Jibard, la présidente de lassociation. Au terme de la première formation, les membres ont entrepris de lancer une enquête participative auprès de 500 habitants, pour identifier les besoins et attentes de leurs voisins. « Aujourdhui on appellerait ça un travail de recherche action, si ce nest quelle a été menée par des habitants et non des sociologues », affirme Blandine Maison-Neuve, la responsable de service de lassociation. Cette enquête participative a permis de définir cinq axes de travail, qui sont toujours ceux de Vis avec nous, et, autour desquels lassociation a développé son action : la famille, lécole et le quartier, lenvironnement, linsertion, la peur et la violence. Lassociation est habilitée club de prévention depuis 1990, ce choix a été fait pour des raisons financières mais aussi pour assurer sa pérennité. La mobilisation des habitants sest maintenue en grande partie grâce à linvestissement dans les formations de volontaires de santé. Le champ dintervention de lassociation sélargissant, la tache de travail a été croissante, il a fallu penser à trouver des locaux spécifiques, les activités se faisant dans les locaux du centre social, mais aussi des professionnels pour encadrer et coordonner les actions.
« Quand on a réalisé lampleur du travail à faire sur le quartier nous avons souhaité que toute action collective soit menée ensemble par des travailleurs sociaux et des bénévoles. Nos préoccupations étaient de créer du lien social et donner une solution aux adolescents errants, nous voulions créer une vie de village et des réponses au problème de la toxicomanie. », précise Nicole Jibard. Jusque-là, Vis avec nous travaillait en partenariat avec les services sociaux, le fait den intégrer à la structure a été une véritable révolution. Pour les professionnels dune part, qui étaient amenés à travailler en collaboration avec des bénévoles qui étaient aussi leur employeur, et pour les adhérents qui ne gardaient plus le strict contrôle de leur investissement. « Une partie des membres fondateurs était investie dans des mouvements politiques, syndicaux, ils nont pas accepté de travailler avec des travailleurs sociaux au sein de la même structure. Comme la majorité pensait que cétait une bonne chose, il y a eu une scission et les premiers sont partis. » Nicole Jibard est membre de lassociation depuis la première heure. « Je suis rentrée à Vis avec nous au moment de la formation pour habitant. Jai été recruté par la présidente de lunion des associations du quartier. Jai élevé mes enfants seule par choix, chez moi cétait la maison porte ouverte, venant de la campagne jai été éduquée dans une culture de lhospitalité, et jai retrouvé cette manière de vivre dans la formation dhabitants. En 1984, le discours dominant était quil fallait isoler les toxicomanes. Cette logique dexclusion était terrible pour les usagers de drogue, mais aussi pour la famille qui ne pouvait que se renfermer sur elle-même et ses difficultés. Nous, nous pensions le contraire, que la toxicomanie cétait laffaire de tous. » Très vite, les groupes de parole autour de la toxicomanie nont pas laissé indifférents les premiers intéressés. En voyant que leurs parents sinvestissaient sur leurs problèmes, les usagers de drogue sont venus aux réunions. Nicole Jibard raconte. « Ils ont voulu intégrer le groupe de parole dans la foulée à 15, ce qui na pas été sans poser de problèmes de discipline. À la fin de la formation, ils ont monté une pièce de théâtre quils ont écrite, « Les 10 galères du toxicomane ». Cinq minutes avant lentrée en scène nous ne savions pas sils seraient tous opérationnels ! ».
Au mois de février 1987, sous la neige, les habitants ont construit le chalet, « nous lavions acheté en kit parce que cétait moins cher mais il a fallu le monter immédiatement. Nous avons tous mis la main à la pâte. » Le chalet est le centre névralgique de lassociation, il y a dautres locaux, pour les réunions et les entretiens, mais la petite salle boisée est le lieu où tout le monde se rencontre, passe. Nicolas qui est étudiant vient aussi bien pour faire des photocopies que pour retrouver les enfants auxquels il donne des cours de rattrapage scolaires. Cet été, il est parti en vacances avec lassociation, pour financer sa participation il a repeint le chalet. Une autre jeune est là pour se renseigner sur son orientation après le collège, pendant quun retraité passe juste prendre un café et les nouvelles. « Nous tenons à ce que le chalet soit un lieu de rencontre, parfois les gens passent pour un problème et pensent sadresser aux travailleurs sociaux, alors quils trouvent une réponse auprès dune mère de famille. Cela fait partie de notre philosophie, que chacun ait quelque chose à apporter. Pour les personnes fragilisées cest important de se sentir valorisé, utile, de plus cest une richesse collective informelle à côté de laquelle nous ne voulons pas passer. », commente Nicole Jibard.
Des cinq axes dinvestissements, découlent toutes les activités de lassociation, qui se pose aussi en plate-forme dautres associations. Cest le cas notamment de lassociation Terranga, soutenue par Vis avec nous dans le cadre du travail sur la famille. Terranga regroupe des parents africains autour du thème de la parentalité. Ses trois axes de travail sont : favoriser lintégration des enfants vivant sur le sol français, soutenir les enfants en Afrique des familles membres, et les aider quand ils le souhaitent pour rejoindre la France. En direction de la famille, il y a aussi un groupe de parole de papas africains, là, les hommes réfléchissent sur leur rôle de père, la place quils donnent aux valeurs traditionnelles dans léducation de leurs enfants, ce quils souhaitent leur transmettre de leur culture tout en intégrant les valeurs de la société française, celle où ils évoluent. Le groupe mère de famille part aussi de problématiques très concrètes, comme linvestissement dans la scolarité de leurs enfants, leur rôle de mère de famille
Le dernier volet du groupe famille est le partenariat médico-social avec les services de polyvalence de secteur, les PMI
La volonté de partir de questions spécifiques comme cest le cas pour la toxicomanie, se retrouve dans toutes les actions de lassociation. Dans le groupe famille les thèmes familiaux ont évidemment débouché sur les questions de parentalité, mais aussi dinter culturalité.
Autour de lenvironnement, sont organisées des braderies bisannuelles, des fêtes et animations de quartier. Il y a par exemple les repas communautaires, ouverts à tous et préparés par les femmes de la cité, en particulier celles participant aux groupes mères de famille. Loccasion de découvrir les spécialités culinaires dun pays dont des ressortissants habitent la cité. « Ces repas sont des moments de fête bien entendue, mais sont aussi loccasion de se connaître mieux, de resserrer les liens qui existent entre les habitants, et den établir pour les nouveaux arrivants. »
Autour des thématiques regroupant lécole et le quartier, il y a laccompagnement aux devoirs, dispensé par des adultes de la cité vis-à-vis des plus jeunes. Il nexistait pas daide aux devoirs sur le quartier, lassociation accueille les jeunes dans un appartement où ils ont également de la documentation à disposition. Tout un travail partenarial est mis en place avec les établissements du quartier, tant dans les collèges que les écoles maternelles et primaires. Avec les services sociaux et enseignants, lassociation participe notamment aux actions du collège Joliot Curie en direction des élèves en voie de déscolarisation. Dans ce cadre Vis avec nous anime un atelier autour de son jardin potager. Les travailleurs sociaux de Vis avec nous participent également à des actions de prévention santé auprès de classes de collège. Le potager communautaire créé en 1995, occupe une place particulière dans les actions de lassociation. Cest effectivement un support pour les activités pédagogiques partenariales avec les écoles, mais aussi un vecteur de lien social bientôt aussi important que le chalet. Toutes les générations se côtoient au potager, cest un lieu de promenade et déchange de savoir. « Chacun ramène une plante de son pays, cest un peu une arche de Noé végétale, où les gens se croisent, échangent et par le biais des plantes font découvrir leur culture », confirme Nicole Jibard. Pour les enfants ne connaissant quun cadre urbain, cest une approche de la nature, une école de la patience où ils apprennent à faire pousser des plantes, et à respecter celles des autres. Ce sont les enfants de lécole primaire Henri Wallon qui plantent les semis, et le terrain de 500 mètres carrés est bêché par les jeunes de 14 à 17 ans, en échange dun avoir financier sur un futur voyage avec le club de prévention.
Lemplacement du potager est stratégique. Le choix sest porté sur un espace proche dun lieu de trafic de stupéfiants. « Depuis toujours nous essayons doccuper les espaces extérieurs et intérieurs comme les cages descalier où se réunissent les dealers. À lépoque où ils étaient très nombreux, nous organisions des rondes à 25, avec des élus locaux, des professionnels de la santé, et des habitants du quartier où nous allions dans les halls au-devant des toxicomanes et des revendeurs. Nous avons toujours fait attention de ne pas emmener de personnes susceptibles daugmenter les tensions, ou de créer des bagarres. Nous emmenions aussi promener nos chiens à tour de rôle aux endroits où les dealers agissaient, de telle manière quils naient jamais la paix pour traficoter », souligne Nicole Jibard.
Si lassociation a su diversifier ses activités sur la cité de la Pierre plate, les actions en direction de la jeunesse en difficulté, et spécifiquement des toxicomanes restent néanmoins dans ses priorités. Cest lobjet de laxe de travail sur la peur et la violence, et la raison de lhabilitation club de prévention de Vis avec nous. Les éducateurs réalisent un travail de rue, vont au-devant des jeunes en effectuant une présence éducative. Il y a également un groupe de parole dadolescents animé par un psychanalyste bénévole, et dans lequel cette année 15 jeunes ont abordé des thèmes aussi divers que la mode, les marques et lemprise quelles ont sur eux, ou encore la violence à lécole. Dans la même dynamique, il existe un réseau partenarial avec les différents professionnels du quartier autour des questions de santé axées sur ladolescence, comme la contraception, le SIDA
Naturellement cet axe sarticule avec le dernier volet daction de lassociation, linsertion, qui regroupe une entreprise dinsertion classique, et un accompagnement vers les acteurs de lemploi, comme lANPE, les cours dalphabétisation
Dire que la toxicomanie a complètement disparu de la Pierre plate serait exagéré, mais la cité nest plus un lieu où les dealers peuvent agir en toute impunité. « On a été obligé de composer avec les trafiquants, dans notre rôle dhabitants on nest pas là pour faire justice. On essaye de faire de la prévention, soutenir les familles et aider ceux qui veulent sen sortir », insiste Nicole Jibard. Après 15 ans de travail sur le quartier, la présidente estime que son association à un bilan plus que positif. « Il y a moins dagressivité entre les gens, dès quil y a un événement ils se mobilisent. Quand deux bandes vont se taper dessus, nous descendons à trois ou quatre femmes, et souvent la bagarre est évitée. On a appris le courage de faire face, et à agir pour que les choses se passent mieux. Notre rôle dadulte est de désamorcer les conflits, ici, il y a un respect entre les générations, des jeunes vis-à-vis des adultes et vice versa ». Les yeux de Nicole Jibard plongent dans ses souvenirs, les jeunes trouvés endormis dans une cage descalier, les mamans immigrées pour qui le chalet est un espace de reconnaissance, de parole et souvent un lien crucial avec la société dans laquelle elles vivent. « Certains mômes nont quun pot de fleur chez eux, et il vient du potager communautaire ». Comme cette gamine dont la maîtresse affirmait quelle ne savait rien faire, et qui le lendemain a ramené son pot de fleur en classe. Un effluve du petit prince de Saint Exupery ce chalet, qui plus est créateur de lien social, en quelque sorte.
Cédric Morin
(1) Le Chalet - 2 rue Mozart - 92220 Bagneux. Tél. 01 40 92 00 67
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000 |