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Il sont dix sept. Il y a là des jeunes et des moins jeunes, des ouvriers récemment licenciés et des salariés précaires qui connaissent depuis des années lintérim et les petits boulots. Toutes et tous ont accepté de suivre cette formation dune durée de huit semaines. Cela fait partie de ce quon appelle traditionnellement le « traitement social » du chômage : (r) établir lemployabilité sur le marché du travail. Les organismes sollicités pour encadrer ces publics sont nombreux. Ils utilisent souvent les mêmes techniques : démarches pour trouver une formation qualifiante, semaines passées au sein dune entreprise, apprentissage du maniement du téléphone, des attitudes à adopter pour lentretien dembauche ou de la rédaction dun curriculum vitæ, etc Pour certains de nos dix sept stagiaires, ce nest pas la première fois quils suivent ainsi une telle session et ils sont rodés à la procédure employée. Ils sont là, envoyés par lANPE (qui prend en charge les frais de stage). Ils recevront même une indemnité. Mais le cur ny est pas toujours. Ils les connaissent bien ces « stages-parkings » quils ont déjà vécus et qui nont pas débouché sur linsertion espérée. Mais, il est mal vu de ne pas montrer quon fait des efforts pour sen sortir. Alors, sous leffet de la pression sociale et familiale, ils ont accepté. Pour dautres, cest une découverte, et ils ont investi ce stage avec lespoir de voir se concrétiser leurs aspirations à avoir enfin un travail. Ils sont tous là à 9h, comme la convocation les y invitait. Deux formateurs les accueillent et mettent en uvre la dynamique de groupe qui va créer le climat de confiance et dentraide. Ils proposent un tour de table au cours duquel chacun expliquera, sil le désire, ce quil a vécu, les difficultés quil rencontre et quels sont ses souhaits en matière professionnelle Puis, ils utilisent lexercice du photolangage ou chacun doit exprimer ce quil ressent face à une série de photographies disposées sur une table. Vient alors un discours étonnant : « Ce nest pas nous qui allons pouvoir enrayer le chômage. Nous sommes des experts aux mains vides. Nous ne pouvons vous garantir une solution positive à lissue de ce stage. Tout ce dont nous disposons, cest de ces huit semaines despace-temps que nous vous proposons de vous remettre, pour que ce soit vous qui décidiez ce que vous voulez en faire. Nous navons rien prévu de spécial. Nous sommes seulement là pour vous accompagner. » Dans le groupe, cest létonnement. La réunion dinformation qui avait précédé le stage avait pourtant été loccasion de présenter la façon dont ça allait se passer. Mais, ce nest quune fois sur place que chacun a pu prendre la mesure de ce qui était proposé. Des formateurs, incarnation de ceux « qui savent » et qui affirment justement ne pas savoir, cest plutôt déroutant ! Ils sont plutôt perçus comme « démissionnant » de leur rôle. Déboussolés, déstabilisés, les stagiaires réagissent différemment, certains se référant aux schémas de formation traditionnels, dautres choisissant plutôt la provocation. Une mère de famille laisse éclater son angoisse, expliquant quelle est venue ici pour essayer de sen sortir et quelle ne supporte pas quon ne laide pas : les formateurs savent comment faire et doivent le lui apprendre. Un ouvrier récemment licencié reproche aux intervenants dêtre payés pour un travail et quils doivent le faire. Un jeune donne dans la provocation et explique que puisque le temps lui appartient, il veut justement lutiliser pour faire les réparations nécessaires sur son véhicule, en conséquence de quoi, il ne pourra pas venir cet après-midi Les formateurs reprennent une à une les remarques ou protestations qui ont émergé, mais continuent dans le même discours. Les stagiaires découvrent progressivement quils nont dautres recours queux-mêmes pour élaborer leur projet.
Quittons quelques instants la scène de ce stage pour mieux comprendre la démarche qui y est engagée. Les formateurs de linstitut de pédagogie du projet considèrent que, face à un public en demande dinsertion, ils ont à favoriser la recherche, lélaboration, lexpérimentation du projet que la personne souhaite réaliser et lui permettre dacquérir des compétences nécessaires à sa réalisation. Le défi quil leur faut relever, cest bien de faire émerger ce projet de vie. Dans sa confrontation au quotidien, chacun dentre nous met en uvre deux capacités. La première de ces aptitudes consiste à sadapter. Cest cette prédisposition qui permet à lêtre humain de survivre dans les multiples conditions géographiques, climatiques, sociales auxquelles il est confronté. Cette faculté est précieuse en ce quelle lui permet de sajuster aux contraintes et exigences de son milieu. Si ladaptation est une condition première de la survie, la vie nécessite une autre capacité : la projection (lire encadré). Ce mécanisme est le symétrique inverse du précédent : il consiste à produire ses propres repères et transformer lenvironnement à partir de ses aspirations. Si ladaptation implique une démarche de soumission au contexte et dintériorisation de ses obligations, la projection amène à extérioriser son désir et à modifier son rapport avec le monde en fonction de ses valeurs et de ses choix. Chacun fonctionne en permanence, sur la base du couple adaptation/projection. Mais le poids de léducation familiale, les pressions des groupes dappartenance, les convenances sociales, les obligations que font peser à un moment ou à un autre la société (et qui peuvent changer selon les périodes) sont les puissants déterminants à lorigine de la domination du réflexe dadaptation. On sait obéir, on sait moins inventer. On sait imiter, on sait moins créer.
En situation de formation, il est de tradition pour linstitution de proposer un cadre, des orientations et des objectifs très précis auxquels les stagiaires vont naturellement sadapter. En organisant un vide institutionnel (relatif néanmoins, car linstitution reste présente avec ses moyens matériels, techniques et humains), les formateurs suppriment les repères et rendent le mécanisme dadaptation impossible. Il ne reste plus alors aux stagiaires que la ressource de la projection pour fournir le matériau qui va alors constituer la base du travail entrepris. Le malaise qui en résulte est une étape incontournable. Il est trop inhabituel davoir recours aux stratégies projectives pour réussir ainsi subitement à les placer demblée aux commandes de son comportement. A ce stade, ce qui va sengager alors, cest de permettre à chacun (e) de retrouver son authenticité et darriver à identifier ce qui relève des projets dadaptation et ce qui correspond à une véritable projection. Deux outils sont utilisés à cet effet : la dynamique de groupe et les histoires de vie. Parler de soi devant un groupe, cest apprendre à assumer ce quon est et renoncer progressivement à jouer des jeux pour coller avec ce que les autres voudraient que lon soit. Cest essayer de se construire tout en sassumant socialement. Lhistoire de vie peut alors permettre de panser ses blessures, de se régénérer et de construire une cohérence intérieure. Cest en se réconciliant avec soi-même, que lon peut réussir à se mobiliser. Il ne sagit pas là dune thérapie puisquil ny a pas intervention dun expert : cest la personne qui se forme elle-même sur son passé en sappuyant pour ce faire sur le groupe et sur la confiance qui sest construite en son sein. Débarrassé des projets adaptés qui ne font quobéir aux exigences de celles et de ceux qui lentourent, la personne peut alors construire un projet existentiel authentique basé sur une anticipation personnelle et bâti sur les valeurs cohérentes dun désir dont elle connaît la genèse.
La démarche de projectionLa notion de projet est omniprésente dans le monde de la formation et des sciences humaines. Lidée centrale est bien de placer lapprenant au centre de lactivité dapprentissage. Mais, si le formé ne fait que se conformer à la demande du formateur, il y a adaptation à lautre et non démarche propre du sujet. La pédagogie du projet propose aux professionnels de la formation, de lenseignement, de léducation, du travail social, etc, de travailler la capacité de projection des individus quils accompagnent. Recherchant laccroissement du potentiel dautonomie des personnes, cette approche implique une véritable transformation du rapport au monde : tout individu doit privilégier lexpression de ses propres désirs et un processus de recherche dauthenticité qui fondent le passage dune démarche simplement adaptative à une démarche de projection. |
Jacques Trémintin
A lire : Jean Vassileff « La pédagogie du projet en formation » (1991, 4ème édition) et « Histoire de vie et pédagogie du projet » (1992, 3ème édition) aux éditions Chronique Sociale.
Contact : Institut de pédagogie du projet - 4 quai Hoche - 44200 Nantes. Tél. 02 40 08 25 03 Fax : 02 40 48 46 49
La démarche de pédagogie du projet est née dans les années 80, de la recherche pédagogique menée par Jean Vassileff qui voulait sortir de limpasse dans laquelle les méthodes utilisées amenaient les publics concernés. Cest en 1989, quil crée, avec un groupe de formateurs, linstitut de pédagogie du projet. Il se veut, dans un premier temps, un lieu de recherche et dappui pédagogiques. Mais très vite, le besoin se fait sentir de concrétiser les concepts élaborés en les confrontant à la réalité. Linstitut devient alors aussi, en 1991, centre de formation. Quand Jean Vassileff décède en 1996, cest son épouse (lire entretien), qui avait participé à la fondation de la structure, qui devient directrice et continue avec ses autres collaborateurs laction engagée. Linstitut ne se réfère à aucune école particulière. Ce qui fonde son action, cest la profonde conviction de la nécessité de penser autrement lêtre humain. Celui-ci est traditionnellement perçu à partir dun angle de vue privilégié, qui pour être juste nen est pas moins partiel. Ce qui fait de nous, ce que nous sommes, ce sont bien des facteurs tant psychologiques, que sociologiques ou biologiques, institutionnels et moraux Doù le choix, pour mieux le comprendre, de partir de la globalité de lindividu.
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