Numéro 592, 11 octobre 2001

Que deviennent les CAT ?

Visite dans deux établissements parisiens

Lieux de production industrielle et de soutien à l’insertion sociale des personnes handicapées, les centres d’aide par le travail peinent à vivre et à atteindre leurs objectifs. Le financement est difficile et la réinsertion en milieu ordinaire presque nulle. Néanmoins on ne manque pas de ressource et d’imagination pour s’en sortir


Pour l’année 1998 — derniers chiffres dont nous disposons (1) — 91 811 places de centres d’aide par le travail (CAT) ont été financées par des crédits d’État. Créés par la loi de 1975, ces établissements connaissent un développement continu depuis 1970. Dans le cadre du plan pluriannuel 1999-2003 de création de places pour adultes lourdement handicapés, il est d’ailleurs prévu 8500 places de CAT. Il s’agit de résorber la situation des jeunes adultes maintenus en établissements d’éducation spéciale après l’âge de 20 ans (c’est l’amendement Creton), mais aussi les listes d’attente, et d’opérer un rééquilibrage entre les régions, frappées de trop importantes disparités.
Globalement, pour l’année 98, indique encore la direction générale de l’action sociale (DGAS), plus de deux tiers des travailleurs accueillis en CAT sont des personnes déficientes mentales, âgées pour 69 % d’entre elles de 26 à 45 ans. Néanmoins, la proportion d’individus âgés de plus de 45 ans croît régulièrement depuis 1995, et dépasse 20 % dans certains départements. D’autre part, le taux d’encadrement se stabilise, se chiffrant grosso modo à un encadrant pour cinq travailleurs handicapés. Et si l’on tient compte du fait que le personnel socio-éducatif représente 62 % de l’ensemble de l’encadrement, le taux de celui-ci est d’un moniteur (ou autre personnel socio-éducatif) pour huit travailleurs handicapés.
Par ailleurs, 36 % des entrées en CAT proviennent d’instituts médico-éducatifs, 25 % des familles et 11 % d’hôpitaux ou du secteur psychiatrique. Les taux de sortie en direction du milieu ordinaire sont faibles, quasi nulles : 0,25 % vers le milieu ordinaire, 0,35 % vers les ateliers protégés !
L’activité de production peut s’envisager sous trois formes distinctes : la production propre à un CAT, cas dans lequel la structure maîtrise le processus de fabrication et de commercialisation ; ce peut être dans des domaines aussi divers que la métallerie, la production agroalimentaire, les travaux d’artisanat, etc. Dans le cas d’une sous-traitance, en deuxième lieu — qui est donc déterminée par un donneur d’ouvrages —, le CAT n’est pas propriétaire de la matière première et du produit fini (conditionnement, emballage, cannage et paillage de chaises, assemblage…). Dernier cas de figure, le centre d’aide par le travail peut vendre ses services à un client dans le cadre de prestations de service, par exemple pour l’entretien d’espaces verts, ou la mise à disposition de travailleurs handicapés en entreprise extérieure. Mais concrètement, comment ça se passe ?

Le CAT Léopold Bellan (2) accueille, à Paris, dans ses 900 mètres carrés d’ateliers et de lieux de vie, 37 hommes et 30 femmes de 18 à 60 ans (quarante-sept d’entre eux ont entre 25 et 45 ans), tous déficients mentaux, à la suite de maladies neurologiques, génétiques ou mentales : une majorité présente des retards légers (34) ou moyens (12) et seize d’entre eux souffrent de psychose infantile ou de schizophrénie. Globalement, leur capacité de production est estimée à un tiers de la normale. Ici, nous assure-t-on, l’établissement est « atypique », dans la mesure où aucune contrainte de production n’est exigée : si quelqu’un est dans l’impossibilité de produire, nous indique-t-on, loin d’être mis à la porte, il sera pris en charge. Par exemple, une personne autiste, exclue de plusieurs autres CAT, a été récemment admise ici à mi-temps… Et l’on entend bien ici que l’aide psychologique soit « sur mesure ». Bien sûr, il existe des crises d’angoisse, des conflits relationnels, mais l’équipement médico-social — que sont loin d’avoir tous les CAT —, mais aussi la cohésion institutionnelle, les espaces de parole permettant la verbalisation, semblent permettre un fonctionnement serein. Moniteurs d’atelier (au nombre de six), éducatrice de suite, assistante sociale, psychomotricienne, musicothérapeute, psychologue et psychiatre forment les moyens en personnel de ce lieu qui se veut de qualité.
Souplesse dans l’admission, aussi : à son arrivée, le travailleur handicapé se promène pendant six mois dans les différents ateliers — regroupant chacun entre 10 et 14 personnes — avant de faire son choix par une cooptation réciproque. Deux délégués du personnel sont également cooptés dans chaque atelier : charge à eux de faire remonter, dans une réunion mensuelle, les questions de production, d’organisation du travail, de matériel, de cantine, celles liées aux 35 heures ou aux vacances, voire les problèmes relationnels…
Dans ce CAT, on sous-traite des travaux à façon pour l’imprimerie (empaquetages, pliages, collages) ou encore des mises sous pli, des étiquetages et des envois de courriers en nombre. On travaille assis (ce qui n’est pas le cas partout), les commandes sont de courte durée, et on n’apprend pas de métier spécifique, pour « éviter la sélectivité »). Sentiment d’appartenance visiblement fort : nous sommes frappés, en visitant les ateliers, de la pertinence, de la finesse, de la fierté aussi, avec laquelle les travailleurs nous présentent leurs tâches. Les objectifs de l’établissement sont bien l’autonomie personnelle (aide à la recherche d’un hébergement, reconnaissance des droits sociaux, conseil pour les loisirs…), l’initiation au travail (polyvalence, sécurité, socialisation) pour tous ces « adultes non professionnalisés ou dé-professionnalisés », mais aussi le développement des talents individuels, en s’appuyant aussi sur l’extérieur (stages inter-CAT ou en entreprise, formation continue…). Les détachements dans les entreprises sont soit collectifs, en présence d’un moniteur d’atelier, soit individuels, c’est-à-dire en immersion totale dans le monde du travail. Mais, « préoccupation majeure », c’est bien l’insertion vers le monde ordinaire qui souffre du manque de moyens : un projet de mutualisation des fonds concernerait actuellement plusieurs CAT parisiens…

21 juin, fête de la musique. Au bout d’une impasse ouvrière du XIème arrondissement parisien, le CAT Maurice Pilod (3). Au standard, une personne handicapée (en permanence à ce poste). Un buffet est proposé sur les pavés, tenu aussi par les travailleurs de la structure. Une personne handicapée nous fait visiter deux étages clairs, avec vue sympa sur les toits de Paris. Ici aussi, on fait du pliage, du routage. Pour l’heure, on met en boîte, le plus sérieusement du monde, quelques centaines de… préservatifs, commande faite en vue de la prochaine Gay Pride. On met également en pochette le papier à lettres d’une grande marque ; un éducateur nous indique que le travail était fait auparavant par des détenus, et qu’une pochette de cette marque se vendra 180 francs en magasin, le CAT ne touchant, lui, que… 4,75 F par unité. On s’étonnera des difficultés financières des établissements !
Mais ce 21 juin, c’est avant tout la fête, et l’animateur de l’atelier musical, Bernard Lacalmette, présente, avec les travailleurs handicapés, le travail de cette année. Des flûtes colombiennes, des tubes en PVC aussi (un son intéressant), les djembés, le xylophone en bois, les percussions, les maracas envahissent peu à peu l’ambiance. Les parents et amis rythment en cadence. « J’ai bien vu Alain/marcher sur les mains/… 10, 11, 12, c’est du blues », chorales, reprises, chants en chœur. Belle fête de la musique. Le disque, en autoproduction, est vendu 50 francs. Et travail convaincant : « véritable alchimie des différences », selon l’intervenant musicologue, « la réalisation de ce CD fait un pied de nez aux peurs, aux doutes, à l’immobilisme, ouvrant grand les espaces de l’expression artistique »…
Pas de doute : les centres d’aide par le travail ont de la ressource. Les objectifs de développement personnel vont de pair avec ceux de l’insertion professionnelle, plus aléatoires. De toutes façons, sans autonomie, personnelle et sociale, pas question d’aller vers l’intégration en milieu ordinaire… Et dans cette double logique — finalité sociale, objectifs économiques —, le statut juridique des CAT, qui dépendent de l’aide sociale, est-il encore adapté ? Une enquête de l’association nationale des directeurs et cadres de CAT (Andicat) (4) faisait récemment ressortir une préférence pour un statut aménagé, mixte, donnant au travailleur handicapé le statut d’usager d’établissement social, mais lui accordant les moyens de droit commun, en termes de représentation, de formation, d’expression.

Joël Plantet

(1) Infodas n° 72 (juin 2001) Tableau de bord des centres d’aide par le travail, direction générale de l’action sociale (DGAS). Peut être commandé au 01 40 56 87 07 ou consulté sur Internet : www.social.gouv.fr, rubrique Recherches, études et publications.

(2) CAT Léopold Bellan - 5, rue Jean-Sébastien Bach - 75013 Paris. Tél. 01 53 82 80 50. La Fondation Léopold Bellan gère 23 établissements franciliens.

(3) CAT Maurice Pilod - 17, Impasse Truillot - 75011 Paris. Tél. 01 43 14 85 60. e-mail : cat.maurice.pilod@wanadoo.fr

(4) ANDICAT - 1, avenue Marthe - 94500 Champigny sur Marne. Tél. 01 45 16 80 00.


La mission des CAT

Les centres d’aide par le travail ont une double finalité : faire accéder, grâce à une structure et à des conditions de travail aménagées, à une vie sociale et professionnelle, des personnes handicapées momentanément ou durablement incapables d’exercer une activité professionnelle dans le secteur ordinaire de production ou en atelier protégé, permettre à celles d’entre ces personnes qui en ont manifesté par la suite les capacités suffisantes de quitter le centre et d’accéder au milieu ordinaire de travail ou en atelier protégé.
Les centres d’aide par le travail sont, simultanément, une structure de mise au travail (ils se rapprochent en cela de l’entreprise) et une structure médico-sociale dispensant des soutiens requis pour l’intéressé et qui conditionnent pour lui toute activité professionnelle.
Les personnes qui sont accueillies, que l’on dénomme en général des travailleurs handicapés, sont orientés par la commission technique d’orientation de reclassement professionnel (COTOREP). Après expertise, elle décide d’un taux d’invalidité ou d’incapacité pour les personnes pouvant être reconnues travailleurs handicapés et être orientées vers un centre d’aide par le travail.

Circulaire du 31 octobre 1978


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