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Quelle définition donneriez-vous de lurgence dans le service social ?
Catherine Meyer : Lurgence, cest le besoin dune personne fortement préoccupée qui se présente auprès dun travailleur social pour être écoutée tout de suite et entendue. Cette urgence peut atteindre une intensité extrême selon langoisse ou le désespoir que la personne ressent. Ce besoin sexprime souvent par une demande pratique afin de résoudre son problème. Mais lessentiel réside dans la manière par laquelle le travailleur social la recevra et reformulera avec elle la tension qui lhabite et envisagera rapidement des solutions. Souvent lurgence provient du fait que le demandeur pense que la situation à laquelle il est confronté est irréversible et sans issue avec la seule mobilisation de ses propres moyens.
Didier Martin : Il me paraît important de rappeler quétymologiquement lurgence renvoie à lidée de « pousser, presser ». Le mot intègre deux autres notions : le risque et le temps. Lurgence évoque un risque potentiel et suppose un temps de réponse court. Ce qui me presse, moppresse, ou mangoisse, ce qui me pousse à faire quelque chose, cest donc autant la réalité objective des faits auxquels je suis confronté que la représentation subjective que jen ai. Le problème, est-il lurgence de lautre ou mon propre sentiment durgence quand ce qui est dit, lâché par lautre, me reste sur les bras jusquà menvahir sans que jentrevoie comment men sortir, men débarrasser ? Ainsi, pour compléter ce que dit Catherine Meyer, lurgence est aussi du côté du travailleur social et de façon synthétique on pourrait dire que lurgence en travail social, cest quand le discours de lautre, présenté comme insupportable, mexpose sur les plans de la réalité ou du fantasme. Exposé à résoudre des questions difficiles, à se confronter aux collègues ou à linstitution, à assumer ses propres limites ou autre résistance, le professionnel reste face à la responsabilité et à la solitude de lévaluation et de la prise de décision.
Miguel Benasayag : Ce concept est loin dêtre aussi simple et clair que lorsquon se dit : « Il faut réagir vite avant que la situation soit irrécupérable . ». Au contraire, cest un élément idéologique très fort qui correspond à notre époque dans laquelle on ne nous laisse jamais le temps de penser notre vie, et par voie de conséquence où on nous oblige à nous adapter à la vitesse de réactions dites rentables, cest-à-dire à faire nimporte quoi pour répondre à ce pouvoir de lurgence qui est dêtre efficace, performant, rapide. Pour le travailleur social cela signifie : « Je voudrais pouvoir réfléchir à ma pratique, mais aussi avoir le temps de me former, déchanger avec des partenaires etc., mais je dois répondre à lurgence et donc je ne peux pas faire tout cela ». Cest en fait un mode de fonctionnement qui le plonge dans lusure professionnelle ou parfois la violence institutionnelle.
La commande politique, voire institutionnelle, ne pousse-t-elle pas le travailleur social à traiter la demande dans lurgence ?
Catherine Meyer : Bien sûr, souvent, le commanditaire pose la nécessité de répondre dans lurgence, et il se développe lidée quà tout problème correspond une solution immédiate. Cest une dérive considérable dans la mesure où dès lors que lurgence ne relève pas du vital, toute réponse pour sinscrire durablement devrait trouver le temps nécessaire à son élaboration. Le travailleur social a certes le devoir de répondre à la mission de son institution. Mais, il a aussi la responsabilité dinterroger et faire émerger chez le demandeur des compétences enfouies, de le restaurer et de le rassurer sur ses capacités, de trouver avec lui sa possible réinscription dans le droit commun et dans un environnement social. Cette fonction est toujours mise en danger par la notion durgence qui peut venir sidérer le professionnel et lui faire restreindre son savoir-faire.
Didier Martin : Dans le face-à-face avec lautre peut toujours surgir de lurgence, à ceci près que lurgence de lautre ne correspond pas forcément à lurgence institutionnelle, sociale ou politique. Lurgence de lautre réside dans la transformation la plus rapide possible de sa situation vécue ou présentée comme inacceptable. Lurgence institutionnelle privilégie le maintien dun ordre, lurgence sociale renvoie à la notion de paix sociale et lurgence politique est avant tout dassurer le ciment idéologique entre les deux.
Miguel Benasayag : Les politiques se déchargent volontiers en disant aux professionnels : « Cest urgent faites quelque chose ». Or, les travailleurs sociaux sont piégés car soccupant très souvent de situations effectivement urgentes, ils nont plus pour alternative que de réagir dans lurgence. Cest le piège du travail en miroir car ils reproduisent la structure des gens dont ils soccupent. Il faut pourtant bien comprendre que le travailleur social ne partage pas lurgence avec son usager. Il participe dune situation avec les gens dont il soccupe, mais sans être à la symétrie de celle-ci. Il doit simplement garantir tous les processus de pensée, délaboration, de structuration que la personne ne peut pas momentanément assurer. Lempathie nest pas la symétrie.
Lurgence, dès lors, est-elle liée à léthique du travail social ?
Didier Martin : Léthique pose la question des principes. En matière de travail social il est question dengagement, de responsabilité, dimplication, de respect, de prise en compte de la différence de lautre et de positionnement politique, car les affaires de la cité nous concernent. Si lurgence fonctionne comme un aiguillon de ce questionnement, elle est intéressante ; si lurgence paralyse la réflexion et exacerbe les défenses, elle est inopérante ou pire inductrice de violences.
Catherine Meyer : Les réponses à lurgence ne peuvent pas être mises en modèle car nous devons considérer dans son traitement la dimension contextuelle de la demande ainsi que les capacités et la fragilité de la personne qui vit cette urgence. Urgence et risque sont liés selon les situations et font partie de lexercice du travail social dans le cadre qui est imparti à chaque professionnel. Cadre référencé à des valeurs et à léthique.
Miguel Benasayag : Tâchons toutefois de ne pas oublier que le travailleur social est un professionnel à part entière. Il ne peut se contenter dêtre un simple vecteur de la loi. Les travailleurs sociaux nont pas à accepter ce manque de respect envers leur professionnalisme lorsque la loi leur impose lurgence. Lurgence est une question de société. Car les manquements politiques font payer cette urgence sociale aux travailleurs sociaux et ceux-ci doivent donner des réponses sérieuses, ne serait-ce que par respect des gens dont ils soccupent. Ils doivent dire aux politiques : « Non ! nous refusons de nous occuper de ces gens dans ces conditions-là ». Cest un principe éthique car cest une question sur lhomme, la vie et la souffrance.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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