Numéro 599, 29 novembre 2001

« Il s’agit de placer les stagiaires dans l’obligation de s’emparer de leur formation »

Entretien avec Virginie Vassileff, directrice de l’institut de pédagogie du projet


Cela ne doit pas être facile de dire : « Cette formation vous appartient, cela va être à vous de déterminer ce que voulez y faire » ?

Nous ne le disons pas d’emblée comme cela. Il y a toute une démarche préalable de mise en confiance du groupe qui passe par l’incontournable distanciation institutionnelle des formateurs, notamment vis-à-vis du rapport au pouvoir et de sa circulation sociale au sein du groupe. Le seul pouvoir revendiqué par les formateurs est celui du décalage de savoir. Le cumul avec tout autre type de pouvoir, telles la surveillance des formés et leur assiduité, freine l’appropriation des formés de l’espace-temps formation et gêne la projection. La recherche de l’authenticité, la prise de conscience des déterminants que nous demandons aux formés nécessitent de leur part un niveau élevé d’implication affective, qui ne pourra se mettre en place que si les formateurs eux-mêmes atteignent ce niveau dans leur propre implication. Il faut donc sans cesse rechercher les échanges et inciter au dialogue multiple. Dans notre approche, le groupe (formés et formateurs) joue un rôle essentiel : si la place de chacun doit être respectée, la valorisation de l’individu passe par la dynamique du groupe qui devient le lieu premier de l’apprentissage. Ce n’est que lorsque toutes ces conditions sont réunies que l’on va provoquer ce que nous appelons le vide institutionnel afin de ne plus susciter que la capacité de projection des stagiaires. Car il est bien entendu, et tout le monde peut le vérifier dans son contexte d’intervention, que tant que le formateur se projette, les stagiaires s’adaptent à son projet. Donc, lorsque le formateur remet la propriété de l’espace-temps formation aux formés, il renonce du même coup au pouvoir de savoir ce dont les gens ont besoin. Il s’agit bien de vider l’institution de tout repère adaptatif, et de placer les stagiaires dans l’obligation de s’emparer de leur formation et de répondre par eux-mêmes à la question : « Que voulez-vous faire de votre espace-temps formation ? ». C’est un travail délicat basé sur un échange permanent et dialectique entre formateur et formé. Dans un premier temps, les stagiaires vont bien évidemment tester le formateur pour savoir s’ils peuvent lui faire confiance et vont le plus souvent tenter de le mettre en cause dans le rôle qu’il adopte ; ils vont aussi chercher à lui remettre le pouvoir en utilisant divers moyens pour y parvenir. Pour apprendre à gérer tout cela et à en faire le matériau d’apprentissage essentiel, il faut bien sûr une formation d’acquisition pédagogique préalable, d’autant plus que les premières limites et résistances viennent avant tout de notre propre construction individuelle concernant notamment notre propre rapport au pouvoir.

Tous les publics sont-ils accessibles à votre démarche ?

Toute action formative quelle qu’elle soit est toujours chapeautée par un projet pédagogique qui détermine et génère le sens des actes et des savoirs dispensés. La véritable question que je dois me poser lorsque je suis détenteur d’un pouvoir social sur l’autre c’est : quel est le projet dont je suis porteur et auquel je forme les autres ? Toute formation passe par l’accord préalable sur un contrat pédagogique qui est, dans la plupart des cas, très souvent implicite, élaboré par les formateurs, et non négociable. Dans notre cas, le savoir dispensé porte sur l’apprentissage de l’autonomie. Les personnes concernées par la formation doivent en arriver à définir par elles-mêmes le contrat pédagogique qui va nous lier à elles. Cela nous permet de nous accorder à ce que souhaitent les personnes qui s’engagent avec nous et nous garantit la qualité d’un accompagnement au plus près des véritables projets des individus. Dans cette logique, tout être humain est susceptible de bénéficier de notre approche, puisque nous centrons notre pédagogie sur la personne (à la condition bien sûr de ne pas substituer à l’institution formation des problématiques ne relevant pas de sa mission centrale qui est de former les individus). Rien ne s’oppose donc à ce que nous fonctionnions avec n’importe quel public en situation de formation ; cette sectorisation des publics a d’autant plus de mal à se justifier d’ailleurs que l’on s’attache à centrer son action sur l’être humain pour en accroître son potentiel d’apprentissage et de lucidité.

Propos recueillis par Jacques Trémintin


Revenir à l'index, à la page de garde.
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000