Numéro 597, 15 novembre 2001

Histoire d’un placement urgent

S’habituer à répondre à l’urgence n’est-ce pas créer de l’urgence ?


Laetitia, 14 ans, est en fugue depuis 15 jours. Elle se présente spontanément au juge et demande son placement. Les abus sexuels qu’elle a révélés en milieu scolaire sont à l’origine du signalement. Sophie est travailleur social dans un service mandaté par le juge des enfants dans le cadre de la protection de l’enfance en danger.

Vendredi 17 h. Sophie reçoit l’appel en direct d’un juge des enfants qui lui demande d’organiser le placement en urgence de l’adolescente. Référent de ce dossier depuis quelques jours, Sophie ne connaît ni Laetitia ni ses parents. Bousculée par l’urgence, le travailleur social entre de plain-pied dans une histoire familiale qu’il n’aura pas le temps d’évaluer. Que doit-il faire ? Trouver un foyer, là, maintenant, tout de suite. C’est le temps de l’urgence. Il sait, d’expérience, qu’il va vivre 3 heures de tension. 3 heures pour trouver ce lieu d’accueil, rencontrer Laetitia et l’accompagner. 3 heures d’interrogation et d’agitation. Sophie devient nerveuse. Les premiers symptômes de stress apparaissent : boule dans la gorge, ventre noué, respiration accélérée. Sa tension électrise le bureau où travaillent quatre autres de ses collègues. Elle parle fort et devient l’acteur principal de la « pièce » qui se joue dans le bureau. L’urgence a le goût du drame, du spectacle. Elle semble morceler celui qui l’approche.

Sophie, accrochée au téléphone depuis une heure, vient enfin de trouver une place dans un foyer. La tension retombe. Le premier obstacle est passé. Elle se prépare maintenant à accompagner Laetitia dans son lieu d’accueil. Le téléphone sonne. Le juge des enfants l’avertit que Laetitia a fugué du tribunal. Pour ce soir sa mission est terminée. Pendant quelques heures, le travailleur social, pris dans les filets de l’urgence, a agi sous pression. Soumis à la demande expresse du juge, il n’a pas pu élaborer quoi que ce soit. L’urgence était là pressante et exigeante. Mais l’urgence de quoi, l’urgence de qui ? Qu’est-ce qui a précipité cette situation ? La demande de Laetitia. Oui, là il y a une urgence, une « vraie », celle de dire et d’être entendu et c’est la sienne. La réponse qui est donnée par le juge « le placement en urgence » n’est pas adapté. Une autre urgence est venue télescoper celle de la mineure : l’urgence ressentie par le juge. La rencontre ne s’est pas faite. L’urgence affole. Elle incite au passage à l’acte et détourne les fonctions. Deux acteurs n’ont pas joué leur rôle d’intermédiaire. Entre le juge et la mineure, le service mandaté. Entre le juge et le travailleur social, le responsable hiérarchique. L’urgence pousse le juge à transgresser une règle de service : s’adresser au responsable du travailleur social. Comment Sophie happée par l’émotion de l’urgence et son rôle direct d’exécutant aurait-elle pu faire valoir ses réflexions ? Elle voulait crier « à l’élaboration ! » mais tout lui échappe. Ses questions sont là, pressantes : s’habituer à répondre à l’urgence, n’est-ce-pas créer de l’urgence ? Répondre au passage à l’acte de la mineure par un autre passage à l’acte a-t-il un sens ? Les révélations d’abus sexuels présumés n’ont-elles pas amplifié le sentiment d’urgence du magistrat ? La médiatisation des abus sexuels depuis 1989, les procès en responsabilité des acteurs sociaux n’influencent-ils pas les pratiques des travailleurs sociaux ? L’urgence évoque un risque potentiel mais pour qui ? Qu’est-ce qui se cache derrière la notion d’urgence ? À qui profite-t-elle ? Autant de questions qui cherchent leurs réponses.
Le travailleur social, au bout de la chaîne, vient d’être touché physiquement par le stress. Pour se protéger de ces dérives, à l’heure où l’urgence envahit son espace psychique, le travailleur social peut réagir. S’il refuse d’être nourri par ces décharges d’adrénaline, une pensée le guidera : comment ne pas répondre à l’urgence ?

Amélie Flore


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