Numéro 595, 1 novembre 2001

Peut-on évaluer le travail social ?

La plupart des professionnels ne refusent pas de se remettre en question, mais ils ne sont pas très chauds pour céder à des pratiques marchandes étrangères à leur culture. Pourtant le secteur social ne semble pas pouvoir échapper encore longtemps à une évaluation du travail de ses personnels comme cela se pratique partout ailleurs. Il faudra donc trouver une solution qui permette d’effectuer une démarche qualité afin d’améliorer le service rendu à l’usager, sans viser pour autant le seul profit. Pour y arriver l’association nationale des CREAI propose un outil.


La démarche qualité est devenue ces dernières années une préoccupation constante de notre société. Pour cela, le secteur privé concurrentiel s’est doté d’un mécanisme de vérification de l’excellence de sa production : ce sont les normes Iso attribuées par l’AFNOR (association française de normalisation). Certains CAT ont d’ores et déjà obtenu la norme Iso 9000 (lire N° 530). L’aide à domicile s’est vue attribuer un référentiel qualité par ce même organisme qui a mis en place, en février 2000, un groupe de réflexion pour étendre cette démarche aux institutions recevant des personnes âgées et handicapées. En 1996, le plan Juppé a instauré les agences nationale d’évaluation sanitaire qui, par exemple, fixent des normes dans le fonctionnement des établissements hospitaliers et en vérifient l’application. La CNAM, de son côté, diffuse un logiciel d’auto-évaluation appelé Angélique (application nationale pour guider l’évaluation labellisée interne de la qualité pour les usagers des établissements) permettant de dégager les points forts et les points faibles en vue d’une amélioration de la qualité du service. Toutes ces démarches sont perçues par les professionnels avec une certaine défiance. En fait, tout ce qui de près ou de loin concerne l’évaluation a le don de les hérisser.

Ces craintes ne sont pas liées seulement aux frilosités ou aux refus de transparence des pratiques qui existent dans notre milieu comme dans tous les autres. Sous le prétexte d’amélioration de la qualité, le secteur concurrentiel cherche avant tout à accroître la rentabilité de la production, à diminuer les coûts financiers et au final à augmenter les profits réalisés pour mieux se positionner face à la compétition du marché. À une époque où l’on assiste pour le secteur médico-social au resserrement progressif des budgets, à la recherche d’une gestion plus rigoureuse et à la présentation du modèle libéral comme exemple efficace de bonne gestion, l’utilisation des supports employés depuis de nombreuses années dans les techniques managériales a de bonnes raisons de provoquer méfiance et vigilance. Le risque est en effet de limiter le social à la vision d’un marché qui relierait un prestataire à un client : la dérive se situe bien dans le remplacement de la culture du projet pédagogique qui répond à des besoins par la culture de service qui répond à un désir. On sait qu’il y a une différence fondamentale entre l’un et l’autre et qu’en matière sociale et éducative, il est fréquent de frustrer le désir pour répondre au besoin. Jacques Lacan le résumait dans une formule pour une fois compréhensible : « La demande demande toujours quelque chose qui est plus que la satisfaction à quoi elle fait appel ». Considérer l’usager comme un simple consommateur dont il faut contenter l’exigence immédiate, telle serait la conception que nous proposent un certain nombre de grands groupes industriels qui lorgnent déjà sur le secteur du service aux personnes et de l’intervention auprès des personnes âgées. On est là aux antipodes de nos pratiques, car au-delà de la réalisation d’un souhait, ce qui occupe le cœur de l’intervention sociale, c’est la relation qui est à la fois l’objet et la finalité de ce qui est entrepris. Et c’est tout à fait cette particularité qui oppose fondamentalement les travailleurs sociaux aux autres professionnels qui agissent sur la relation : « Les critères de validité de l’action ne se formulent pas seulement sur un registre instrumental (est-ce que ça marche ?), mais aussi sur un registre de conformité à des normes (est-ce que c’est juste ?). C’est ce qui distingue radicalement logique de service et logique de la relation ou de la reconnaissance de l’autre comme sujet. » affirme avec pertinence Michel Autès (1).

Pour autant, le secteur médico-social est directement confronté à la démarche d’évaluation et ne pourra pas s’y soustraire très longtemps. La réforme en chantier concernant les lois de 1975 prévoit dans son article 15 que « les établissements et services doivent procéder à l’évaluation de leur activité et de la qualité des prestations qu’ils délivrent. » On ne sait encore à quel rythme cette évaluation va être rendue obligatoire : tous les cinq ans, tous les dix ans ? L’agrément, qui était jusqu’alors attribué pour 25 ans, devra être renouvelé beaucoup plus souvent. Les établissements et services devront-ils se présenter tous les cinq ou dix ans devant les CROSS (2), en justifiant, entre autres, des procédures d’évaluation engagées ? Nul ne peut répondre à cette question, puisque le texte de loi final n’a pas encore été voté. On peut néanmoins penser qu’on est là dans l’air du temps : la pression des familles, l’évolution des besoins sociaux iront dans le sens d’une amélioration constante des services rendus à l’usager. L’écart, entre ce qu’il faut apporter et ce qui est proposé effectivement, relève de cette évaluation qui doit avoir pour fondement le bien fondé de l’action engagée et le respect que l’on doit aux familles et aux usagers les plus fragilisés. La question qui se pose dès lors, est de construire des outils qui soient réfléchis, conçus et contrôlés par les acteurs eux-mêmes et non pas imposés de l’extérieur, selon des conceptions libérales ou entreprenariales. C’est cette démarche qu’a engagée l’association nationale des CREAI (3) depuis 1999. Tout est parti du CREAI Rhône Alpes qui a lancé la réflexion : comment se distinguer des normes Iso qui sont étrangères à la culture du milieu socio-éducatif et ne pas se faire absorber par la démarche qualité du secteur sanitaire ? La réponse sera donnée lors d’une journée d’étude qui réunit treize CREAI : lancer une action formation recherche. Un comité de pilotage est constitué, ainsi qu’un comité d’experts externes qui va être chargé d’interroger les travaux, la démarche, la méthode, les concepts en vue de leur validation. Il faudra plusieurs séminaires de production pour aboutir à un premier résultat. Premier principe : ce qui est recherché c’est la qualité et non la conformité, le pourquoi avant le comment. L’idée de formater ou de ramener chaque institution à un modèle identique a été rejetée d’emblée. À l’inverse, il n’a pas été question de construire un outil qui serait propre à chaque population concernée. On a cherché tout au contraire, à s’appuyer sur ce qui traverse autant un CHRS qu’une pouponnière, un CAT qu’une maison de retraite, un hébergement pour personnes handicapées mentales qu’un établissement de protection de l’enfance etc., l’important est bien la finalité et le sens de l’action engagée dans une logique de transversalité. Autre principe essentiel : la souplesse et l’adaptation du support proposé. Sa première version a été soumise à l’expérimentation de cinquante établissements dans dix régions différentes. Le test ainsi proposé a permis d’apporter des améliorations réalisées à partir des remarques et des suggestions fournies. Une version 2 a donc été élaborée. Aujourd’hui, nous en sommes à la version 3. Le dispositif mis en place par l’ANCREAI permet d’envisager une adaptation permanente et l’émergence de versions successives qui répondront aux ajustements qui apparaîtront nécessaires.

Qui va financer cette démarche ?

C’est le cri du cœur poussé par nombre de directeurs d’établissements qui disent disposer d’une marge de manœuvre financière étroite, encore réduite du fait de l’application des 35 heures. C’est vrai qu’à raison de 6000 F (915 euros) la journée de l’intervenant du CREAI, sans compter les mises à disposition (qui impliquent de remplacer par du personnel temporaire), le coût peut s’avérer important.
Première piste : solliciter les organismes paritaires collecteurs d’assurance formation (Promofaf, Uniformation…) : dans une démarche qui peut relever tout à fait de leurs attributions. Seconde piste, étaler l’investissement financier sur deux exercices budgétaires (en prévoyant l’intervention de septembre à juin de l’année suivante). Et puis, on peut imaginer que si la loi rend obligatoire la procédure d’évaluation qualité, son financement pourrait être aussi prévu.

L’outil proposé n’est pas forcément très simple à décrire. Il nécessite qu’on y consacre du temps pour le décrypter (voir ci-dessous). Il est avant tout le support d’une démarche globale d’évaluation de la qualité qui doit se vivre comme un processus pensé au bénéfice de l’usager. C’est un guide pluridimensionnel dont la primauté va à la technique du service rendu. Une telle approche implique un certain nombre de préalables. Il faut d’abord que toute l’institution soit concernée (les services généraux et le matériel ne devant pas être mis de côté) : c’est avant tout un acte qui pose la question du pourquoi et qui tente de repréciser le sens et la finalité qui fondent l’existence du service ou de l’établissement. Il faut ensuite que chacun des membres du personnel adhère au projet : cette méthode émane du terrain et implique une logique de démarche participative. Il faut encore que du temps soit libéré et consacré à cette démarche : cela a été fait pour l’application des 35 heures. On doit pouvoir se donner les moyens en temps et en énergie pour améliorer la qualité du service rendu à l’usager. L’expérience montre que la bonne durée correspond à l’échelle de l’année scolaire (de septembre à juin), ce qui laisse suffisamment de temps pour permettre à chacun de s’approprier et de s’investir dans la démarche. Le protocole proposé par l’ANCREAI tient compte de tous ces éléments. La première phase de la démarche relève de la négociation avec l’organisme gestionnaire et la direction pour établir une convention d’intervention. C’est à ce stade que sont associées les instances représentatives du personnel et des usagers. La seconde phase concerne la présentation de la démarche à l’ensemble du personnel : chacun doit savoir de quoi il va être question et sur quoi on lui demande de s’impliquer. Puis, vient la phase de constitution d’un groupe transversal où sont représentés tous les services. Celles et ceux qui s’y engagent (sur la base du volontariat) vont devoir s’approprier la méthodologie proposée (une formation leur étant apportée sur une douzaine de journées). Puis, intervient la phase de production proprement dite au travers de groupes de travail dont les animateurs sont les membres du groupe transversal : il s’agit de recueillir les données correspondantes aux différents indicateurs proposés par le guide. Vont ainsi être interrogés les différents champs d’intervention : fonction hôtellerie, fonction hébergement, fonction transport, fonction formation, fonction production, fonction accompagnement social etc. Il revient encore au groupe transversal de procéder à la synthèse de toutes les informations recueillies. Émerge alors un diagnostic d’évaluation qui fait l’objet d’une restitution devant l’ensemble du personnel. Pour une institution l’accent sera mis sur la nécessaire réorganisation du travail, pour une autre ce sera la qualification du personnel qui sera pointé. L’architecture sera interrogée dans une troisième. Les écrits professionnels ou la tenue du dossier individuel seront interrogés ailleurs. Une telle démarche ne peut se dérouler sans l’intervention d’un tiers extérieur qui est alors le garant du caractère participatif de la démarche, de la fiabilité intellectuelle du processus, de l’appropriation de la méthode par le groupe transversal et de l’aboutissement à un diagnostic partagé. Il revient ensuite à l’institution de se donner les moyens pour faire passer dans les faits les améliorations qui s’avèrent nécessaires.

Une telle démarche doit correspondre à une décision forte qui passe tant par l’orientation politique de l’association gestionnaire que par le désir de la direction de se donner les moyens de la faire vivre et de l’engagement des personnels : former des référents qualité dans les établissements qui soient garants d’un processus continu d’amélioration des prestations, tel est l’enjeu. D’où l’importance de la sensibilisation et de l’explication des objectifs visés. La méthodologie proposée par l’ANCREAI se distingue des autres par cette volonté de relier l’évaluation à la dynamique du quotidien et de la placer sous le contrôle des acteurs de terrain appelés à l’améliorer en permanence.

Jacques Trémintin

(1) Michel Autès dans « Les mutations du travail social » p.263

(2) CROSS : Comité régional de l’organisation sanitaire et social chargé par la loi de 1975 de préparer les décisions d’ouverture, d’extension et de transformation des équipements sanitaires, sociaux et médico-sociaux et ce afin de s’ajuster aux besoins et d’éviter une concurrence sauvage.

(3) Les Centres régionaux pour l’enfance et l’adolescence inadaptée interviennent dans le domaine des études, des expertises et des conseils dans le champ de l’action sociale. L’association nationale qui les fédère peut être contactée à l’adresse suivante : ANCREAI - ZAC Tournezy, Bt A5, 135 allée Sacha Guitry - 34070 Montpellier. Tél. 04 67 69 25 03


Le guide pour des interventions de qualité

Si ce guide est complexe à intégrer, c’est sans doute parce qu’il rend compte de la complexité des situations qu’il a à évaluer. On peut néanmoins le présenter succinctement en évoquant son découpage en trois parties. La première concerne la définition de la nature et des caractéristiques des interventions au regard des besoins des usagers. Tout d’abord, les interventions qui sont déclinées, le sont à partir des dimensions à la fois individuelles (existence d’un dossier conforme à la législation, d’un projet individuel utilisé pour dynamiser l’action engagée…) et collective (dispositif d’accueil, procédure d’admission, distinction entre les espaces privatifs et collectifs…). Puis, vient le registre des interventions d’ordre éducatif et social, pédagogique et formatif, thérapeutique… S’ensuit la pratique d’étayage et/ou de suppléance aux fonctions parentales, à l’entourage immédiat ou l’environnement social. Autre point important, la continuité et la complémentarité des interventions : prise en compte de la personne avant et depuis son admission, suivi après la sortie, mais aussi articulation des partenaires et cohérence de leur intervention. Enfin, « last but not least », l’association des usagers aux projets les concernant : quel rôle jouent les parents ou la personne concernée dans l’élaboration de son projet ? Comment sont prises en compte leurs attentes ou leurs réserves ? Quelle place prennent-ils dans l’évaluation ? etc.

Le deuxième plan du guide relève de la confrontation des pratiques ainsi listées aux différents cadres de référence : on interroge donc les interventions au regard des missions confiées, au regard du dispositif local départemental ou régional, au regard du projet d’établissement ou de service etc. mais aussi à partir du respect du droit des usagers (libertés individuelles, dispositifs garants de ces droits, soutien effectif pour l’exercice de ceux-ci etc.) et des garanties et responsabilités tant des professionnels que de l’établissement ou des organismes prescripteurs.

Après avoir défini le service rendu à l’usager et les cadres dans lesquels ceux-ci doivent l’être, le dernier plan proposé est celui des ressources : humaines (organisation et conditions de travail, relations sociales…) et matérielles (implantation, architecture, équipement, maintenance…) mais aussi les ressources de l’environnement (articulation du réseau interne avec le réseau économique, social et culturel externe).
À chacun de ces nombreux points ainsi listés correspond un certain nombre de prérequis (ce qui conditionne la qualité des interventions et qui permet de s’interroger sur elle) ainsi que des indicateurs (données observables permettant de vérifier la présence ou non du prérequis).
Quelques illustrations permettront de mieux saisir la logique du guide.

Sur le plan des interventions dans le registre du travail, un des prérequis évoqué concerne l’aménagement des postes conformément aux capacités des usagers et à leur sécurité : les indicateurs proposés sont par exemple la définition ergonomique de ces postes ou la connaissance par les usagers des règles de sécurité. Toujours sur le même plan, on peut retenir dans le cadre de l’étayage de l’entourage immédiat le prérequis de l’inventaire des personnes ressources au sein de la famille et des relations amicales de l’usager. Les indicateurs correspondants sont alors la mention au dossier de ces personnes ressources et la connaissance des indications et contre-indications, autorisation et interdiction dans ces relations.
Si l’on se situe sur le plan du respect des droits des usagers, l’un des aspects évoqués est le rôle de référence du projet de service ou d’établissement. Un prérequis proposé consiste dans le processus participatif au moment de l’élaboration de ce document. Les indicateurs seront alors : la procédure d’association du personnel, les modalités de consultation des usagers, les modalités d’évaluation etc.
Le plan des ressources, à présent, évoque par exemple l’organisation du travail avec comme prérequis des moyens en personnel adéquats à la mission. Les indicateurs correspondants seront la nature et la structure des qualifications, les ratios d’encadrement, la nature des contrats de travail etc.
L’ensemble du guide se décline donc selon la même méthodologie : exigences (service rendu/respect des droits, ressources) auxquelles correspondent des prérequis qui peuvent à leur tour être interrogés à partir d’un certain nombre d’indicateurs. Cette démarche en cascade permet de vérifier l’écart entre ce qui est nécessaire de fournir comme service et ce qui dans les faits ne se concrétise pas. Le diagnostic est ensuite facile à effectuer.

J.T.

La valisette comprenant la méthode d’évaluation interne proposée par le CREAI est disponible auprès de chaque CREAI régional au prix de 400 F.


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