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La fin du XXe siècle a été marquée par un certain nombre dévénements décisifs dans le domaine socio-éducatif, dont lun des plus notables aura été la focalisation des professionnels sur la parentalité. Néologisme introduit pour la première fois, en 1961, par le psychanalyste Paul Racamier pour évoquer la crise psychique entraînée par la naissance dun enfant, ce terme a, depuis, connu un succès tel quil a été accommodé à toutes les sauces : on parle de monoparentalité (parent seul élevant son enfant), de pluriparentalité (familles recomposées), dhomoparentalité (parents du même sexe élevant leur (s) enfant (s)), de co-parentalité (dans le champ du divorce), de dysparentalité (dysfonctionnements de la fonction parentale), da-parentalité (grandes difficultés à entrer dans la fonction), de parentalité partielle (exercice de la fonction limité dans le temps ou sur certains aspects).
Cette évolution sémantique est directement issue du passage dun modèle familial unique à la reconnaissance de la diversité des situations : il ny a pas, en fait, une mais plusieurs façons dêtre parents. La fin des certitudes en la matière a eu aussi pour effet dinquiéter sur les effets de cette métamorphose. On a vu dans ces transformations la source de la montée de la délinquance, de la démission des parents, voire dune parentification des enfants. Ces derniers se verraient confier des attributs qui étaient jusqualors de la responsabilité des adultes : pouvoir de décision, pouvoir de sopposer, pouvoir dagir à leur guise. Ce sentiment est largement partagé puisquun sondage de lIFOP réalisé en 1997 révélait que 75 % des Français estimaient que les parents assurent mal leurs responsabilités, et que 85 % dentre eux étaient favorables à des sanctions si ceux-ci manquaient à leur obligation. Doù une situation paradoxale : lévolution qui aurait pu permettre un élargissement de nos perceptions dans lart et la manière dêtre parent, est aussi celle qui débouchait sur un nouveau prétexte à la disqualification des familles. Car, cette remise en cause du rôle éducatif des parents est déjà ancienne : « La famille nest pas toujours à la hauteur de ces tâches ; elle nest pas une valeur indéfectible et avoir de mauvais parents est plus nocif à lenfant que de ne pas en avoir du tout
En des temps préoccupés par laccroissement de la criminalité juvénile et envahis de multiples peurs sociales, il ny a pas dautres solutions pour mettre un terme à une malsaine reproduction sociale que de couper les liens entre les géniteurs dangereux et une progéniture quils ne sont pas capables déduquer et de transformer en citoyens conscients et paisibles » affirmait Jules Simon, professeur déconomie politique en
1889 !
Il faut faire justice de ce dénigrement systématisé. Le psychologue Gérard Poussin affirmait quon ne naît pas parent, mais quon le devient. La tâche est ardue. Sa mise en uvre tient autant de la tendance adulte à nourrir et à protéger les plus jeunes quà lintériorisation des soins reçus dans lenfance. Elle se heurte à des obstacles redoutables. Le premier dentre eux est bien celui des spécialistes de lenfance. Les tâches dinstruction, de soins, de garde et de loisirs ont progressivement été prises en charge par des professionnels : école, PMI, centres aérés, colonies de vacance, clubs sportifs Ces relais, en revendiquant leur qualification, se sont substitués aux compétences initialement attribuées aux familles. Il semble y avoir toujours quelquun qui apparaît mieux placé et plus capable de faire en lieu et place des parents. Sil est difficile daffirmer que ceux-ci ont « démissionné », on peut affirmer quils ont été largement démissionnés par les professionnels. Le deuxième obstacle relève de lambiguïté même de léducation. Le temps des certitudes étant révolu, tous nos repères pour être des « parents acceptables » (pour reprendre lexpression de Bettelheim) peuvent être questionnés. Il existe de moins en moins de conseils fiables et de repères incontournables. Il revient à chacun de construire sa propre représentation de ce que cest quêtre parent « suffisamment bon » à partir de la panoplie dattitudes qui sont proposées. Face à cette multiplicité, y a-t-il place pour une tentative de synthèse ? Peut-on définir les configurations familiales qui pourraient être les plus à mêmes de fournir un cadre structurant pour le développement de lenfant ?
Cest pour répondre à ces interrogations, quà la demande du ministère des Affaires sociales, un groupe de travail sest réuni sous la direction de Didier Houzel. Les résultats de ses investigations, présentés dans un petit livre (cf Lire Lien Social n°492 du 24/06/99), proposent une projection de la parentalité à partir de trois axes totalement imbriqués. Le premier axe est celui de lexercice de la parentalité. Ce sont les droits et les devoirs dont est dépositaire tout parent et qui linvestissent dune obligation de choix, de surveillance et de protection quant à léducation et à la santé de son enfant. Les dysfonctionnements interviennent soit par excès (rigidité dans des exigences qui sont disproportionnées par rapport à lâge de lenfant), soit par défaut (difficultés à assumer lautorité, incitations à des comportements asociaux, discontinuité des liens). Le second axe concerne lexpérience de la parentalité : il sagit du ressenti, de léprouvé, du vécu, de toute la dimension psychique subjective. Là aussi des excès peuvent se manifester soit en trop (fusion, emprise, confusion intergénérationnelle
), soit en moins (rejet, déception, sentiment dêtre persécuté par lenfant, maltraitance
). Dernier axe, celui de la pratique. Cest la mise en uvre des soins parentaux et des interactions : tâches dordre domestique (repas, entretien du linge
), technique (réparations courantes, aménagement des lieux
), de garde (surveillance, présence auprès de lenfant
), de soins (nourrir, laver, soigner, consoler
) déducation et de socialisation (acquisition de comportements sociaux, stimulation dans les apprentissages
). Là encore des écarts dangereux pour lenfant peuvent se manifester, soit par excès (surprotection, suralimentation, hyper stimulation et forcing au niveau des apprentissages) soit par défaut (carence dans lhygiène ou lalimentation, logement non pensé pour lenfant, enfant livré à lui-même, absence de suivi médical, manque de stimulation
). Lintervention des professionnels, tant dans la prévention que dans la protection, est requise dès lors quun certain nombre de dysfonctionnements apparaît sur lun ou lautre de ces trois axes. Cela nimplique pas que les compétences des parents soient systématiquement absentes dans ces trois domaines. Doù limportance didentifier lampleur et les limites de laction des intervenants et la nécessaire valorisation des aptitudes existantes.
Lidentification de la parentalité à une dynamique complexe a amené à rechercher les domaines dimplication des compétences qui y étaient rattachées. Cest bien à partir de cette démarche, que la juste place des parents peut être reconnue, à la fois dans son ampleur et dans ses limites.
Jacques Trémintin
Article rédigé à partir dune conférence tenue en janvier 2001 par Catherine Sellenet, Maître de conférence en psychosociologie à Nantes, chercheur au GREF, Paris X, Nanterre.
Pouvez-vous dresser un état des lieux des relations entre les travailleurs sociaux et les familles en situation de grande pauvreté ?
Les familles très pauvres nous ont appris que ce nest que dans la rencontre avec des gens qui leur font confiance, qui ne les jugent pas et qui sengagent avec elles dans la durée quelles peuvent peu à peu se sentir reconnues, développer leurs forces et trouver une place, une utilité. En ce sens, elles attendent des travailleurs sociaux une meilleure connaissance de ce quelles vivent, une meilleure prise en compte de leurs aspirations. Très souvent les parents nous disent : « Il faut que les gens comprennent pourquoi on en est arrivé là, sils veulent vraiment nous aider ». Or nous constatons encore trop souvent :
Le caractère tardif des interventions sociales : faute de travailleurs sociaux en nombre suffisant, trop de mesures daccompagnement ne démarrent que lorsque la situation familiale est déjà très dégradée et donc éventuellement avec menace de placement, ce qui rend très difficile une collaboration entre les parents et les travailleurs sociaux.
Les incompréhensions multiples entre les familles et les intervenants sociaux, liées pour les unes à une histoire douloureuse quelles ne parviennent pas à dépasser, et pour les autres à une méconnaissance de la vie des familles. Cette incompréhension entraîne entre autre, limpossibilité pour les parents de demander en toute confiance aux travailleurs sociaux leur aide : il nest pas rare que des parents sadressant à un travailleur social parce quils sentent le besoin dêtre aidés, provoquent ou accélèrent le placement de leurs enfants.
Le manque de travail en partenariat entre familles et professionnels : il est encore fréquent que lavis de la famille, pour des décisions qui la concernent soit peu sollicité et peu pris en compte. Les décisions prises sont alors souvent inadaptées et en tout cas incomprises ou refusées par la famille. Il est souvent reproché aux familles de ne pas collaborer avec les services sociaux, mais il faut savoir ce que signifie dêtre compté pour nul, dêtre obligé daccepter ce que dautres décident comme bon pour vous.
Linsuffisance des moyens de la protection de lenfance qui place les travailleurs sociaux plus dans une position de contrôle pour éviter le pire, que daccompagnement des familles. Notre crainte aujourdhui, cest que soient renforcées les mesures destinées à améliorer les dispositifs de signalement ou de contrôle des familles. Or, cela ne les aide pas à mieux vivre et ne change pas leurs conditions dexistence ni leurs capacités éducatives. Lessentiel est de réunir les conditions et les moyens dune véritable promotion familiale.
Et puis ce grand nombre de situations qui nous interpellent. Certains placements pourraient être évités si on avait privilégié dautres solutions. Après le départ de leurs enfants, les parents se retrouvent très seuls : ils se sentent disqualifiés et vivent cette situation comme une injustice. Le travail entrepris avec eux nest pas toujours celui quil faudrait. Léloignement des lieux de placement ne facilite pas le maintien du lien parents-enfants. Il y a aussi, les atteintes aux règles de droit, comme ces droits de visite et dhébergement supprimés par les référents ASE, alors que cest du ressort des magistrats. Les parents sépuisent alors dans des démarches vaines et inutiles. Un homme disait : « le placement cest comme une vis sans fin ; on senfonce de plus en plus jusquà ce quon ait la tête sous leau ». Bien sur, il faut se garder de généraliser : il y a bien sûr un bon nombre de professionnels qui respectent la place des parents. Mais, avec la meilleure bonne volonté, ils ne peuvent avec le nombre de familles quils ont à suivre, les soutenir comme ils le souhaiteraient.
Quelles solutions préconisez vous ?
Il faut sans doute renforcer la formation initiale et continue de tous les acteurs (travailleurs sociaux, mais aussi juges des enfants, avocats), à la connaissance de la grande pauvreté et à la pratique du partenariat avec les familles très démunies. Établir le partenariat, cest élaborer ensemble un projet et agir de concert pour le réaliser.
En effet, on a constaté que si lon arrive à fixer des objectifs avec une famille à partir de ce que celle-ci se fixe comme priorité, la confiance peut sinstaller et déboucher sur un contrat précis. Cela nous permet ensuite daborder avec la famille le problème qui nous semble à nous aussi prioritaire. Ensuite, donner suffisamment de moyens aux professionnels (cest la responsabilité des conseils généraux) pour leur permettre daller à la rencontre des familles, et de construire la confiance dans la durée en respectant le rythme de la famille.
Mais au delà des moyens, ce quil faut aussi cest une évolution des pratiques : faire émerger les potentiels et les capacités des gens, leurs aspirations pour leurs enfants et leur famille. Si on ne repère que les manques, on ignore ce qui est positif. Les professionnels ont besoin dêtre soutenus par leurs institutions dans cette volonté de travailler différemment avec les familles. Il est important dencourager et de soutenir les projets collectifs qui permettent aux familles de se rencontrer, de sentraider, de sappuyer sur lenvironnement.
Propos recueillis par J.T.
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