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Lalcoolisme constitue dans notre pays un véritable fléau qui a suscité très tôt des démarches de prévention. Mais, pendant longtemps, ces pratiques se sont appuyées sur un discours moralisateur et stigmatisant. Cétait bien le produit alcool qui était désigné comme source du mal, la seule et unique voie de rédemption étant labstinence. Cest encore, peu ou prou, le choix fait par les regroupements danciens buveurs. Pour ce qui est des associations se fixant pour objectif linformation et la formation autour de cette problématique, on a assisté, depuis les années 70, à un large processus de professionnalisation. Aux bénévoles et aux militants ont succédé des intervenants férus de sciences humaines et présentant une expérience dans la relation daide ou dinsertion. La démarche sen est trouvée profondément modifiée. LAssociation nationale de prévention de lalcoolisme (1) illustre fort bien cette évolution. Forte de près dun millier de salariés présents au sein de comités départementaux sur la quasi totalité du territoire, ses modalités dintervention la font intégrer pleinement les logiques du travail social. Les quatre animatrices de prévention et le délégué départemental de Loire Atlantique, qui ont accepté de nous recevoir pour nous parler de leur travail, nous en ont fait la démonstration.
LANPA est une vieille maison qui a changé de nom au rythme des mutations quelle a connues. Sa fondation remonte à 1872. Elle sappelle alors lAssociation française contre labus des boissons alcoolisées (elle prendra plus tard lappellation plus connue de « ligue anti-alcoolique »). Lépoque de sa création se situe aux lendemains de la Commune de Paris, en un temps où on était convaincu que la consommation de boissons alcoolisées était à lorigine de linsoumission et de la révolte ! On pensait alors que plus on la réduirait, plus on assurerait la paix sociale. Mais, attention : seuls les alcools forts étaient visés, car la qualité de leau étant difficilement garantie, un savant comme Pasteur recommandait la consommation de vin quil désignait comme « la boisson la plus hygiénique » (ce que certains alcooliers nhésitent pas à indiquer sur leurs étiquettes). Aujourdhui, lANPA ne se focalise plus sur le produit alcool, mais le considère avant tout comme un symptôme dun mal-être bien plus large : « Notre démarche est globale et sadresse aux différentes dimensions de la personne : sociale, médicale, éducative, dinsertion, familiale. Nous nous retrouvons dans la même logique que dautres intervenants qui travaillent plus sur le tabac ou la toxicomanie » nous affirme Pascal Guihal, délégué au Comité départemental de prévention de lalcoolisme (CDPA) (1). Le débat se joue beaucoup plus actuellement entre une approche qui favorise avant tout la prise en compte des comportements daddiction et la crainte de voir le phénomène alcool disparaître dans une acception trop vaste de la problématique addictive. Faut-il mutualiser les démarches, quelles que soient les consommations (boissons fermentées, tabac, drogues illicites, médicaments
) ou les comportements (boulimiques, anorexiques, mais aussi, pourquoi pas, les pratiques dépendantes à légard des jeux électroniques ou dInternet) ? Ou bien, ne vaut-il pas mieux préserver la spécificité de lapproche par rapport à lalcool qui constitue quand même le produit qui fait le plus de ravages ? Tel est lenjeu des évolutions à venir au sein de cette association. On mesure le chemin parcouru en près de 130 ans dexistence
Les demandes dintervention qui sont faites au CDPA proviennent pour lessentiel de trois secteurs : le monde du travail, le domaine de la jeunesse (établissements scolaires, animation, conseils communaux de prévention de la délinquance
) et les structures spécialisées daide (insertion, DSU, centres de soins
).
Léquipe de prévention que nous avons rencontrée a eu quelques difficultés pour définir le travail quelle accomplit, du fait même de lextrême diversité de son action. Elle na pas dans sa besace des projets tout ficelés quil lui suffirait de déballer, comme peut le faire un commercial, à partir dun catalogue. Sa démarche fondamentale consiste à répondre aux sollicitations qui lui sont faites, mais non pas dans une logique de spécialistes qui sauraient tout et qui apporteraient la bonne parole, mais bien plus dans une dynamique de co-construction et délaboration commune de ce qui peut se mettre en place. Il faut dans un premier temps cerner et situer la demande, mais aussi, si besoin est, la reformuler. Ce travail de réflexion peut très bien déboucher sur une décision de non collaboration ou aboutir à une réorientation de la démarche initiale. Ainsi, nest-il pas question de jouer aux pompiers de service en intervenant, par exemple, en urgence et à la demande dune direction face à un salarié qui salcoolise sur son lieu de travail. Il est important alors de resituer le contexte, ce qui peut aussi amener à interroger le stress du salarié et les conditions dexercice de son poste. Questionnement, qui, on sen doute, ne plaît pas forcément. Il nest pas non plus question de sinscrire dans une logique répressive à limage de ce collège qui avait fait appel au CDPA pour quil sassocie à la sanction collective (travail sur table) qui avait été donnée à des collégiens coupables de sêtre alcoolisé à loccasion dune sortie scolaire. Cette demande dintervention a pu être retravaillée. Elle sest transformée en un échange avec le groupe de jeunes qui ont préparé une expo de dessins et de photos, présentée, ensuite, aux adultes.
Il en va de même pour les outils utilisés. Ce ne sont que des supports toujours adaptables et négociables. Peuvent être utilisés des groupes de parole, des mises en situation, des jeux de rôle, mais, loutil essentiel est, sans doute, celui de la communication. Le plus important, en effet, est parfois de libérer la parole, daider les gens à se parler entre eux, à se faire confiance. Linformation apportée et le savoir dispensé restent des axes essentiels du travail de léquipe. Mais pas dans une logique dexperts qui laisseraient tout le monde impuissant, une fois les spécialistes partis. Quand lanimateur de prévention met à disposition ses compétences, cest avec pour perspective de mobiliser les protagonistes du milieu où il intervient, de permettre à chacun (e) de prendre toute sa place. Limportant est bien quen amorçant la réflexion, on donne aux individus la possibilité de ne pas être seulement consommateur de linformation proposée, mais dagir en acteurs de la prévention en se projetant dans le temps et, pourquoi pas, en mettant en place des groupes de prévention autonome qui continuent la démarche initiée, avec le soutien du CDPA.
Noëlla Bouquin, animatrice de prévention depuis 22 ans, le reconnaîtra : quand elle a débuté, elle a connu la période où dominait encore la chasse au produit. Aujourdhui, on nest plus dans la culpabilisation, mais dans la responsabilisation. On ne cherche plus à changer lindividu, mais à laider à prendre conscience de ce que signifie pour lui la conduite à risque quil a adoptée. Ce qui compte, cest bien le travail sur le sens, sur la réflexion, et ce, à partir des représentations et normes tant individuelles que collectives. Lacceptation des craintes et des tabous est tout aussi fondamentale. Cest même le passage obligé pour réussir à les dépasser. Tout comme la gestion des résistances inévitables quand léquilibre établi menace dêtre perturbé : le comportement alcoolique peut être une forme de protection qui laisse désarmé et fragilisé sil est remis en cause.
Les comportements à risque sont le résultat dune problématique bien plus vaste qui dépend étroitement de la situation psychosociale et biologique, individuelle et familiale, personnelle et professionnelle etc. quil faut avant tout essayer de décrypter. Et cest, en la matière, tout le travail dune équipe de prévention, de resituer cette globalité dans le respect de la personne.
Jacques Trémintin
(1) LAssociation nationale de prévention de lalcoolisme (ANPA) se décline en comités régionaux et comités départementaux (CDPA) dont on peut avoir les coordonnées respectives en contactant le siège national : ANPA - 20 rue Saint Fiacre - 75002 Paris. Tél. 01 42 33 51 04 et Fax : 01 45 08 17 02 ou sur leur site
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