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La démarche qualité est devenue ces dernières années une préoccupation constante de notre société. Pour cela, le secteur privé concurrentiel sest doté dun mécanisme de vérification de lexcellence de sa production : ce sont les normes Iso attribuées par lAFNOR (association française de normalisation). Certains CAT ont dores et déjà obtenu la norme Iso 9000 (lire N° 530). Laide à domicile sest vue attribuer un référentiel qualité par ce même organisme qui a mis en place, en février 2000, un groupe de réflexion pour étendre cette démarche aux institutions recevant des personnes âgées et handicapées. En 1996, le plan Juppé a instauré les agences nationale dévaluation sanitaire qui, par exemple, fixent des normes dans le fonctionnement des établissements hospitaliers et en vérifient lapplication. La CNAM, de son côté, diffuse un logiciel dauto-évaluation appelé Angélique (application nationale pour guider lévaluation labellisée interne de la qualité pour les usagers des établissements) permettant de dégager les points forts et les points faibles en vue dune amélioration de la qualité du service. Toutes ces démarches sont perçues par les professionnels avec une certaine défiance. En fait, tout ce qui de près ou de loin concerne lévaluation a le don de les hérisser.
Ces craintes ne sont pas liées seulement aux frilosités ou aux refus de transparence des pratiques qui existent dans notre milieu comme dans tous les autres. Sous le prétexte damélioration de la qualité, le secteur concurrentiel cherche avant tout à accroître la rentabilité de la production, à diminuer les coûts financiers et au final à augmenter les profits réalisés pour mieux se positionner face à la compétition du marché. À une époque où lon assiste pour le secteur médico-social au resserrement progressif des budgets, à la recherche dune gestion plus rigoureuse et à la présentation du modèle libéral comme exemple efficace de bonne gestion, lutilisation des supports employés depuis de nombreuses années dans les techniques managériales a de bonnes raisons de provoquer méfiance et vigilance. Le risque est en effet de limiter le social à la vision dun marché qui relierait un prestataire à un client : la dérive se situe bien dans le remplacement de la culture du projet pédagogique qui répond à des besoins par la culture de service qui répond à un désir. On sait quil y a une différence fondamentale entre lun et lautre et quen matière sociale et éducative, il est fréquent de frustrer le désir pour répondre au besoin. Jacques Lacan le résumait dans une formule pour une fois compréhensible : « La demande demande toujours quelque chose qui est plus que la satisfaction à quoi elle fait appel ». Considérer lusager comme un simple consommateur dont il faut contenter lexigence immédiate, telle serait la conception que nous proposent un certain nombre de grands groupes industriels qui lorgnent déjà sur le secteur du service aux personnes et de lintervention auprès des personnes âgées. On est là aux antipodes de nos pratiques, car au-delà de la réalisation dun souhait, ce qui occupe le cur de lintervention sociale, cest la relation qui est à la fois lobjet et la finalité de ce qui est entrepris. Et cest tout à fait cette particularité qui oppose fondamentalement les travailleurs sociaux aux autres professionnels qui agissent sur la relation : « Les critères de validité de laction ne se formulent pas seulement sur un registre instrumental (est-ce que ça marche ?), mais aussi sur un registre de conformité à des normes (est-ce que cest juste ?). Cest ce qui distingue radicalement logique de service et logique de la relation ou de la reconnaissance de lautre comme sujet. » affirme avec pertinence Michel Autès (1).
Pour autant, le secteur médico-social est directement confronté à la démarche dévaluation et ne pourra pas sy soustraire très longtemps. La réforme en chantier concernant les lois de 1975 prévoit dans son article 15 que « les établissements et services doivent procéder à lévaluation de leur activité et de la qualité des prestations quils délivrent. » On ne sait encore à quel rythme cette évaluation va être rendue obligatoire : tous les cinq ans, tous les dix ans ? Lagrément, qui était jusqualors attribué pour 25 ans, devra être renouvelé beaucoup plus souvent. Les établissements et services devront-ils se présenter tous les cinq ou dix ans devant les CROSS (2), en justifiant, entre autres, des procédures dévaluation engagées ? Nul ne peut répondre à cette question, puisque le texte de loi final na pas encore été voté. On peut néanmoins penser quon est là dans lair du temps : la pression des familles, lévolution des besoins sociaux iront dans le sens dune amélioration constante des services rendus à lusager. Lécart, entre ce quil faut apporter et ce qui est proposé effectivement, relève de cette évaluation qui doit avoir pour fondement le bien fondé de laction engagée et le respect que lon doit aux familles et aux usagers les plus fragilisés. La question qui se pose dès lors, est de construire des outils qui soient réfléchis, conçus et contrôlés par les acteurs eux-mêmes et non pas imposés de lextérieur, selon des conceptions libérales ou entreprenariales. Cest cette démarche qua engagée lassociation nationale des CREAI (3) depuis 1999. Tout est parti du CREAI Rhône Alpes qui a lancé la réflexion : comment se distinguer des normes Iso qui sont étrangères à la culture du milieu socio-éducatif et ne pas se faire absorber par la démarche qualité du secteur sanitaire ? La réponse sera donnée lors dune journée détude qui réunit treize CREAI : lancer une action formation recherche. Un comité de pilotage est constitué, ainsi quun comité dexperts externes qui va être chargé dinterroger les travaux, la démarche, la méthode, les concepts en vue de leur validation. Il faudra plusieurs séminaires de production pour aboutir à un premier résultat. Premier principe : ce qui est recherché cest la qualité et non la conformité, le pourquoi avant le comment. Lidée de formater ou de ramener chaque institution à un modèle identique a été rejetée demblée. À linverse, il na pas été question de construire un outil qui serait propre à chaque population concernée. On a cherché tout au contraire, à sappuyer sur ce qui traverse autant un CHRS quune pouponnière, un CAT quune maison de retraite, un hébergement pour personnes handicapées mentales quun établissement de protection de lenfance etc., limportant est bien la finalité et le sens de laction engagée dans une logique de transversalité. Autre principe essentiel : la souplesse et ladaptation du support proposé. Sa première version a été soumise à lexpérimentation de cinquante établissements dans dix régions différentes. Le test ainsi proposé a permis dapporter des améliorations réalisées à partir des remarques et des suggestions fournies. Une version 2 a donc été élaborée. Aujourdhui, nous en sommes à la version 3. Le dispositif mis en place par lANCREAI permet denvisager une adaptation permanente et lémergence de versions successives qui répondront aux ajustements qui apparaîtront nécessaires.
Qui va financer cette démarche ?Cest le cri du cur poussé par nombre de directeurs détablissements qui disent disposer dune marge de manuvre financière étroite, encore réduite du fait de lapplication des 35 heures. Cest vrai quà raison de 6000 F (915 euros) la journée de lintervenant du CREAI, sans compter les mises à disposition (qui impliquent de remplacer par du personnel temporaire), le coût peut savérer important. |
Une telle démarche doit correspondre à une décision forte qui passe tant par lorientation politique de lassociation gestionnaire que par le désir de la direction de se donner les moyens de la faire vivre et de lengagement des personnels : former des référents qualité dans les établissements qui soient garants dun processus continu damélioration des prestations, tel est lenjeu. Doù limportance de la sensibilisation et de lexplication des objectifs visés. La méthodologie proposée par lANCREAI se distingue des autres par cette volonté de relier lévaluation à la dynamique du quotidien et de la placer sous le contrôle des acteurs de terrain appelés à laméliorer en permanence.
Jacques Trémintin
(1) Michel Autès dans « Les mutations du travail social » p.263
(2) CROSS : Comité régional de lorganisation sanitaire et social chargé par la loi de 1975 de préparer les décisions douverture, dextension et de transformation des équipements sanitaires, sociaux et médico-sociaux et ce afin de sajuster aux besoins et déviter une concurrence sauvage.
(3) Les Centres régionaux pour lenfance et ladolescence inadaptée interviennent dans le domaine des études, des expertises et des conseils dans le champ de laction sociale. Lassociation nationale qui les fédère peut être contactée à ladresse suivante : ANCREAI - ZAC Tournezy, Bt A5, 135 allée Sacha Guitry - 34070 Montpellier. Tél. 04 67 69 25 03
Si ce guide est complexe à intégrer, cest sans doute parce quil rend compte de la complexité des situations quil a à évaluer. On peut néanmoins le présenter succinctement en évoquant son découpage en trois parties. La première concerne la définition de la nature et des caractéristiques des interventions au regard des besoins des usagers. Tout dabord, les interventions qui sont déclinées, le sont à partir des dimensions à la fois individuelles (existence dun dossier conforme à la législation, dun projet individuel utilisé pour dynamiser laction engagée ) et collective (dispositif daccueil, procédure dadmission, distinction entre les espaces privatifs et collectifs ). Puis, vient le registre des interventions dordre éducatif et social, pédagogique et formatif, thérapeutique Sensuit la pratique détayage et/ou de suppléance aux fonctions parentales, à lentourage immédiat ou lenvironnement social. Autre point important, la continuité et la complémentarité des interventions : prise en compte de la personne avant et depuis son admission, suivi après la sortie, mais aussi articulation des partenaires et cohérence de leur intervention. Enfin, « last but not least », lassociation des usagers aux projets les concernant : quel rôle jouent les parents ou la personne concernée dans lélaboration de son projet ? Comment sont prises en compte leurs attentes ou leurs réserves ? Quelle place prennent-ils dans lévaluation ? etc.
Le deuxième plan du guide relève de la confrontation des pratiques ainsi listées aux différents cadres de référence : on interroge donc les interventions au regard des missions confiées, au regard du dispositif local départemental ou régional, au regard du projet détablissement ou de service etc. mais aussi à partir du respect du droit des usagers (libertés individuelles, dispositifs garants de ces droits, soutien effectif pour lexercice de ceux-ci etc.) et des garanties et responsabilités tant des professionnels que de létablissement ou des organismes prescripteurs.
Après avoir défini le service rendu à lusager et les cadres dans lesquels ceux-ci doivent lêtre, le dernier plan proposé est celui des ressources : humaines (organisation et conditions de travail, relations sociales
) et matérielles (implantation, architecture, équipement, maintenance
) mais aussi les ressources de lenvironnement (articulation du réseau interne avec le réseau économique, social et culturel externe).
À chacun de ces nombreux points ainsi listés correspond un certain nombre de prérequis (ce qui conditionne la qualité des interventions et qui permet de sinterroger sur elle) ainsi que des indicateurs (données observables permettant de vérifier la présence ou non du prérequis).
Quelques illustrations permettront de mieux saisir la logique du guide.
Sur le plan des interventions dans le registre du travail, un des prérequis évoqué concerne laménagement des postes conformément aux capacités des usagers et à leur sécurité : les indicateurs proposés sont par exemple la définition ergonomique de ces postes ou la connaissance par les usagers des règles de sécurité. Toujours sur le même plan, on peut retenir dans le cadre de létayage de lentourage immédiat le prérequis de linventaire des personnes ressources au sein de la famille et des relations amicales de lusager. Les indicateurs correspondants sont alors la mention au dossier de ces personnes ressources et la connaissance des indications et contre-indications, autorisation et interdiction dans ces relations.
Si lon se situe sur le plan du respect des droits des usagers, lun des aspects évoqués est le rôle de référence du projet de service ou détablissement. Un prérequis proposé consiste dans le processus participatif au moment de lélaboration de ce document. Les indicateurs seront alors : la procédure dassociation du personnel, les modalités de consultation des usagers, les modalités dévaluation etc.
Le plan des ressources, à présent, évoque par exemple lorganisation du travail avec comme prérequis des moyens en personnel adéquats à la mission. Les indicateurs correspondants seront la nature et la structure des qualifications, les ratios dencadrement, la nature des contrats de travail etc.
Lensemble du guide se décline donc selon la même méthodologie : exigences (service rendu/respect des droits, ressources) auxquelles correspondent des prérequis qui peuvent à leur tour être interrogés à partir dun certain nombre dindicateurs. Cette démarche en cascade permet de vérifier lécart entre ce qui est nécessaire de fournir comme service et ce qui dans les faits ne se concrétise pas. Le diagnostic est ensuite facile à effectuer.
J.T.
La valisette comprenant la méthode dévaluation interne proposée par le CREAI est disponible auprès de chaque CREAI régional au prix de 400 F.
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