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« Que nous disent les personnes illettrées à propos de leurs difficultés à apprendre ? Elles invoquent avant tout le manque de mémoire », observe Claire Wery, responsable de formation à lassociation Passeport Pluriel (1). « Je pense plutôt quil sagit dun manque dattention à soi, à la tâche, aux consignes ou au contexte de travail », poursuit-elle. Lattitude dune personne analphabète qui na pas eu loccasion daller à lécole et dune personne qui y est allée, mais qui na pas pu entrer dans la langue écrite, est bien différente. La personne analphabète nest pas nécessairement gênée de ne pas savoir lire et écrire parce quelle vit ou a vécu souvent dans un pays de langue orale où le taux danalphabétisme est important. Ses proches sont bien souvent dans la même situation. Elle abordera la situation dapprentissage avec beaucoup denthousiasme. Ce nest pas le cas dune personne illettrée, qui elle souffre de sa situation. Ses proches et amis savent souvent lire et écrire et elle vit sa situation sur le mode de la honte et du repli. Pour elle, le mécanisme de lapprentissage ne sest pas mis en place, elle est restée sur le quai, elle a regardé le train partir, dès le CP ou le CE1. « Daprès la majorité des témoignages, elle sest sentie reléguée en fond de classe, le rythme dapprentissage des autres élèves étant beaucoup plus rapide. À partir dun certain moment, elle na plus osé dire quelle navait pas compris. Un mécanisme dauto-exclusion sest mis en place pour ne pas avoir trop à souffrir. Cela se manifestait par un jeu présence-absence : physiquement je suis là, mais je ne suis pas vraiment là, je mabsente mentalement ». Il ne sagit pas pour autant du réflexe dun enfant qui rêve parce quil sennuie et se raconte des histoires imaginaires. Non, lenfant se met dans une bulle, ne gêne personne, ne se révolte pas et parfois fuit la classe et fait lécole buissonnière. Le professeur ne sadresse bientôt plus à lui. « Lenfant se trouve comme anesthésié au niveau de limaginaire, comme sil avait un voile devant les yeux, cela se perçoit encore à lâge adulte ». Les mécanismes opératoires qui rendent la lecture et lécriture possibles (comparaison, déduction, vérification dun travail ) ne sont pas arrivés à se mettre en place. La situation de ces enfants est dautant plus inconfortable quils se sentent étrangers dans leur propre langue. Parfois, cette situation reproduit un fonctionnement familial. « Des jeunes nous racontent avec douleur, comment à la maison on parlait de choses importantes en leur présence mais sans sadresser directement à eux, sans leur demander leur avis, un peu comme sils faisaient partie des meubles et que seule comptait lopinion de leurs frères et surs. Cette difficulté à entrer dans une relation déchange, de dialogue et de négociation persiste à lâge adulte ».
Commencer une formation à 20, 30 ou même 40 ans, cest prendre un vrai risque : celui de réveiller la douleur denfant davoir été mis de côté, marginalisé, peu ou pas soutenu dans son apprentissage. Cest aussi sortir de sa zone de sécurité et dhabitudes répétitives, de gestes toujours semblables, de parcours à travers la ville répétés à linfini de peur de se tromper, de montrer que lon na pas compris, de perdre la face en quelque sorte. Et plus encore, cest intuitivement oser affronter que se redessine autrement la carte des relations dans le couple et dans la famille. « Même si chacun dit quil est difficile davoir toujours à demander son chemin, dêtre accompagné dans ses démarches professionnelles, de faire remplir par un proche ses papiers ou écrire ses lettres même confidentielles quon le veuille ou non, la situation dillettrisme peut être confortable. Alors, se former, cest aussi devoir assumer un peu plus, être davantage responsable et oser se montrer plus indépendant. Cela demande un réel courage quil ne faut pas sous-estimer. Cela demande aussi de la part des proches, de renoncer à limage quils se faisaient du conjoint (e), du fils ou de la fille ».
Si chaque histoire de vie est toujours unique, les formateurs de Passeport Pluriel observent quelques constantes dans les profils et les parcours des personnes qui entrent en formation. Pour les jeunes adultes, de 17 à 26 ans, le déclic se produit souvent à la suite dun échec aux tests pour entrer dans une formation qualifiante, dune incapacité à trouver un emploi et de la rencontre avec un assistant social, éducateur ou conseiller de mission locale. Cet intermédiaire est parvenu à les convaincre ce qui demande souvent de la patience et de longues discussions de lutilité dune formation de base pour arriver à lire et écrire afin dentrer par la suite dans une formation qualifiante ou de trouver du travail. Dautres en éprouvent le besoin de manière plus personnelle, mais cest souvent parce quils ont pu discuter avec un adulte quils prennent la décision dentrer en formation. « Cest dire le rôle essentiel des intermédiaires qui les soutiennent dans la durée car cest justement de ce soutien quils ont manqué dans lenfance ».
En ce qui concerne les adultes, lassociation accueille trois types de profils :
Le premier est constitué de femmes qui ont suivi quelques années décole primaire en français, dans leur pays dorigine, mais ont dû interrompre la formation contre leur gré (suite au décès dun parent favorable à la scolarisation des filles ou parce que la famille navait plus de quoi payer les frais décole). « Devenues mamans, ces femmes se sont mises à apprendre seules, en même temps que leurs enfants entraient à lécole primaire et dans une relation de complicité que nous navons quasi jamais rencontrée avec les pères. Pour ces femmes, apprendre est un vrai bonheur, elles soffrent enfin le luxe de soccuper delles. Certaines aussi souhaitent maîtriser lécrit pour trouver un premier emploi ».
Le second profil est représenté par des adultes vivant une situation plus pénible. Ils ont multiplié les contrats à durée déterminée (CDD), ou se trouvent en situation précaire suite à la perte dun emploi de longue durée. Ils sont anxieux de trouver ou retrouver un travail stable. Ils se rendent compte alors que leur illettrisme constitue un obstacle dans leur parcours et quils devraient y remédier. Ce nest pas une décision quils prennent de gaieté de cur. La formation, même à lombre du mot, rappelle trop la perte demploi et léchec et fait craindre les mauvais souvenirs décole.
Enfin, quelques personnes prennent seules la décision de remédier à leur illettrisme. « Un homme de 40 ans, suite au décès de sa mère, sest juré quil arriverait à se débrouiller seul pour ses papiers, alors quil a des difficultés à retranscrire les syllabes. Jusqualors, il nouvrait même pas le courrier reçu, ne se sentant pas destinataire de lécrit. « Je navais pas le geste », dit-il en mimant la prise dun livre. Lorsque nous lui avons demandé de se projeter dans un futur où il saurait lire et écrire, nous pensions quil nous parlerait avant tout de sa situation professionnelle. Non, avec insistance et conviction, il dit que beaucoup plus largement, cest toute sa vie qui changera, quil se verra autrement. Lintelligence quil déploie en démontant et remontant un moteur, lui sera plus globalement reconnue. »
Illettrisme et exclusionMenées sur différentes populations, les études montrent une très forte corrélation entre situation socio-économique et illettrisme : pauvreté, chômage, conditions de vie accompagnent celui-ci de façon constante pour les jeunes et les adultes. Ainsi, parmi les jeunes de 18 à 23 ans, on compte près de trois fois plus danalphabètes chez les chômeurs sans expérience professionnelle que chez ceux qui bénéficient dun emploi. 43 % des personnes en situation dinstabilité quant à leur habitat sont illettrées, contre 4 % seulement pour celles qui ont un logement. Plus profond est lillettrisme, plus graves et plus longues sont les détresses économiques et sociales. |
La parole joue un rôle de premier plan dans la consolidation des acquis anciens et dans les nouveaux apprentissages. Lobservation de la mappemonde, par exemple, fait partie de léventail des exercices proposés. Il sagit dun ensemble complexe de conventions graphiques quil faut savoir déchiffrer. Les repères visuels seuls ne suffisent pas ; il faut les accompagner de parole, pour donner les clefs de la compréhension et pour confronter lexpérience aux données objectives et reconnues universellement. Les stagiaires entrent alors dans une communauté humaine de savoirs. « Une personne est humiliée dans un échange si elle ne peut pas mettre de mots sur ce qui la constitue dans ses origines et dans son identité présente », souligne la formatrice. Un autre exemple despace écrit qui nécessite léchange oral et dont la logique nest pas aisée à saisir, au-delà de la simple difficulté dans la lecture des mots, est le formulaire administratif. Lagencement spatial, encadrés, pointillés, cases, lignes, induisent une logique et une hiérarchie qui échappent sils ne sont pas expliqués. Bien entendu, le langage administratif, qui exige de parler de soi avec un vocabulaire qui nest pas connu ou compris, participe au sentiment détrangeté et donc dincapacité. Un travail de reformulation est systématiquement nécessaire. De nombreux stagiaires ayant peu dexpérience de la confrontation verbale et de la négociation, les formateurs accordent une grande place aux moments de débats. « Accéder à une plus grande aisance dans la langue et au bonheur du dialogue signifie un risque où ce qui est du domaine de lintime est révélé, où on est exposé à son propre jugement et à celui des autres ; on ne peut plus se prélasser dans des vérités confortables. Dune manière générale, tout ce qui permet à la personne de développer son attention et son écoute, et de désentraver son imaginaire est au cur de notre travail. Au-delà de la recherche dune meilleure capacité linguistique dans la lecture, lécrit et léchange oral, ce qui est en jeu, cest lexpression des valeurs qui fondent la personnalité de chacun ».
Passeport Pluriel propose des stages de 360 h pour tout public et de 600 h aux personnes bénéficiaires du RMI et de lallocation de parent isolé. Une école de la seconde chance.
Katia Rouff
Passeport Pluriel - 61, rue Victor Hugo 93500 Pantin. Tel. 01 48 40 39 48
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