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Absorber son premier verre dalcool ne prédispose pas à décéder dune cirrhose du foie. Outre la place centrale prise par cette substance dans notre culture (et notre religion : le rite chrétien na-t-il pas élevé le vin au rang de symbole du sang du Christ ?), il existe des consommations récréatives tout à fait agréables et non dangereuses. Mais, en même temps, cette pratique culturelle comporte aussi un véritable fléau : la maladie alcoolique qui provoque chaque année une hécatombe. Elle est très souvent présente dans les situations quont en charge les travailleurs sociaux.
La chaîne de comportements qui amène à lalcoolisme ne bascule pas immédiatement dans la dépendance. Lalcoolisation commence par un premier contact qui constitue une sorte dexpérimentation. Cette première approche peut déboucher sur un usage régulier mais contrôlé. Qui, à son tour, peut devenir usage excessif (on évoque à ce propos le chiffre, par semaine, de 28 verres pour les hommes et de 14 pour les femmes, mais cela est très variable, selon la constitution de chacun, une barrique pouvant être la limite pour lun (e), un dé à coudre pour lautre ). Jusque-là, la personne peut se stabiliser à lun de ces stades (lescalade nest en rien une fatalité). Elle possède encore toutes les facultés de réagir et dinterrompre sa consommation, quand elle le souhaite. Le danger véritable survient quand la dépendance sinstalle : il lui est alors quasiment impossible de sarrêter sans traitement et sans aide. Lensemble du processus peut prendre entre 15 et 20 ans pour les hommes, 10 ans pour les femmes. Un certain nombre de symptômes cognitifs, comportementaux et physiologiques permettent de déceler le franchissement de ce seuil : prise de quantités toujours plus importantes pour obtenir le même effet, temps important passé autour de la prise du produit au détriment de lactivité sociale, familiale et professionnelle, impossibilité de différer, le besoin devenant irrépressible, poursuite de la consommation malgré la conscience de sa nocivité, ritualisation des pratiques. Ce qui préside à cette évolution relève certainement dune multiplicité de facteurs et de circonstances dont on se gardera bien de privilégier lun ou lautre, chaque individu étant à la fois unique et trop complexe pour quon puisse se permettre de réduire sa problématique à une seule cause. Ainsi, on évoque la pathologie du manque, cette souffrance inhérente à lexistence de lêtre humain et qui débute dès les premières heures de la vie quand la faim provoque à la fois des crampes destomac très douloureuses et une forte angoisse. La satisfaction immédiate et non différée qui peut sinstaurer, dès cet instant, face aux demandes de lenfant peut se traduire, par la suite, par une incapacité à supporter la moindre frustration et donc créer un terrain favorable à laddiction. On parle aussi de facteurs génétiques favorisants. Et puis, il y a ces moments tragiques de la vie (accidents, déceptions amoureuses ou professionnelles, syndrome post traumatique ) dont seul leffet psychotrope semble alors pouvoir venir calmer quelques peu les effets de souffrance. Et, cest vrai que lalcool comble la faille narcissique et donne une sensation de toute-puissance. Il annule la notion de temps (le passé devient le présent et rend lavenir impensable). La prise du produit constitue dès lors une protection, un béquillage essentiel dans un équilibre qui met à labri dune confrontation par trop douloureuse avec une réalité plus ou moins insupportable. On est là au cur du problème sur lequel les professionnels peuvent intervenir.
Toute demande est structurée autour de quatre éléments : un problème, une souffrance, une demande et une attente. Dans les situations dalcoolisme, cette demande est le plus souvent éclatée : la personne qui pose problème (parce quelle boit) nest pas uniquement celle qui souffre. Cest aussi le cas de son entourage qui est souvent à lorigine de la demande, alors même que le malade nest pas forcément en attente dune aide. Il est en effet très fréquent dêtre confronté au déni. Le déni nest pas la négation. Dans le premier cas, on a affaire à un mécanisme inconscient visant à se protéger de faits irrecevables, dans le second à refuser de reconnaître ce que lon sait être vrai. Le malade alcoolique ne ment pas. Simplement, il organise le monde et la perception quil en a pour essayer daller mieux. Les psychiatres ont essayé de modéliser ce déni et son évolution dans le temps. Ils proposent cinq stades. Le premier stade est celui au cours duquel le malade nie farouchement boire plus que dautres et prétend être maître de sa consommation. Quand il finit par le reconnaître on se situe au second stade il passe souvent alors par une grave dépression, et une montée importante de la culpabilité et de langoisse : « Regardez ce que jai fait aux autres, à ma famille. Jai honte. Je ne mérite pas de vivre. » Au troisième stade, le malade sort de son isolement et de sa déprime et raconte son passé, ses cuites, ses dérives, ses difficultés de tous ordres. Au stade quatre, il cherche à installer une barrière entre le produit et lui : cela peut être un médicament, mais aussi une pression collective (rôle des associations danciens buveurs qui deviennent très présents, notamment en cas de rechute). Cinquième et dernier stade : le sujet a pu identifier ses conflits intérieurs. Il peut les gérer sans les concevoir comme menaçants ou dangereux. Il leur trouve des solutions adaptées, pratiques, concrètes et immédiates, sans avoir besoin davoir recours ni à lalcool, ni à une barrière comportementale ou médicamenteuse. Le cheminement de toute personne alcoolique ne va peut-être pas suivre cette progression dune façon linéaire et rigoureuse. En outre, une régression est toujours possible, car, en la matière, les échecs sont fréquents. Ce « guide » permet néanmoins de situer où en est la personne, daccepter ses manifestations et comportements et dans quelle direction il faut lencourager à sengager. On comprend limportance de laccompagnement pour aider à cette progression. Mais, cela ne peut se faire nimporte comment.
Le professionnel doit dabord adopter une grande tolérance face à un malade qui, non seulement peut se montrer incrédule au fait quil doive être aidé ou quil puisse lêtre, mais qui peut aussi multiplier les échecs et les rechutes. Sil peut être très doué pour faire douter lintervenant, cest parce que senfermant dans un déni très protecteur, il ne sait quasiment jamais les raisons de sa problématique. Le professionnel doit se garder dêtre ni dans le reproche, ni dans une émotion par trop fusionnelle. Il doit se proposer comme partenaire et non comme inquisiteur. Il est important quil accorde toujours du sens à lalcoolisation et reconnaisse son utilité dans certaines circonstances. Comportement encore tout aussi essentiel : ne pas se centrer sur le symptôme, mais sur la souffrance quil occasionne. On ne rencontre jamais lautre quand on parle de lui, mais quand on parle avec lui : le malade alcoolique ne demande pas à ce quon lui apporte des réponses, mais à ce quon lécoute. Il ne faudrait pas reproduire dans laccompagnement, ce qui pourrait bien être à lorigine de lalcoolisation : la discordance entre ce qui est attendu et ce qui est trouvé. Doù limportance de laborder à partir de ce que lon constate, en renonçant à tout jugement, pour faire place au questionnement. Démarche élémentaire dans le travail social, mais peut-être encore plus délicat face à cette population que face à toute autre !
Jacques Trémintin
En 1997, avec 10,9 litres dalcool consommés par an et par habitant, la France détient la troisième place dans le monde. Les statistiques concernant les seuls adultes indiquent en 1997 une consommation de 13,1 litres. Entre 1979 et 1997, labsorption de vin a diminué de plus de 18 %, mais surtout au détriment du vin ordinaire (-47 %), le vin de qualité étant beaucoup plus prisé (+ 112 %). Il en va de même pour la bière dont la consommation a augmenté de 17 %. La croissance est aussi au rendez-vous pour les jus de fruits (+ 590 %), les boissons rafraîchissantes tels les sodas (+ 89 %) et les eaux minérales (+ 76 %). On estime à 5 millions, les personnes ayant des difficultés médicales, psychologiques et sociales liées à leur consommation dalcool. 29,5 % des hommes et 11 % des femmes de la clientèle des généralistes, 13 % des patients hospitalisés et 7 % des prises en charge psychiatrique sont constitués de buveurs excessifs. Les recettes fiscales de lÉtat portant sur les ventes de boissons alcoolisées sélevaient en 1998, à 15,913 milliards de francs, auxquels doivent se rajouter les 2,3 milliards de la vignette versés à la Sécurité Sociale. Le coût entraîné pour la société est difficile à évaluer, du fait même quon ne peut calculer que les dépenses directes, sans pouvoir comptabiliser ni la souffrance, ni la détérioration des conditions de vie, ni la violence induite, ni la responsabilité dans les accidents ménagers, du travail etc. On considère néanmoins à 65 milliards de francs, le traitement de cette maladie et de ses différentes pathologies, soit 10 % de lensemble des dépenses de consommation médicale, à 500 millions de francs le coût du dispositif spécialisé (cures et postcures) et à 8 milliards de francs les frais dhospitalisation. En 1997, on a comptabilisé 11.167 décès pour une psychose alcoolique ou une cirrhose du foie (à titre de comparaison, la mortalité liée à lusage de drogue était la même année de 143 décès par overdose). Il faut rajouter à cela les 4.000 morts liés aux accidents de la route dus à limprégnation alcoolique des conducteurs.
Sources : statistiques 1999 ANPA
Lassociation « Addictions : prévention, formation, recherche » (1) réunissait les 15 et 16 mars 2001 son congrès à La Baule. Une rencontre dune grande richesse, avec une quinzaine dinterventions plénières et 6 ateliers. Au cur des débats : « Conduites addictives, conduites à risque : quels liens, quelle prévention ? »
Il a dabord été question de la définition du comportement à risque. Cela va de lalcoolisme jusquau suicide, en passant par le tabagisme, les infractions à la législation sur les stupéfiants, mais aussi les troubles du comportement alimentaires ou les comportements de jeux et dachat compulsifs. Il faut toutefois se garder de tout amalgame : on doit distinguer entre lusage, lusage à risque, lusage nocif et abusif et la dépendance. Le risque nest pas tout à fait le danger, cest son frôlement. Tout est dans la question du regard porté sur la frontière qui sépare lun de lautre. Notre société est plongée dans un paradoxe : dun côté elle met en scène cette prise de risque qui a bien des charmes face à lennui et à la normalité du quotidienu. De lautre, elle a élevé au niveau dune véritable culture, le droit à la sécurité et au risque zéro. Cette évolution sociétale est à limage de la fascination quexerce sur les individus le hasard, alors même que ceux-ci considèrent quil y a toujours une puissance (éventuellement occulte) qui porte la responsabilité de ce qui sest passé. Et puis, il y a cette nécessité de se mettre à lépreuve pour se prouver ce que lon vaut. Tout comme lattrait de la prise de risque, en ce quelle oblige à vivre dans limmédiateté et permet de ne pas avoir à penser. On mesure ici toutes les implications culturelles, sociales et politiques de cette question. La prévention, pour les avoir ignorées, et sêtre par trop centrée sur les produits, a connu ces dernières décennies un échec retentissant. Mais, lorientation actuelle qui vise à plutôt réfléchir sur les comportements, comporte sa part de dérive si elle aboutit à une nouvelle labellisation du bien consommer et du bien jouir. Aujourdhui, il faut rendre les communautés et les individus plus responsables et plus aptes à choisir les modes dutilisation des substances modificatrices de soi. Il faut que chacun puisse sapproprier les bénéfices et les dangers des différents comportements afin que les risques cessent dêtre subis et deviennent choisis. Choisir devenant alors, la prise de décision dans une logique volontaire et rationnelle et larbitrage à partir des différents risques auxquels on est confronté.
(1) Association pour la recherche et la prévention des addictions - 85 rue Saint Jacques - 44093 Nantes Cedex. Tél. 02 40 84 63 97 Fax 02 40 84 64 09 mail : valerie.fonteneau@chu-nantes.fr
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