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Des groupes danalyse de la pratique professionnelle existent depuis 1992. Ils sont ouverts à tous les travailleurs sociaux de ce conseil général qui en font la demande ainsi quà leur encadrement. Les participants (dix à quinze personnes maximum) se retrouvent avec un psychanalyste expérimenté dans lanimation, durant six mois, au rythme dune demi-journée par semaine. Qui est à lorigine de ces groupes ? Comment se sont-ils constitués ? Quest-ce qui peut conduire des psychanalystes à sintéresser ainsi au social ? Aucun thème nétant défini ou préparé à lavance, quel est donc lobjet des rencontres, la teneur des échanges ?
Attardons-nous, dans un premier temps, sur les propos des deux psychanalystes, intervenants actuels de cette formation, Franck Heilmann et Jean Lombardi.
« Cest une assistante sociale devenue responsable de formation, explique Franck Heilmann, qui a créé ces groupes : un espace de réflexion semblait nécessaire pour les travailleurs sociaux, trop pris dans laction et dans leur implication dans la relation à lusager. Elle a proposé à un psychanalyste de sa connaissance de démarrer les groupes. Nous sommes intervenus plus tard, lorsquil nous a proposé de prendre le relais ».
« Le social, relève Jean Lombardi, intéresse tout le monde et représente lengagement de lindividu dans la cité, sa manière de sy situer. La psychanalyse nest pas en dehors de la société. Nous ne souhaitons pas rester cloisonnés dans notre discipline : un registre de savoirs na de sens que sil est confronté à dautres registres de savoirs qui lui sont extérieurs et qui lenrichissent. Bien sûr, le social et la psychanalyse, ce nest pas la même chose. Le travailleur social a ses outils, nous avons les nôtres. Nous nabordons pas les personnes avec les mêmes outils mais nous nous occupons des personnes de la même façon ».
« Nous souhaitons, souligne Franck Heilmann, permettre aux travailleurs sociaux de sinterroger sur ce quest une attitude professionnelle. Nous entendons des participants nous dire : nous souhaitons prendre du recul, nous investir moins vis-à-vis de lusager. Ce nest pas vis-à-vis de lautre que nous devons prendre de la distance pour nous investir pleinement. Cest vis-à-vis de lidée que nous nous faisons de lautre et de lautre en difficulté. Après tout, lautre est un inconnu ; nous pensons que cest un semblable et quil fonctionne comme nous, mais ce nest pas vrai. Très souvent, lusager est dit en souffrance et cest en fonction de cette souffrance que le travailleur social veut laider. Le travailleur social ne se rend pas compte quil entretient ainsi une attitude daliénation qui fait difficulté pour la personne, ne lui permet pas dévoluer, de sortir dun système dassistanat. Nous avons vu des situations totalement renversées lorsque le travailleur social a pris conscience de leffet dimage quil plaquait sur ses interlocuteurs ».
« Ce qui nous intéresse, appuie Jean Lombardi, cest comment le professionnel se positionne vis-à-vis de lusager. Cest une caricature de fonctionnement, mais le travailleur social peut choisir de répondre à chaque demande, en fonction des dispositifs existants. Arrivé au bout dune série de demandes, lusager ne comprend pas pourquoi le travailleur social ne peut plus laider. Et il na pas été aidé finalement puisquil a été entretenu dans un système de demandes ».
Franck Heilmann et Jean Lombardi sont rémunérés à la vacation par le conseil général. Leur intervention peut cesser à tout moment de leur propre fait ou sur décision de linstitution. « Notre implication dans ce type de formation, note Jean Lombardi, est personnelle et politique. Nous sommes conscients de ce que notre démarche met en jeu, du fonctionnement dans lequel nous intervenons et du travail que nous faisons. Nous ne sommes pas là pour répondre au politique, satisfaire le système administratif ou donner bonne conscience aux élus. Nous mettrions fin à ce travail sil était récupéré à des fins contraires à lorientation que nous lui donnons ».
Pourquoi donc linstitution accrédite-t-elle ces groupes depuis neuf ans ? Nest-ce pas un alibi pour elle, permettant de masquer le manque réel de recherches et dinnovations de sa politique sociale ? « Oui, confirme Jean Lombardi, nous sommes un alibi pour linstitution mais elle ignore en quoi consiste cet alibi. Le conseil général a le sentiment de faire quelque chose pour ses travailleurs sociaux mais il ne sait pas ce qui se passe dans ces groupes. Des travailleurs sociaux interrogent le fonctionnement de linstitution, leur place dans celle-ci et le travail quils font. Nous sommes là aussi pour soutenir ce type dinterrogations, les faire se développer, sactualiser ».
« Le travail social, reprend Franck Heilmann, tire son origine de la Convention de 1793. Il ne doit pas être vu comme une charité, ni entretenu comme tel. Cest pourtant cette dimension-là qui est toujours évoquée par les travailleurs sociaux ; cest étonnant. Le travailleur social devrait pouvoir aussi faire entendre aux usagers quils sont peut-être pris dans une machine sociale qui les contraint mais quils ont aussi le pouvoir de se manifester ».
« Chacun, ajoute Jean Lombardi, a ses questions strictement personnelles au regard dune pratique, dune implication politique. Limportant cest dêtre compétent dans sa fonction et de savoir en répondre. Je me souviens dune situation évoquée par une conseillère en économie sociale et familiale dans un des groupes. Sa hiérarchie exigeait delle quelle instruise une demande de subvention pour une famille. Le groupe a réfléchi sur ce que cette professionnelle proposait ; elle a pu soutenir sa position qui nallait pas dans le sens que lon tentait de lui imposer. Si le professionnel nest pas à même de se permettre de penser, cest contre lui quil va retourner les contradictions de linstitution et de la société. Pris dans des effets de discours, il ne saura plus où il est ou bien il se laissera porter par ce discours. Il vaut mieux, me semble-t-il, savoir à quoi on soppose, comment on fonctionne dans un ensemble, plutôt que se laisser submerger ».
Et si nous nous intéressions, maintenant, aux témoignages des travailleurs sociaux ayant vécu ces groupes danalyse de la pratique professionnelle ?
« Javais besoin de faire le point sur ma pratique, expose Laurie, en la confrontant à celles dautres collègues. Est-ce que la manière dont je travaillais convenait ? Jai pu voir, grâce à cette formation, comment je fonctionnais. Je ne me sens plus culpabilisée lorsque je suis amenée à dire non aux usagers, dans la mesure où je peux donner un sens à ce non et lexpliquer à lintéressé. Parfois, vous êtes phagocytée par lhistoire des personnes parce que vous êtes dans la compassion, dans la haine ou tout autre sentiment. Et là, le psychanalyste vous aide vraiment parce quil vous pointe certaines choses ; vous pouvez être plus dégagée de votre ressenti et plus objective pour aider lautre. Nous parlions, parfois, dans le groupe, de généralités, de la mondialisation, du fonctionnement de la société etc. ; cétait très théorique, intéressant, mais comment raccrocher cela au terrain ? Je préférais parler des situations qui nous posaient problème, de notre pratique, du terrain ».
« Cette formation, témoigne Brigitte, donnait une autre dimension à notre travail. Jai appris à aborder les situations avec un peu moins daffectivité. Dans le social, on voit de tout et on en prend aussi plein la figure. Les travailleurs sociaux sont les personnes à qui lon peut parler mais ils ont besoin dun exutoire pour exprimer leurs difficultés. Jai aussi compris que nous devions cesser de dépenser une énergie folle pour répondre à la demande de lusager. La question que celui-ci a posée, ce nest finalement peut-être pas ça. Il y avait peut-être autre chose derrière ; mais parfois il na pas le temps de le formuler puisque vous lui avez déjà répondu ».
« Lintervenant était très bien, affirme Marc, il avait beaucoup à nous apprendre sur le social. Mais les participants étaient trop nombreux. Et puis, ils voulaient des solutions immédiates, ils attendaient du psychanalyste quil leur dise ce quils devaient faire. Un travailleur social, en particulier, monopolisait la parole en étant toujours, soit dans la plainte, soit dans lanecdote. Son attitude, confortée par des participants bloquait la discussion. Ces derniers lui disaient : « Mais pourquoi nas-tu pas utilisé tel ou tel dispositif ? Pourquoi ne las-tu pas orienté vers telle ou telle structure ? » ; ils ne tiraient pas denseignements de la situation. Ce nétait pas constructif, cela tournait aux discussions classiques entre travailleurs sociaux ».
« Notre groupe rassemblait des assistantes sociales, des conseillères en économie sociale et familiale, une directrice de crèche » souligne Sylvie. « En nous côtoyant régulièrement, nous avons appris à mieux nous connaître. Nous nous vivions souvent comme des ennemies, retranchées derrière nos spécificités. Les travailleurs sociaux ne savent pas travailler en équipe et pourtant ils ont tout intérêt à le faire. Jai pu mieux appréhender le rôle de la directrice de crèche, les contraintes auxquelles elle doit faire face vis-à-vis de la hiérarchie, des salariés et des familles. Je nai jamais été gênée dans ce groupe ; des choses très personnelles sy sont pourtant dites. Mais le psychanalyste évitait les dérapages. Un travailleur social naurait pas été dégagé de ça. Cette formation ma apporté beaucoup de liberté : je me suis sentie mieux professionnellement et cela a eu des répercussions positives sur ma vie personnelle et familiale.
Nous avons un bon encadrement technique au conseil général, mais notre hiérarchie nest pas prête, ni formée à entendre nos difficultés. Elle veut des gens qui ne posent pas de problèmes. Nous ne pouvons pas énoncer nos faiblesses, dire que nous en avons assez parce que tout le service serait angoissé par les répercussions possibles. Dans beaucoup de situations, vous devez vous débrouiller seule. Et votre service exige quil y ait une réponse. Ce que jai appris, cest que justement, il ny a pas toujours de réponse possible et que ce nest pas si mal quil ny ait pas de réponse ».
Certains, qui ont choisi de ne pas suivre ce type de formation, ont accepté de nous confier également leurs points de vue ou leurs réserves.
« Moi, jai trouvé un autre espace de réflexion en me syndiquant » expose Nadia. « En participant à des instances officielles, à des rencontres avec des élus, jai vu comment se construit une politique sociale. Je fais très bien le lien entre lusager qui vient nous voir, nous-même qui sommes pris dans cette politique sociale complexe et les choix politiques qui sont posés. Je mesure ce qui relève de ma responsabilité et ce qui nen relève pas. Je vois des collègues qui, nayant pas cette analyse, sont en difficulté. Ils veulent absolument apporter des solutions aux problèmes des usagers ; cela leur est insupportable de ne pas y parvenir. Ils ne considèrent pas les personnes comme étant capables dagir sur ce qui leur arrive ».
« Je néprouve pas le besoin de participer à ces groupes » explique Évelyne. « Jai de lexpérience. Je peux faire appel à mon encadrement, à mes collègues lorsque je souhaite être conseillée à propos de situations difficiles. Jaccueille régulièrement des stagiaires ; les échanges avec les étudiants sont très riches et ce regard extérieur me permet aussi dinterroger ma pratique ».
« Je ne pense pas quil soit indispensable que ces groupes soient animés par des psychanalystes, estime Samia, des psychologues y suffiraient. La démarche psychanalytique est trop investigatrice. Nous traitons des difficultés concrètes des usagers (de leurs problèmes financiers, de logement, dinsertion, etc.) ; cest notre réalité de plus en plus. Joriente les personnes vers des psychologues ou je sollicite des conseils auprès de ces professionnels, lorsque cela me paraît opportun et nécessaire ; mais, mon rôle nest pas de traiter les problèmes psychologiques des usagers ».
Alors, pour ou contre lexistence de groupes danalyse de la pratique professionnelle ? Les travailleurs sociaux interviewés saccordent à dire quil est bien que ces groupes existent et quils doivent être maintenus parce quils nont pas ou peu de lieux de parole institués et que lexercice de leur profession savère de plus en plus difficile. Ces groupes constituent une opportunité dont ils peuvent se saisir ou pas. Bien sûr, les témoignages évoquent des moments déchanges très riches et constructifs mais aussi des moments dennui ou lourds de plaintes ou de révoltes. Bien sûr, il y a des obstacles à éviter et des écueils à contourner, dans la conduite de ces groupes ce qui nest pas toujours le cas. Ces groupes fonctionnent comme tous les groupes humains, ni mieux, ni moins bien. Et cest la liberté de chaque travailleur social dy participer ou pas. Heureusement !
Anne Catal
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