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Que pensez-vous du recours aux psychanalystes par des « instances politiques » pour superviser des groupes de travailleurs sociaux ?
Ce type de supervision ou de groupe de contrôle pour des travailleurs sociaux nest pas nouveau. La pratique de lécoute psychanalytique sest toujours inscrite dans le champ social. Cependant sa finalité ne peut pas être la normalisation sociale. Alors, si un conseil général en tant quinstitution politique, dotée de pouvoir territorial, ordonnait la présence dun psychanalyste pour superviser le travail social, ce serait une dérive intolérable dans la mesure où cela donnerait au psychanalyste une fonction dexpert « super-savant » qui pourrait dire aux travailleurs sociaux ce quils doivent faire ou la manière dont ils doivent agir avec leurs usagers. Jespère que ce que les conseils généraux veulent faire cest seulement financer cette pratique dans les institutions dont ils gèrent le budget. La fonction du psychanalyste dans les institutions nest pas celle dun expert. Les travailleurs sociaux ont une pratique qui sadresse à des populations qui sont dans le besoin. Mais, pour autant, cela ne veut pas dire que ce soient des spécialistes du besoin ; certes, ils peuvent apporter parfois aux exclus du bonheur minimum garanti, de quoi manger, ou un logis, ou une bonne éducation afin quils redeviennent ce que lon appelle « normal » et qui consiste à sortir de la marge, ou plutôt à se rapprocher du bord dune marge plus tolérable au regard des autres. Mais il me semble, je veux croire, quil existe pour les équipes de travail social une place à faire pour la demande. Cette demande est tapie derrière le besoin et ne sexprime plus par la parole, elle passe par la haine du corps que lon maltraite jusquau bord de la demande impossible, du besoin absolu, jusquau bord de la mort.
En conséquence la fonction du psychanalyste est douvrir leur écoute à une demande au delà du besoin, les accompagner dans la croyance quil ny a pas dhomme condamné à la répétition du malheur. Cependant, la rencontre dun psychanalyste en dehors du champ clos de la cure, peut donner lieu à une sorte de fantaisie qui touche à limage du psychanalyste, à ses silences, à la « super-vision » de cette oreille idéale, meilleure que les autres. Si tel était le cas, ces séances toucheraient au narcissisme des praticiens qui se verraient tout à coup devant ce « convive de pierre », qui écoute sans rien dire et produit, par sa présence immuable, un fantasme de voyeurisme tout-puissant qui les condamne au silence. De mon point de vue, la mise en uvre dune écoute psychanalytique avec une équipe de travailleurs sociaux, dans une institution, fait appel à une connaissance des institutions et du travail social qui ne doit pas être superficielle. Cest pourquoi il me semble que les psychanalystes dits « confirmés » doivent continuer de sy risquer. Ce ne peut pas être un lieu de dégrossissage de lécoute des jeunes psychanalystes en mal danalysants. Jai écrit, il y a quelques années, un ouvrage qui sintitule : « Linstitution Autrement, vers une clinique du travail social » où je tente de montrer, en minspirant de mes conversations avec François Tosquelles, Michel De Certeau et les Mannoni, mais aussi de mon expérience du travail en institution, comment elles peuvent sorganiser en « lieux », et les différentes valeurs que chacun de ces lieux fait prendre à la parole, si leurs limites sont garanties. Le psychanalyste qui accepte ce travail devrait posséder une lecture de linstitution ; il pourra ainsi séparer les lieux de la parole des praticiens, de ceux de la parole des usagers.
Cest-à-dire, pour prendre un exemple, séparer ce qui touche au renforcement de la confiance et de lenthousiasme des praticiens (le renforcement de leur Moi blessé par le manque de gratifications professionnelles), et ce qui renvoie à louverture nécessaire à ce qui na pas été écouté par le professionnel de la parole de lusager (ce que le praticien refoule dans son écoute). Pour ma part, je crois quil ne sagit pas de venir en supervision pour faire une analyse des pratiques avec un psychanalyste et pour en sortir ragaillardi ; en revanche, la demande peut sembler légitime lorsque la parole de lusager se trouve dans une telle compacité quon ne sait plus ce que lon entend.
Cette analyse des pratiques est-elle alors au service des travailleurs sociaux ou à celui des usagers ?
Le travail danalyse de la pratique en institution est évidemment au service de lusager, mais celui-ci sera dautant mieux écouté et entendu que le travailleur social se sentira plus ouvert pour lentendre. Si le travailleur social se rend capable de se vider de lui-même pour recevoir une autre parole, au delà des préjugements.
Ne risque-t-on pas pourtant de psychologiser le travail social ?
Cest un danger, en effet, et il y aurait un aspect ridicule à vouloir que tout soit « psy ». Mais ce nest pas laffaire de la psychanalyse : je ne crois pas que la psychanalyse soit une « psychologie ». La psychanalyse est une pratique de la parole qui vise une ouverture destinée à interrompre la répétition du même (souvent en termes de souffrance). Le rôle de la psychanalyse en institution serait de permettre de dire que la vie dun être humain ne se résume pas à ses besoins même lorsquon est SDF, clochardisé, ou dans lextrême souffrance de la maladie mentale ou physique, il reste une place pour la demande, le désir du superflu. Notre société semble avoir accepté sans discussion lutilitarisme comme principe éthique ; par exemple, il faudrait étudier le latin parce quil sert à mieux intégrer la structure de la langue, ou les principes logiques, mais pas pour le plaisir gratuit de la culture. Léthique utilitaire fonctionne aussi dans le champ du travail social. Tel éducateur disait : « Jai obtenu une aide à un jeune, mais si javais su que cétait pour sacheter des baskets Nike, je ne laurais pas fait ». Or, de quel droit un travailleur social peut-il réduire une personne à ses seuls besoins ? Pourquoi ny aurait-il pas de place pour la gratuité, pour le superflu ? Je crois que le travail social doit faire une place à la parole désirante, quelle que soit la situation de besoin ou de nécessité où se trouve un citoyen. La psychanalyse est faite pour dire que ce dont jai besoin nest pas forcément ce que je demande, et ce que je demande je nen ai pas forcément besoin. Cest très important dans un moment de notre société où limagerie médicale et les progrès des neurosciences, risquent de réduire le soin psychique au besoin. Par exemple, traiter, sans écoute, les signes cliniques de la dépression, revient à supprimer chez le déprimé la possibilité de faire le deuil de sa tristesse, or, cest à travers le deuil que lon peut reconstruire une scène où lon désire vivre à nouveau. Il convient de préserver le savoir-faire des équipes de travailleurs sociaux et des infirmiers de la santé mentale, qui se sont formés à lécoute de lamour de transfert, alors que les médecins subjugués par la magie de leurs nouvelles techniques risquent de loublier.
Cependant ce type de supervision est-il formateur pour le travailleur social et utile pour lusager ?
Si la supervision était un « plus » cela voudrait dire que lon remplirait quelque chose, que lon entasserait
Or, écouter cest laisser la place à lautre pour que sa parole prenne vie, redevienne créatrice, se ressource dans la créativité de lenfance, aurait pu dire Maud Mannoni. Lécoute de ce qui se passe à notre insu nest pas un « plus », cest une traversée et une perte, et cest dans ce passage et dans cette perte, que lon garantit le respect de la parole de lusager.
En ce sens, sans doute est-ce une expérience formatrice pour les travailleurs sociaux, mais il ne faudrait pas la réduire à un savoir quantifiable ou évaluable, comme à lécole et à luniversité. Je crois que la supervision est un lieu pour donner forme à une clinique du travail social, une clinique qui se transmet à travers la distance quun praticien peut prendre avec sa propre pratique en la nommant et en même temps, cest la consistance de cette clinique du travail social qui est une garantie pour lusager ; la garantie que sa parole prendra une valeur renouvelée, en dehors dune moralisation lénifiante au nom de son « Bien ».
Propos recueillis par Guy Benloulou
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