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La réflexion éthique au sein des établissements et services daction sociale et médico-sociale interpelle nécessairement un certain nombre de principes fondamentaux ; du fait même de la spécificité des prestations, cest-à-dire de leurs profondes implications dans la vie de populations entières. Au-delà de lintentionnalité de quelques grands principes, il sagit de leur conférer un contenu clair et significatif mais aussi et surtout denvisager leurs multiples formes dapplication au sein des situations professionnelles.
En effet, si lon veut dépasser les généralités convenues à caractère humaniste, nous pouvons reconnaître que les principes de base aisément évoqués savèrent nécessairement beaucoup plus complexes quils ne le paraissent de prime abord et quils suscitent le débat. Ils sont susceptibles dévoluer considérablement en fonction de la sensibilité de lenvironnement même si certains dentre eux apparaissent universaux. Cest ainsi que des textes comme « La Charte des droits fondamentaux de lUnion européenne » ou « La Déclaration des droits de lenfant » ne sont pas aussi évidents et transculturels quils en ont lair. Dans les faits, les médias et la dynamique de consommation font évoluer de plus en plus rapidement notre sensibilité et notre interprétation de principes plus fondamentaux.
Après avoir observé ce qui sétait passé dans les hôpitaux français durant la guerre, certains médecins psychiatres réagirent et appelèrent à dautres pratiques. Ils allaient être à lorigine dun vaste mouvement de rénovation des pratiques hospitalières. Dans les années cinquante, le psychologue américain Stanley Milgram, devait démontrer de manière expérimentale le processus de soumission à une autorité cohérente et légitimée, capable de transformer soixante pour cent de la population en tueurs institutionnels. Tandis quErving Goffman analysait de manière quasi ethnographique le fonctionnement quotidien des institutions hospitalières pour en montrer le caractère subtilement totalitaire, Thomas Szasz, le père de lantipsychiatrie américaine, mettait en évidence linstitutionnalisme, ou leffet pervers et pour finir antithérapeutique, de certains contextes institutionnels, qui tout en prétendant soigner, désocialisent lindividu et le coupent de tout environnement humain ce qui correspond à la définition même de laliénation
Si un article du projet de réforme de la loi de 75 éprouve le besoin de rappeler que « lexercice des droits et libertés individuels est garanti à toute personne prise en charge par des établissements et services sociaux et médico-sociaux » cest sans doute que cela nest pas aussi évident quon pourrait le penser
Les manquements éthiques sont hélas légion et chaque pays possède ses grandes noirceurs. Dans notre pays, des enfants sont abusés sexuellement dans des établissements censés les protéger, comme des foyers de lenfance ou des maisons denfants à caractère social, car ces établissements attirent les pédophiles et le recrutement ny est pas toujours des plus sérieux. Pire, il est fréquent que les professionnels qui dénoncent ces abus soient les premiers licenciés, comme de nombreux témoignages lattestent. Des pédophiles notoires, une fois licenciés, peuvent se voir immédiatement réembauchés par des associations non moins notoires
des liens organiques existent visiblement entre certaines associations.
Des résidents peuvent sévanouir mystérieusement, comme dans « laffaire des disparues de lYonne », pour rejoindre des réseaux internationaux de prostitution ou alimenter des ballets roses locaux. Les climats de certains établissements sont détestables et sinscrivent résolument dans une maltraitance consommée. Ici, un châtelain fait refaire son château sur le compte des deniers publics en le maquillant en établissement et terrorise les résidants ; là, cest un trafic équestre qui seffectue sous couvert dun établissement et dun conseiller général
Ici encore, des associations font fructifier pour leur compte largent destiné aux établissements ; là encore, cest une juteuse entreprise qui se dissimule derrière un réseau de maisons de retraite, etc.
Plus fréquemment, cest le point de vue des bénéficiaires et de leurs parents qui est superbement ignoré ; cest labsence de toute procédure de consultation et de négociation qui est constatée. Il existe encore nombre détablissements ne disposant daucun outil ou procédure écrite leur permettant de sengager sérieusement dans un cadre éthique vis-à-vis de leurs bénéficiaires
Les commodités et les routines y font bien souvent obstacle. Bref, derrière une culture qui se déclare humaniste et compassionnelle, derrière lapologie de lécoute et de la relation bienveillante, ce sont parfois des pratiques douteuses, abusives ou franchement maltraitantes qui se profilent et couvrent des intérêts sordides ou plus simplement de lincompétence avérée.
Les droits éthiques des bénéficiaires
Le projet de réforme de la loi de 75 rappelle, par exemple, que doivent être assurés à la personne bénéficiaire : « Le respect de sa dignité, de son intégrité, de sa vie privée, de son intimité et de sa sécurité » (§ 1). La confidentialité des informations la concernant (§ 4). Laccès à toute information ou document relatif à sa prise en charge, sauf disposition législative contraire (§ 5).
Du droit à lintimité et à la dignité : dans la tradition psychiatrique (et il ny a pas si longtemps), les toilettes des hôpitaux pouvaient être dénuées de portes ; les douches étaient collectives, voire seffectuaient au jet ; les personnels rentraient dans les chambres sans frapper ; et il était considéré comme banal quun patient se promenât nu dans un couloir. On finissait pas ne plus prêter attention à ce fait pour la simple et bonne raison que linstitution asilaire était devenue un « non-lieu » ; cest-à-dire un espace dexception dans lequel les lois de la société humaine ordinaire navaient plus cours
Cela ne relevait pas dailleurs nécessairement dune attitude délibérée de mépris à légard du patient mais de la conception même du statut qui lui était attribué. Ce dernier se voyait en quelque sorte placé dans un rôle régressif, « désocialisé » et ramené à sa plus simple et seule identité biologique (voir encadré).
Éthique et moraleÉthique et morale relèvent dune même origine sémantique simplement, lun des termes savère grec dorigine, tandis que lautre est latin. Nous pouvons constater que certaines disciplines empruntent au grec, telles que la physique, la psychologie ou la médecine, tandis que dautres empruntent plus volontiers au latin, telles que le droit, la sociologie ou la politique. Si la langue dHomère représente plus volontiers le dialecte des arts et des techniques, le latin est bien plutôt lexpression des sciences appliquées. Ainsi, la morale du latin mores : murs constituerait un ensemble de principes appliqués guidant les conduites sociales, tandis que léthique du grec ethos : murs serait une réflexion sur la morale, voire « la morale de la morale » Aujourdhui, il nous faut convenir que le terme de morale savère très connoté, inscrit dans notre culture judéo-chrétienne et imprégné dun certain nombre de jugements de valeurs. Dans une société de consommation, où précisément les murs se délitent, léthique saffirme comme un concept assurément plus intellectuel et plus mondain |
Du droit dautodétermination : il sagit là, probablement, de lun des droits les plus fondamentaux dans une démocratie, et dans le même temps, des plus complexes. Les établissements daction sociale et médico-sociale accueillent précisément des personnes pour lesquelles les handicaps peuvent altérer leurs capacités dautodétermination et de prise de décision. Il sagit donc de définir de manière personnalisée leurs zones dautodétermination. Cela dit, au-delà même du handicap, combien de fois na-t-on pas gommé toute possibilité dautodétermination ? Comme si, une fois encore, le handicap affectait structurellement toute la personne. Quen est-il de ce droit dautodétermination dans les établissements ? Par exemple, la plus basique et la plus constitutionnelle, dirons-nous, de ces manifestations passe par la possibilité de circuler librement. Mais, par précaution il est nécessaire de limiter la libre circulation de personnes qui se mettent elles-mêmes en danger. Mais cette protection a parfois entraîné un enfermement pur et simple.
Le droit à lautodétermination, cest aussi le droit pour une personne de choisir sa place dans une salle à manger, de choisir à quelle table et avec qui partager son repas ; cest encore pouvoir choisir les vêtements quelle souhaite porter, les meubles dont elle désire garnir sa chambre, les activités de loisirs quelle veut pratiquer, etc.
Certes, dans certains cas, et à linsu même de la personne, ces choix peuvent pénaliser celle-ci, et de nombreux accompagnateurs vont alors la conseiller par exemple, sur le choix dun vêtement ou dune coiffure pour ne pas provoquer la moquerie. Mais la différence est de taille entre une obligation uniforme et la prise en compte de manière singulière de la situation dun bénéficiaire au travers de conseils
Cest là toute la différence entre une normalisation institutionnelle et un accompagnement personnalisé visant le développement et la promotion de lindividu. Des différends peuvent exister également entre bénéficiaires et tuteurs au sujet de lutilisation de leur argent
si le tuteur a bel et bien mission de veiller aux intérêts économiques de la personne, doit-il pour autant déterminer complètement son mode de vie ?
Du droit à la confidentialité : la personne accueillie doit pouvoir bénéficier de la confidentialité de certaines informations. Il ne sagit pas là du « secret professionnel » en tant que tel qui nengage que certains praticiens, mais de son pendant, du point de vue du bénéficiaire la confidentialité servant les intérêts du bénéficiaire. Si la confidentialité concerne les choses confiées, le droit à la réserve concerne toutes les choses qui sont susceptibles dêtre dites à une personne devant autrui. Songeons, par exemple à la circulation de certaines informations en matière de vie familiale : figurent dans certains dossiers ou rapports de synthèse, des informations sur les familles, au caractère parfois douteux, invérifiable, allusif, sans intérêt démontrable pour le bénéficiaire. Dans le même ordre didées, pourquoi aborder des informations intimes concernant les parents devant leur enfant : nest-ce pas là user dun pouvoir sans légitimité aucune ?
Le principe de précaution (très à la mode), signifie quen labsence de certitudes quant à certains faits, certaines actions ou diagnostics, on se garde de toute allégation.
Du droit à linformation : le corollaire du droit de réserve est celui de laccès à linformation le concernant de la part du bénéficiaire, qui se manifeste par la possibilité pour lui daccéder à tout dossier constitué à son sujet par des administrations, par des établissements ou services, ou par des personnes, dans la mesure où cela seffectue dans le cadre dune activité professionnelle le concernant : par exemple, bilans, rapports, tests, etc.
La lisibilité des prestations à lendroit des bénéficiaires va nécessairement faire changer le regard porté sur la personne, changer la nature des relations, mais aussi modifier le discours véhiculé. Oserait-on dire ce que lon dit parfois dans des réunions de synthèse si lon devait le retransmettre au bénéficiaire ? Sinon, alors pourquoi le dire ? Quel est leffet recherché ? Réassurance déquipe, conspiration éducative ou thérapeutique, production à bon compte de spéculations fallacieuses ?
Du droit à la disponibilité : il comprend notamment le droit dêtre entendu, quand des motifs sérieux de se plaindre de certaines pratiques ou conditions existent, et conséquemment, dobtenir une réponse de la part des professionnels ou du responsable de létablissement (quelle que soit la nature de cette réponse). Nous pouvons également évoquer le droit de ne pas être réduit à une étiquette, telle que handicapé, malade, etc.
Du droit à la sécurité : ce droit est au fondement de la démocratie. Laurait-on oublié ? Les personnes accueillies doivent prétendre à la sécurité, du fait même de leur vulnérabilité ou précarité ? Cette sécurité nest certes pas toujours suffisamment assurée. Elle sentend comme une protection vis-à-vis des risques de lenvironnement, des risques du fait dautrui et du propre fait de la personne elle-même. Les risques du fait dautrui ne sont pas toujours bien appréciés à leur juste mesure : le mélange denfants et dadolescents dâge et de caractéristiques très divers constitue un risque majeur quaucun parent ne prendrait. La verticalité des groupes, mise en place par commodité au cours des décennies précédentes, possède des effets pervers.
Ici, cest le recrutement des surveillants de nuit, de personnels dans références ou sans expériences pour assurer lencadrement des enfants. Ici, cest le racket, les abus qui sont nombreux. Certaines directions détablissement reconnaissent dailleurs ne pas être en mesure dassurer la sécurité de leurs bénéficiaires (sic !).
La sécurité exige également la protection de la personne accueillie vis-à-vis de ses propres comportements. Certains bénéficiaires, du fait de leur handicap moteur, sensoriel ou mental, ne possèdent pas le discernement suffisant pour apprécier à leur juste titre les situations ou prendre conscience de la portée de leurs comportements.
La protection ne doit pas sopposer à tout risque éducatif mais amener les professionnels à les calculer savamment.
Se doter de chartes éthiques
Soucieux de la contradiction pouvant exister entre de vagues déclarations dintention et la réalité du fonctionnement quotidien, certains établissements se sont dotés doutils de référence et de communication en la matière, après avoir soulevé en leur sein de pertinents débats. Ces outils peuvent être très réglementaires, tels que des « règlements de fonctionnement », ou bien constituer des « guides de savoir vivre » destinés plutôt à édicter des murs et des règles de vie pour tous et à faciliter la vie communautaire.
Dautres établissements ont mis en place des « conseils denfants ou dadolescents » afin détablir ensemble une charte de vie et intégrer une réflexion sur la vie sociale dans le fonctionnement même de létablissement. Nous avons alors affaire à une véritable « pédagogie de la citoyenneté », comme dans cet établissement du Val de Sèvre où la sensibilité éthique est particulièrement affûtée.
Dautres encore, sous linfluence du projet de réforme de « la loi de 75 », produisent des « chartes éthiques », qui édictent toute une série dengagements à lendroit des bénéficiaires, sur des thèmes comme : se montrer disponible et offrir un accueil permanent et courtois aux parents (
), consulter les parents pour toute prise de décision concernant leur enfant (
), trouver une solution négociée dans lintérêt de lenfant, en cas de désaccord entre adultes (
), tenir régulièrement informé les parents au sujet de la situation de leur enfant (
), consulter et informer régulièrement lenfant ou ladolescent accueilli à propos de sa situation (
), consulter les parents à propos de leur satisfaction concernant les prestations de service délivrées par létablissement (
), préserver lintimité du bénéficiaire (
), prendre en compte les souhaits du bénéficiaire en matière dactivité culturelle, sportive ou de loisirs (
), ne pas singérer dans le fonctionnement de la vie familiale (
), ne pas laisser les parents et leur enfant sans solution (
), etc., etc.
En somme, il ne sagit plus de « travailler sur » les personnes accueillies, mais auprès delles et avec elles, cest probablement cela le « nouveau travail social », basé sur la promotion de la personne.
Jean-René Loubat
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