Numéro 597, 15 novembre 2001

L’urgence : une notion à relativiser ?

Justice, psychiatrie, médecine et protection civile ont confronté leurs réponses à cette question au cours d’une journée. Reportage sur une rencontre édifiante


Festival international de la Ville, 21 septembre 2001. Un élégant chapiteau circulaire, sol en bois, tables de bar, des miroirs partout, des tentures grenat, des vitraux colorés, un éclairage diffus… Un bar, et dans un coin, une batterie pour des concerts éventuels… Le cadre est chaleureux pour évoquer la notion d’urgence : « Comment les acteurs confrontés aux situations d’urgence — médicale, sociale et familiale — font-ils face à ces situations de crise ? ». Ironie caustique du « sort », c’est au cours de cette journée qu’arrive la nouvelle de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, laquelle fera émerger d’impérieux besoins en urgence.
Se voulant loin des « y’a qu’à et des faut qu’on » et désireux à son habitude de déconstruire la chose, le sociologue Saül Karz pense que l’urgence se définit en fonction d’une logique organisationnelle et d’une logique des intervenants : s’il s’agit bien de faire face à des situations qui n’ont pas été prévues, différents endroits pourront répondre de diverses manières. Mais la réponse à l’urgence peut-elle favoriser un « quadrillage social » ? interroge-t-il encore. Centralisé, un réseau serait ainsi construit, tellement bien pensé que personne n’en réchapperait. Le Samu social de Paris, par exemple, laisse-t-il un choix à ceux qui veulent rester à la rue ?
Car — et cela peut paraître paradoxal — l’urgence demande parfois de ne pas agir… Le risque dans l’urgence, insiste-t-il, étant alors d’aller au-delà de ce que nous demandent les personnes en difficulté ! Bref, si l’on ne mâche pas ses mots, une culture excessive de l’urgence contiendrait-elle « en germe un risque totalitaire » ?

À leur tour, une travailleuse sociale et une psychiatre italiennes de la ville de Bari viennent exposer leur conception de l’urgence, le plus souvent définie en termes d’urgence sociale — voire politique —, à replacer en tout cas résolument dans un contexte sociétal. En effet elle est souvent à mettre en lien avec la violence conjugale, l’immigration clandestine, ou encore le trafic des femmes de l’Est. Les deux intervenantes racontent leurs actions en urgence, la police faisant appel à elles pour des cas de femmes violentées ou prostituées, dont la situation, si elle se trouvait améliorée, pourrait échapper à la psychiatrie ! De même, à leurs yeux, un travail social muni des moyens suffisants, en amont, éviterait nombre d’« urgences ». Il est donc essentiel « de chercher des réponses aussi en dehors de la santé mentale : distribuer des tranquillisants n’est pas notre tâche » et, logiquement, de favoriser l’autodétermination des personnes. Au centre de l’intervention, en effet, ici, clairement, les droits des personnes, et la reconnaissance de ceux-ci. « L’urgence crée la panique, le chaos dans l’organisation des ressources », préviennent-elles.
Pour un autre intervenant, magistrat de son état, l’urgence, au contraire, est parfois un « bon outil ». La délinquance des mineurs peut, explique-t-il, être considérée comme un passage à l’acte effectué dans une certaine… urgence, dans la mesure où l’auteur ne supporte pas de différer le plaisir. Dans ces circonstances saisir un juge en référé, prendre une décision de placement immédiat d’un enfant en assistance éducative ou juger en procédure de flagrants délits sont des réponses rapides nécessaires. Même si le bénéfice se fait sentir surtout pour les affaires simples, le procédé évacuant la complexité. Mais il est vrai tempère le magistrat que pour beaucoup d’affaires une décantation est nécessaire. Il faut, convient-il, en justice comme ailleurs souvent « donner du temps au temps ».
Des médecins quant à eux plaideront pour distinguer deux types d’urgence : l’urgence « ressentie » — représentant 80 à 90 % des activités des samus et des pompiers — ne l’est pas d’un point de vue strictement médical ; mais elle l’est — ô combien parfois — par la personne concernée ou par son entourage, quelquefois d’ailleurs en dehors de toute objectivité ; l’urgence « vraie », en revanche (intoxication, accident de la route, par exemple) se raisonne en termes de trauma indiscutable, car elle met en péril la vie dans les instants qui viennent et doit se traiter dans un délai « d’une heure maximum ». À Mulhouse, le conseil municipal a choisi de donner la parole aux habitantes de deux quartiers « sensibles » de la ville sur la notion d’urgence en matière de santé, et a filmé cette parole : dans les hôpitaux, les questions d’accueil, d’interprétariat et de dignité de la personne sont récurrentes ; et les mères de famille demandent une plaquette d’information pour mieux se diriger. Face à elles, des urgentistes débordé (e) s pointent l’inadéquation entre les moyens et les besoins. Au final, à quoi tout cela aura-t-il servi ? Au moins à créer des groupes santé mêlant habitants et professionnels, et à organiser des sessions pour l’enseignement des gestes d’urgence, etc. À se parler, aussi. La notion d’urgence est à prendre, de l’avis général, avec des pincettes. Et comme d’autres secteurs professionnels sont aussi à son contact, et pourraient échanger avec le secteur de l’intervention sociale.

Léo Grenel


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