![]() |
||
Quelles sont les carences dans la prise en charge de lillettrisme en France ?
La première concerne le déficit de formation pour les formateurs. Le dévouement ne manque pas, le bénévolat existe, malheureusement, les pouvoirs publics ne veulent pas comprendre que pour un adulte, apprendre ou réapprendre à lire, à écrire et souvent à maîtriser le langage est infiniment plus difficile que pour un enfant au cours préparatoire. Ladulte illettré sest forgé une représentation sociale de la lecture et de lécrit : cest souvent « le monde des autres ». Travailler avec des personnes en difficulté, cest en premier lieu faire le point sur leurs représentations, dénouer un peu le malentendu quils ont noué avec la langue écrite et orale. Cest une affaire compliquée. Ce sont des adultes, avec une vie pendant laquelle ces questions « Quest-ce que parler ? Quest-ce quécrire ? Quest-ce que lire ? Que suis-je là dedans ? » sont restées sans réponse. Un enfant de six ans na pas tout ce questionnement et sil noue des malentendus avec la langue, ils seront plus immédiatement visibles.
La culture que se construit un individu est fonction de ses lectures, de son écriture, de lécoute des autres et ainsi de la fréquentation de gens très différents de lui. La mémoire culturelle est tout ce que nous avons emmagasiné et organisé : ce que nous avons appris à lécole, mais aussi tout ce que nous avons lu, entendu ; cest cette culture à la fois commune et singulière qui nous rend « intelligent », qui nous permet davoir une prise sur le monde. Moins on a lu et écrit, moins on a entendu et dit des choses à des gens différents, plus cette mémoire culturelle est pauvre. Il ne sagit pas de stigmatiser des adultes qui ont subi une sorte denfermement culturel, une privation du droit à aller vers les autres par la langue, par lécriture, par la lecture. Au moment où lon va leur proposer dentrer dans lécrit, ils sont souvent en insécurité de langage et possèdent une mémoire culturelle étrangère au monde de lécrit, et ceci rend très difficile cet apprentissage ; les accompagner dans cette reconquête linguistique exige autant de dévouement que de professionnalisme.
Comment avez-vous mesuré le taux dillettrisme en France ?
Nous avons, dès 1994, installé des observatoires dans les prisons et constaté que 28 % des détenus étaient illettrés. Une enquête nationale sur le RMI, entre 1992 et 1995, a montré que lillettrisme touche 33 % des bénéficiaires. Nos dernières analyses montrent quil y a en moyenne 9,6 % de jeunes de 17 à 18 ans en difficulté de lecture et encore plus décriture, soit 70 000 jeunes par an qui ont passé 12 à 14 ans à lécole. On pouvait espérer que nos hommes politiques en feraient une priorité nationale. Pas du tout ! Le phénomène de lillettrisme a contre lui deux défauts : dune part il suppose une action longue, complexe et coûteuse ; de lautre, il risque de mettre en cause les fondements mêmes de lécole de la République. Autant de raisons pour parler de tout autre chose : des ordinateurs qui sont censés sauver les gens de lignorance, de lapprentissage des langues régionales Rares sont les femmes ou les hommes politiques capables de prendre des décisions nécessaires en acceptant de nen pas tirer les bénéfices dans le temps de leur mandat.
Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils repérer lillettrisme ?
A loccasion de notre enquête sur le RMI, nous faisions passer des tests aux bénéficiaires et nous regardions si les dossiers remplis par les assistantes sociales comportaient une notification particulière concernant lécriture et la lecture. Seul un dossier sur 6 faisait lobjet dune remarque. Ce nétait pas du manque dintérêt ou de lincompétence. Les assistantes sociales pensaient simplement que le bénéficiaire du RMI avait dautres problèmes à résoudre que dapprendre à lire et à écrire. Nous avons beaucoup discuté avec elles pour leur montrer quil est difficile de sinsérer socialement sans savoir lire, écrire et avec un langage mal maîtrisé. Bien sûr, ces personnes avaient des problèmes de santé, de logement, de survie ; bien sûr les assistantes sociales avaient raison lorsquelles disaient que savoir lire et écrire nétait pas une condition de survie immédiate. Mais pour autant, les travailleurs sociaux ne peuvent négliger ce problème ni au plan du repérage, ni à celui de lorientation. Ils doivent évidemment bénéficier dans ce domaine dune formation sérieuse et continue.
Nest-ce pas délicat de demander à un usager sil sait lire et écrire lors dun premier entretien, ne souhaite-t-il pas le cacher ?
Cest toute la question du recensement par déclaration. Dans la plupart des pays, les seules mesures de comptage de lillettrisme sont réalisées lors du recensement. A cette occasion, on pose la question alors quon sait quun tiers des personnes nadmettent pas se trouver en situation dillettrisme. Cest un inconnu qui pose la question, les personnes ne savent pas ce quil va faire de cette information ; et de fait, elles préfèrent souvent dire quelles nont pas de problème. De plus, sauto-évaluer est difficile, une personne qui sait écrire son nom va répondre quelle sait écrire. Si elle sait lire les noms des rues près de son domicile, elle peut penser quelle sait lire En ce qui concerne les agents sociaux, certains dentre eux considèrent que faire passer des tests serait une forme de flicage.
Naurait-on pas conscience du handicap que représente lillettrisme ?
Cest une question très compliquée que jappelle « La culturisation de lillettrisme ». Quest ce que lillettrisme ? Ce concept désigne aussi bien des personnes qui se débrouillent à peine pour identifier des mots inconnus, que des personnes qui rencontrent des difficultés pour lire, comprendre et réagir sur un article simple de journal, un fait divers. Ce concept accepte aussi bien des personnes qui ne savent pas renseigner un questionnaire simple que ceux qui peinent à écrire une lettre administrative. Cependant lillettrisme dans ses différentes dimensions rend la vie difficile voire impossible à ceux qui ont noué avec la langue orale et écrite des malentendus pendant leur apprentissage. On va me dire que cette définition nest pas très scientifique et on naura pas tort. Dans ce large continuum que constitue lillettrisme, on va trouver des personnes capables de lire des phrases simples mais incapables de lire des phrases connectées logiquement, dautres qui rencontrent des difficultés avec la chronologie, avec les anaphores
Mais lensemble de ces difficultés diverses, entrecroisées, gâchent la vie de ces personnes. Leurs difficultés écrites ou orales ne leur permettent pas dagir avec suffisamment defficacité sur leur propre vie quotidienne, dans leurs rapports aux autres, à ladministration, à linformation. De plus, lillettrisme, dans sa diversité, les rend vulnérables aux discours sectaires, intégristes et extrémistes. Cette idée est pour moi très importante. Et que lon ne mobjecte pas : « Il ne suffit pas de savoir lire pour nêtre pas sensible aux discours intégristes ». Bien évidemment ! Il est de parfaits lettrés qui sont dinfâmes salauds. Mais celui qui na pas la maîtrise du langage oral et écrit sera plus vulnérable quun autre à un texte ou à un discours intégriste. Parce quil na pas appris à analyser, à démonter des arguments, il na pas la capacité de mettre en cause linformation quon lui impose. Les personnes illettrées ne sont pas simplement des personnes qui ne peuvent pas remplir seules leur feuille de Sécu, elles ont aussi du mal à maîtriser la lecture dun tract, à débusquer les allégations sans fondements, les amalgames, lillogisme dune démonstration.
Que souhaitez-vous dire aux travailleurs sociaux ?
Je pense que la lutte contre lillettrisme ne peut se réduire à un aspect purement technique et pédagogique, on ne peut pas la dissocier dune conviction politique. Je naccepte pas quun certain nombre dindividus vivant en France soient exclus de la cité, quils ne puissent pas jouer leur rôle de citoyen et quils soient vulnérables face aux discours sectaires mais aussi aux mensonges politiques. Attacher de limportance à lillettrisme ce nest pas stigmatiser ou mépriser certains citoyens, cest attacher de limportance à leur destin social. Ça nefface certes pas les urgences de survie, mais pour autant la maîtrise de la langue écrite et orale est indispensable pour exercer ses responsabilités sociales et politiques ; elle seule peut garantir autonomie et adaptabilité professionnelles.
Propos recueillis par Katia Rouff
Ouvrages de Alain Bentolila : De lillettrisme en général et de lécole en particulier, Plon, Paris, 1997. Grand prix de lAcadémie française. Le propre de lhomme, Plon, Paris, 2000.
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000 |