Numéro 593, 18 octobre 2001

Quel avenir pour les centres éducatifs renforcés ?

« Ce qui tient les mineurs dans ces centres ce ne sont pas les murs ou les verrous mais un engagement permanent des éducateurs ». Entretien avec Manuel Palacio chef du bureau des méthodes de l’action éducative à la direction de la protection judiciaire de la jeunesse, ministère de la Justice.


Quels objectifs se fixent les CER ?

Les CER ont une vocation première qui n’est pas de construire un projet à long terme pour les jeunes qui y sont suivis. Les équipes y travaillent sur l’idée d’une rupture éducative par la confrontation des mineurs à un mode de vie radicalement différent du leur, avec d’autres règles, d’autres repères. Cette rupture est conduite en général sur une durée de 3 mois à l’issue de laquelle il s’agit de passer le relais à des prises en charge plus classiques. L’objectif des CER n’est donc pas tant la réinsertion que la socialisation. Leur réussite se mesure donc sur la capacité à conduire les mineurs au terme d’une session dans un circuit éducatif qui agira à plus long terme.

Quel bilan peut-on tirer aujourd’hui des CER en termes de réinsertion des jeunes délinquants ?

Les derniers bilans effectués sur le devenir des jeunes qui sont passés dans un CER font apparaître que 71 % d’entre eux font l’objet d’une mesure éducative en internat ou d’un un retour au sein de leur famille. 17 % partent sans qu’une autre mesure éducative prenne le relais (en sachant qu’une part d’entre eux est proche de la majorité au moment où ils quittent le centre). Enfin, 12 % d’entre eux ont été incarcérés après leur passage en CER (en sachant également que l’incarcération intervient souvent pour des faits antérieurs au placement dans le centre, le temps judiciaire venant percuter ici le temps éducatif au risque d’en annuler les effets). Ce bilan des CER est donc à lire par rapport à leur objectif qui est de prendre en charge des mineurs qui ne tiennent pas dans les autres structures éducatives. Nombre de ces mineurs sont placés dans les centres pour éviter l’incarcération ou parfois suite à une incarcération (qui peut être réduite parce que le placement en CER est possible) où les mineurs se retrouvent dehors sans solution immédiate viable.

Les CER sont-ils complémentaires d’autres structures ?

Bien sûr ! L’idée est de faire avec eux un « détour éducatif » pour les ramener dans un état d’esprit différent vers des prises en charge éducatives à plus long terme. De ce point de vue, ces centres ne sont pas une alternative aux foyers, aux familles d’accueil ou à l’accompagnement en milieu ouvert. En revanche, s’ils étaient amenés à se développer au-delà des 100 structures programmées, cela signifierait qu’ils viendraient se substituer aux autres modèles de prise en charge.

Correspondent-ils à un besoin sociétal ou à une mesure d’annonce, destinée à faire baisser le sentiment d’insécurité ?

Si l’insécurité n’était qu’un sentiment, une politique d’annonces serait suffisante. Une part importante d’enfants et d’adolescents ne trouve aujourd’hui d’autre place sociale que dans une délinquance violente. Ils sont pris dans une trajectoire de destruction et d’autodestruction. Essayer de les sortir de cette trajectoire constitue bien l’objectif central de toute politique de lutte contre la délinquance juvénile. Ceci étant dit, la tentation de l’annonce est présente. Mais, parce que le phénomène de la délinquance des mineurs est bien plus profond que tout ce qui peut se dire sur le sentiment d’insécurité et parce qu’il est, malheureusement, durablement installé, il condamne à l’avance tous ceux qui commettraient l’erreur de céder à cette tentation parce que, à terme, ils auront des comptes à rendre. L’objectif des CER est de s’occuper de mineurs dont le choix de vie se situe entre la rue et la prison. C’est à l’aune de cet objectif qu’il faut regarder le bilan des CER et on peut le faire aujourd’hui dans la durée. L’antidote de l’annonce c’est l’évaluation et la transparence des résultats de l’évaluation.

Les CER sont-ils une nouvelle forme de prisons pour mineurs ?

Quiconque est allé dans un de ces centres peut témoigner que ce qu’il y a vu n’a rien à voir avec la détention. Ce qui « tient » les mineurs dans ces centres ce ne sont pas les murs ou des verrous, c’est un engagement permanent des éducateurs aux côtés des mineurs et un contenu au temps qu’ils vont y passer. Certes, cet accompagnement est aussi porteur d’exigences et de contraintes ; contrainte du travail à faire, des règles communes à respecter, d’une manière de vivre qui est souvent aux antipodes de celle que ces mineurs ont toujours connue. Mais cette contrainte n’est pas celle de la violence. Si des jeunes ne l’acceptent pas il y a un échec de la prise en charge comme dans toute structure classique. Les CER ont développé une forme d’action éducative qui part de la réalité de ces mineurs délinquants. Entre la contrainte physique qui régit le système de la détention et la recherche préalable de l’adhésion du mineur au projet de placement, il y a un espace étroit pour un nouveau travail éducatif qui s’est avéré pertinent et qui a relancé le débat sur les rapports entre éducation et autorité, entre négociation et interdit ; un débat qui n’est pas nouveau qui a peut-être été un peu trop perdu de vue au sein de la profession éducative au point de courir le risque de perdre de vue certains jeunes dont la prise en charge est au cœur même de la mission, rappelons-le éducative et judiciaire, de notre institution.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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