Numéro 600, 6 décembre 2001

Histoire du club de prévention qui a changé la vie d’un quartier chaud

Créée dans le cadre de la lutte contre la toxicomanie, l’association Vis avec nous regroupe des habitants et des travailleurs sociaux pour faire du développement local social. Aujourd’hui, Vis avec nous, c’est un chalet, un potager, des familles, des bénévoles, des travailleurs sociaux… Les actions, les démarches, les rencontres se multiplient entre tous les acteurs. Et désormais, il y a comme un parfum de vie de village dans la cité


Un chalet de bois au cœur d’une cité de la région parisienne, cela peut surprendre. Mais qui pousse sa porte, s’assoit devant un café avec une mère de famille africaine, et un jeune du quartier venu se renseigner sur son orientation, n’est pas au bout de ses surprises. Le chalet communautaire (1) est le point d’ancrage de l’association Vis avec nous. L’association regroupe une centaine de membres, une équipe de travailleurs sociaux, des animateurs, et un psychologue. C’est un club de prévention qui fonctionne sur le principe du travail social communautaire, tiré du concept de la « conscientisation » théorisé par le latino-américain Paulo Freire, et qui la définit comme un « processus à travers lequel chaque individu devient à la fois acteur, et auteur collectif de son histoire et de l’histoire, de la culture et de sa culture. Il donne sens à sa vie par sa connaissance et sa maîtrise de la réalité. Elle est à la fois méthode d’action, pédagogie de l’engagement, éducation libératrice. » Concrètement le principe de l’intervention sociale s’appuie sur un suivi social individualisé dans lequel est pris en compte ce que l’individu peut attendre du collectif, mais aussi ce que lui va apporter à la communauté.

Créée en 1987 à Bagneux dans la cité de la Pierre plate, l’association d’habitants a démarré par des formations de volontaires de santé pour les gens du quartier. Les volontaires de santé sont des bénévoles formés à l’accueil, l’écoute et l’orientation sur les problèmes de drogue. L’élément déclencheur de l’initiative a été l’existence d’un marché grandissant de stupéfiants, et le décès en 1984, de trois jeunes de la Pierre plate par overdose. La première formation de volontaires de santé débute en 1987, le temps de définir, monter le projet, et obtenir les financements. Il y a déjà eu trois formations pour habitants, la dernière remonte à 1991, et l’association envisage d’en préparer une nouvelle. « Cette action initialement centrée sur un problème de santé, a permis de mettre en place une dynamique de développement social sur le quartier, dont les habitants étaient et restent les premiers acteurs », rappelle Nicole Jibard, la présidente de l’association. Au terme de la première formation, les membres ont entrepris de lancer une enquête participative auprès de 500 habitants, pour identifier les besoins et attentes de leurs voisins. « Aujourd’hui on appellerait ça un travail de recherche action, si ce n’est qu’elle a été menée par des habitants et non des sociologues », affirme Blandine Maison-Neuve, la responsable de service de l’association. Cette enquête participative a permis de définir cinq axes de travail, qui sont toujours ceux de Vis avec nous, et, autour desquels l’association a développé son action : la famille, l’école et le quartier, l’environnement, l’insertion, la peur et la violence. L’association est habilitée club de prévention depuis 1990, ce choix a été fait pour des raisons financières mais aussi pour assurer sa pérennité. La mobilisation des habitants s’est maintenue en grande partie grâce à l’investissement dans les formations de volontaires de santé. Le champ d’intervention de l’association s’élargissant, la tache de travail a été croissante, il a fallu penser à trouver des locaux spécifiques, les activités se faisant dans les locaux du centre social, mais aussi des professionnels pour encadrer et coordonner les actions.
« Quand on a réalisé l’ampleur du travail à faire sur le quartier nous avons souhaité que toute action collective soit menée ensemble par des travailleurs sociaux et des bénévoles. Nos préoccupations étaient de créer du lien social et donner une solution aux adolescents errants, nous voulions créer une vie de village et des réponses au problème de la toxicomanie. », précise Nicole Jibard. Jusque-là, Vis avec nous travaillait en partenariat avec les services sociaux, le fait d’en intégrer à la structure a été une véritable révolution. Pour les professionnels d’une part, qui étaient amenés à travailler en collaboration avec des bénévoles qui étaient aussi leur employeur, et pour les adhérents qui ne gardaient plus le strict contrôle de leur investissement. « Une partie des membres fondateurs était investie dans des mouvements politiques, syndicaux, ils n’ont pas accepté de travailler avec des travailleurs sociaux au sein de la même structure. Comme la majorité pensait que c’était une bonne chose, il y a eu une scission et les premiers sont partis. » Nicole Jibard est membre de l’association depuis la première heure. « Je suis rentrée à Vis avec nous au moment de la formation pour habitant. J’ai été recruté par la présidente de l’union des associations du quartier. J’ai élevé mes enfants seule par choix, chez moi c‘était la maison porte ouverte, venant de la campagne j’ai été éduquée dans une culture de l’hospitalité, et j’ai retrouvé cette manière de vivre dans la formation d’habitants. En 1984, le discours dominant était qu’il fallait isoler les toxicomanes. Cette logique d’exclusion était terrible pour les usagers de drogue, mais aussi pour la famille qui ne pouvait que se renfermer sur elle-même et ses difficultés. Nous, nous pensions le contraire, que la toxicomanie c’était l’affaire de tous. » Très vite, les groupes de parole autour de la toxicomanie n’ont pas laissé indifférents les premiers intéressés. En voyant que leurs parents s’investissaient sur leurs problèmes, les usagers de drogue sont venus aux réunions. Nicole Jibard raconte. « Ils ont voulu intégrer le groupe de parole dans la foulée à 15, ce qui n’a pas été sans poser de problèmes de discipline. À la fin de la formation, ils ont monté une pièce de théâtre qu’ils ont écrite, « Les 10 galères du toxicomane ». Cinq minutes avant l’entrée en scène nous ne savions pas s’ils seraient tous opérationnels ! ».
Au mois de février 1987, sous la neige, les habitants ont construit le chalet, « nous l’avions acheté en kit parce que c’était moins cher mais il a fallu le monter immédiatement. Nous avons tous mis la main à la pâte. » Le chalet est le centre névralgique de l’association, il y a d’autres locaux, pour les réunions et les entretiens, mais la petite salle boisée est le lieu où tout le monde se rencontre, passe. Nicolas qui est étudiant vient aussi bien pour faire des photocopies que pour retrouver les enfants auxquels il donne des cours de rattrapage scolaires. Cet été, il est parti en vacances avec l’association, pour financer sa participation il a repeint le chalet. Une autre jeune est là pour se renseigner sur son orientation après le collège, pendant qu’un retraité passe juste prendre un café et les nouvelles. « Nous tenons à ce que le chalet soit un lieu de rencontre, parfois les gens passent pour un problème et pensent s’adresser aux travailleurs sociaux, alors qu’ils trouvent une réponse auprès d’une mère de famille. Cela fait partie de notre philosophie, que chacun ait quelque chose à apporter. Pour les personnes fragilisées c’est important de se sentir valorisé, utile, de plus c’est une richesse collective informelle à côté de laquelle nous ne voulons pas passer. », commente Nicole Jibard.
Des cinq axes d’investissements, découlent toutes les activités de l’association, qui se pose aussi en plate-forme d’autres associations. C’est le cas notamment de l’association Terranga, soutenue par Vis avec nous dans le cadre du travail sur la famille. Terranga regroupe des parents africains autour du thème de la parentalité. Ses trois axes de travail sont : favoriser l’intégration des enfants vivant sur le sol français, soutenir les enfants en Afrique des familles membres, et les aider quand ils le souhaitent pour rejoindre la France. En direction de la famille, il y a aussi un groupe de parole de papas africains, là, les hommes réfléchissent sur leur rôle de père, la place qu’ils donnent aux valeurs traditionnelles dans l’éducation de leurs enfants, ce qu’ils souhaitent leur transmettre de leur culture tout en intégrant les valeurs de la société française, celle où ils évoluent. Le groupe mère de famille part aussi de problématiques très concrètes, comme l’investissement dans la scolarité de leurs enfants, leur rôle de mère de famille… Le dernier volet du groupe famille est le partenariat médico-social avec les services de polyvalence de secteur, les PMI… La volonté de partir de questions spécifiques comme c’est le cas pour la toxicomanie, se retrouve dans toutes les actions de l’association. Dans le groupe famille les thèmes familiaux ont évidemment débouché sur les questions de parentalité, mais aussi d’inter culturalité.
Autour de l’environnement, sont organisées des braderies bisannuelles, des fêtes et animations de quartier. Il y a par exemple les repas communautaires, ouverts à tous et préparés par les femmes de la cité, en particulier celles participant aux groupes mères de famille. L’occasion de découvrir les spécialités culinaires d’un pays dont des ressortissants habitent la cité. « Ces repas sont des moments de fête bien entendue, mais sont aussi l’occasion de se connaître mieux, de resserrer les liens qui existent entre les habitants, et d’en établir pour les nouveaux arrivants. »
Autour des thématiques regroupant l’école et le quartier, il y a l’accompagnement aux devoirs, dispensé par des adultes de la cité vis-à-vis des plus jeunes. Il n’existait pas d’aide aux devoirs sur le quartier, l’association accueille les jeunes dans un appartement où ils ont également de la documentation à disposition. Tout un travail partenarial est mis en place avec les établissements du quartier, tant dans les collèges que les écoles maternelles et primaires. Avec les services sociaux et enseignants, l’association participe notamment aux actions du collège Joliot Curie en direction des élèves en voie de déscolarisation. Dans ce cadre Vis avec nous anime un atelier autour de son jardin potager. Les travailleurs sociaux de Vis avec nous participent également à des actions de prévention santé auprès de classes de collège. Le potager communautaire créé en 1995, occupe une place particulière dans les actions de l’association. C’est effectivement un support pour les activités pédagogiques partenariales avec les écoles, mais aussi un vecteur de lien social bientôt aussi important que le chalet. Toutes les générations se côtoient au potager, c’est un lieu de promenade et d’échange de savoir. « Chacun ramène une plante de son pays, c’est un peu une arche de Noé végétale, où les gens se croisent, échangent et par le biais des plantes font découvrir leur culture », confirme Nicole Jibard. Pour les enfants ne connaissant qu’un cadre urbain, c’est une approche de la nature, une école de la patience où ils apprennent à faire pousser des plantes, et à respecter celles des autres. Ce sont les enfants de l’école primaire Henri Wallon qui plantent les semis, et le terrain de 500 mètres carrés est bêché par les jeunes de 14 à 17 ans, en échange d’un avoir financier sur un futur voyage avec le club de prévention.

L’emplacement du potager est stratégique. Le choix s’est porté sur un espace proche d’un lieu de trafic de stupéfiants. « Depuis toujours nous essayons d’occuper les espaces extérieurs et intérieurs comme les cages d’escalier où se réunissent les dealers. À l’époque où ils étaient très nombreux, nous organisions des rondes à 25, avec des élus locaux, des professionnels de la santé, et des habitants du quartier où nous allions dans les halls au-devant des toxicomanes et des revendeurs. Nous avons toujours fait attention de ne pas emmener de personnes susceptibles d’augmenter les tensions, ou de créer des bagarres. Nous emmenions aussi promener nos chiens à tour de rôle aux endroits où les dealers agissaient, de telle manière qu’ils n’aient jamais la paix pour traficoter », souligne Nicole Jibard.
Si l’association a su diversifier ses activités sur la cité de la Pierre plate, les actions en direction de la jeunesse en difficulté, et spécifiquement des toxicomanes restent néanmoins dans ses priorités. C’est l’objet de l’axe de travail sur la peur et la violence, et la raison de l’habilitation club de prévention de Vis avec nous. Les éducateurs réalisent un travail de rue, vont au-devant des jeunes en effectuant une présence éducative. Il y a également un groupe de parole d’adolescents animé par un psychanalyste bénévole, et dans lequel cette année 15 jeunes ont abordé des thèmes aussi divers que la mode, les marques et l’emprise qu’elles ont sur eux, ou encore la violence à l’école. Dans la même dynamique, il existe un réseau partenarial avec les différents professionnels du quartier autour des questions de santé axées sur l’adolescence, comme la contraception, le SIDA… Naturellement cet axe s’articule avec le dernier volet d’action de l’association, l’insertion, qui regroupe une entreprise d’insertion classique, et un accompagnement vers les acteurs de l’emploi, comme l’ANPE, les cours d’alphabétisation…

Dire que la toxicomanie a complètement disparu de la Pierre plate serait exagéré, mais la cité n’est plus un lieu où les dealers peuvent agir en toute impunité. « On a été obligé de composer avec les trafiquants, dans notre rôle d’habitants on n’est pas là pour faire justice. On essaye de faire de la prévention, soutenir les familles et aider ceux qui veulent s’en sortir », insiste Nicole Jibard. Après 15 ans de travail sur le quartier, la présidente estime que son association à un bilan plus que positif. « Il y a moins d’agressivité entre les gens, dès qu’il y a un événement ils se mobilisent. Quand deux bandes vont se taper dessus, nous descendons à trois ou quatre femmes, et souvent la bagarre est évitée. On a appris le courage de faire face, et à agir pour que les choses se passent mieux. Notre rôle d’adulte est de désamorcer les conflits, ici, il y a un respect entre les générations, des jeunes vis-à-vis des adultes et vice versa ». Les yeux de Nicole Jibard plongent dans ses souvenirs, les jeunes trouvés endormis dans une cage d’escalier, les mamans immigrées pour qui le chalet est un espace de reconnaissance, de parole et souvent un lien crucial avec la société dans laquelle elles vivent. « Certains mômes n’ont qu’un pot de fleur chez eux, et il vient du potager communautaire ». Comme cette gamine dont la maîtresse affirmait qu’elle ne savait rien faire, et qui le lendemain a ramené son pot de fleur en classe. Un effluve du petit prince de Saint Exupery ce chalet, qui plus est créateur de lien social, en quelque sorte.

Cédric Morin

(1) Le Chalet - 2 rue Mozart - 92220 Bagneux. Tél. 01 40 92 00 67


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