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Laetitia, 14 ans, est en fugue depuis 15 jours. Elle se présente spontanément au juge et demande son placement. Les abus sexuels quelle a révélés en milieu scolaire sont à lorigine du signalement. Sophie est travailleur social dans un service mandaté par le juge des enfants dans le cadre de la protection de lenfance en danger.
Vendredi 17 h. Sophie reçoit lappel en direct dun juge des enfants qui lui demande dorganiser le placement en urgence de ladolescente. Référent de ce dossier depuis quelques jours, Sophie ne connaît ni Laetitia ni ses parents. Bousculée par lurgence, le travailleur social entre de plain-pied dans une histoire familiale quil naura pas le temps dévaluer. Que doit-il faire ? Trouver un foyer, là, maintenant, tout de suite. Cest le temps de lurgence. Il sait, dexpérience, quil va vivre 3 heures de tension. 3 heures pour trouver ce lieu daccueil, rencontrer Laetitia et laccompagner. 3 heures dinterrogation et dagitation. Sophie devient nerveuse. Les premiers symptômes de stress apparaissent : boule dans la gorge, ventre noué, respiration accélérée. Sa tension électrise le bureau où travaillent quatre autres de ses collègues. Elle parle fort et devient lacteur principal de la « pièce » qui se joue dans le bureau. Lurgence a le goût du drame, du spectacle. Elle semble morceler celui qui lapproche.
Sophie, accrochée au téléphone depuis une heure, vient enfin de trouver une place dans un foyer. La tension retombe. Le premier obstacle est passé. Elle se prépare maintenant à accompagner Laetitia dans son lieu daccueil. Le téléphone sonne. Le juge des enfants lavertit que Laetitia a fugué du tribunal. Pour ce soir sa mission est terminée. Pendant quelques heures, le travailleur social, pris dans les filets de lurgence, a agi sous pression. Soumis à la demande expresse du juge, il na pas pu élaborer quoi que ce soit. Lurgence était là pressante et exigeante. Mais lurgence de quoi, lurgence de qui ? Quest-ce qui a précipité cette situation ? La demande de Laetitia. Oui, là il y a une urgence, une « vraie », celle de dire et dêtre entendu et cest la sienne. La réponse qui est donnée par le juge « le placement en urgence » nest pas adapté. Une autre urgence est venue télescoper celle de la mineure : lurgence ressentie par le juge. La rencontre ne sest pas faite. Lurgence affole. Elle incite au passage à lacte et détourne les fonctions. Deux acteurs nont pas joué leur rôle dintermédiaire. Entre le juge et la mineure, le service mandaté. Entre le juge et le travailleur social, le responsable hiérarchique. Lurgence pousse le juge à transgresser une règle de service : sadresser au responsable du travailleur social. Comment Sophie happée par lémotion de lurgence et son rôle direct dexécutant aurait-elle pu faire valoir ses réflexions ? Elle voulait crier « à lélaboration ! » mais tout lui échappe. Ses questions sont là, pressantes : shabituer à répondre à lurgence, nest-ce-pas créer de lurgence ? Répondre au passage à lacte de la mineure par un autre passage à lacte a-t-il un sens ? Les révélations dabus sexuels présumés nont-elles pas amplifié le sentiment durgence du magistrat ? La médiatisation des abus sexuels depuis 1989, les procès en responsabilité des acteurs sociaux ninfluencent-ils pas les pratiques des travailleurs sociaux ? Lurgence évoque un risque potentiel mais pour qui ? Quest-ce qui se cache derrière la notion durgence ? À qui profite-t-elle ? Autant de questions qui cherchent leurs réponses.
Le travailleur social, au bout de la chaîne, vient dêtre touché physiquement par le stress. Pour se protéger de ces dérives, à lheure où lurgence envahit son espace psychique, le travailleur social peut réagir. Sil refuse dêtre nourri par ces décharges dadrénaline, une pensée le guidera : comment ne pas répondre à lurgence ?
Amélie Flore
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