Numéro 589, 20 septembre 2001

La parentalité

Il existe plusieurs façons d’être parent, des compétences plus ou moins grandes pour l’être, et des libertés plus ou moins importantes d’exercer cette parentalité. Tour d’horizon sur un mot devenu à la mode


La fin du XXe siècle a été marquée par un certain nombre d’événements décisifs dans le domaine socio-éducatif, dont l’un des plus notables aura été la focalisation des professionnels sur la parentalité. Néologisme introduit pour la première fois, en 1961, par le psychanalyste Paul Racamier pour évoquer la crise psychique entraînée par la naissance d’un enfant, ce terme a, depuis, connu un succès tel qu’il a été accommodé à toutes les sauces : on parle de monoparentalité (parent seul élevant son enfant), de pluriparentalité (familles recomposées), d’homoparentalité (parents du même sexe élevant leur (s) enfant (s)), de co-parentalité (dans le champ du divorce), de dysparentalité (dysfonctionnements de la fonction parentale), d’a-parentalité (grandes difficultés à entrer dans la fonction), de parentalité partielle (exercice de la fonction limité dans le temps ou sur certains aspects).

Cette évolution sémantique est directement issue du passage d’un modèle familial unique à la reconnaissance de la diversité des situations : il n’y a pas, en fait, une mais plusieurs façons d’être parents. La fin des certitudes en la matière a eu aussi pour effet d’inquiéter sur les effets de cette métamorphose. On a vu dans ces transformations la source de la montée de la délinquance, de la démission des parents, voire d’une parentification des enfants. Ces derniers se verraient confier des attributs qui étaient jusqu’alors de la responsabilité des adultes : pouvoir de décision, pouvoir de s’opposer, pouvoir d’agir à leur guise. Ce sentiment est largement partagé puisqu’un sondage de l’IFOP réalisé en 1997 révélait que 75 % des Français estimaient que les parents assurent mal leurs responsabilités, et que 85 % d’entre eux étaient favorables à des sanctions si ceux-ci manquaient à leur obligation. D’où une situation paradoxale : l’évolution qui aurait pu permettre un élargissement de nos perceptions dans l’art et la manière d’être parent, est aussi celle qui débouchait sur un nouveau prétexte à la disqualification des familles. Car, cette remise en cause du rôle éducatif des parents est déjà ancienne : « La famille n’est pas toujours à la hauteur de ces tâches ; elle n’est pas une valeur indéfectible et avoir de mauvais parents est plus nocif à l’enfant que de ne pas en avoir du tout… En des temps préoccupés par l’accroissement de la criminalité juvénile et envahis de multiples peurs sociales, il n’y a pas d’autres solutions pour mettre un terme à une malsaine reproduction sociale que de couper les liens entre les géniteurs dangereux et une progéniture qu’ils ne sont pas capables d’éduquer et de transformer en citoyens conscients et paisibles » affirmait Jules Simon, professeur d’économie politique en… 1889 !

Il faut faire justice de ce dénigrement systématisé. Le psychologue Gérard Poussin affirmait qu’on ne naît pas parent, mais qu’on le devient. La tâche est ardue. Sa mise en œuvre tient autant de la tendance adulte à nourrir et à protéger les plus jeunes qu’à l’intériorisation des soins reçus dans l’enfance. Elle se heurte à des obstacles redoutables. Le premier d’entre eux est bien celui des spécialistes de l’enfance. Les tâches d’instruction, de soins, de garde et de loisirs ont progressivement été prises en charge par des professionnels : école, PMI, centres aérés, colonies de vacance, clubs sportifs… Ces relais, en revendiquant leur qualification, se sont substitués aux compétences initialement attribuées aux familles. Il semble y avoir toujours quelqu’un qui apparaît mieux placé et plus capable de faire en lieu et place des parents. S’il est difficile d’affirmer que ceux-ci ont « démissionné », on peut affirmer qu’ils ont été largement démissionnés par les professionnels. Le deuxième obstacle relève de l’ambiguïté même de l’éducation. Le temps des certitudes étant révolu, tous nos repères pour être des « parents acceptables » (pour reprendre l’expression de Bettelheim) peuvent être questionnés. Il existe de moins en moins de conseils fiables et de repères incontournables. Il revient à chacun de construire sa propre représentation de ce que c’est qu’être parent « suffisamment bon » à partir de la panoplie d’attitudes qui sont proposées. Face à cette multiplicité, y a-t-il place pour une tentative de synthèse ? Peut-on définir les configurations familiales qui pourraient être les plus à mêmes de fournir un cadre structurant pour le développement de l’enfant ?

C’est pour répondre à ces interrogations, qu’à la demande du ministère des Affaires sociales, un groupe de travail s’est réuni sous la direction de Didier Houzel. Les résultats de ses investigations, présentés dans un petit livre (cf Lire Lien Social n°492 du 24/06/99), proposent une projection de la parentalité à partir de trois axes totalement imbriqués. Le premier axe est celui de l’exercice de la parentalité. Ce sont les droits et les devoirs dont est dépositaire tout parent et qui l’investissent d’une obligation de choix, de surveillance et de protection quant à l’éducation et à la santé de son enfant. Les dysfonctionnements interviennent soit par excès (rigidité dans des exigences qui sont disproportionnées par rapport à l’âge de l’enfant), soit par défaut (difficultés à assumer l’autorité, incitations à des comportements asociaux, discontinuité des liens). Le second axe concerne l’expérience de la parentalité : il s’agit du ressenti, de l’éprouvé, du vécu, de toute la dimension psychique subjective. Là aussi des excès peuvent se manifester soit en trop (fusion, emprise, confusion intergénérationnelle…), soit en moins (rejet, déception, sentiment d’être persécuté par l’enfant, maltraitance…). Dernier axe, celui de la pratique. C’est la mise en œuvre des soins parentaux et des interactions : tâches d’ordre domestique (repas, entretien du linge…), technique (réparations courantes, aménagement des lieux…), de garde (surveillance, présence auprès de l’enfant…), de soins (nourrir, laver, soigner, consoler…) d’éducation et de socialisation (acquisition de comportements sociaux, stimulation dans les apprentissages…). Là encore des écarts dangereux pour l’enfant peuvent se manifester, soit par excès (surprotection, suralimentation, hyper stimulation et forcing au niveau des apprentissages) soit par défaut (carence dans l’hygiène ou l’alimentation, logement non pensé pour l’enfant, enfant livré à lui-même, absence de suivi médical, manque de stimulation…). L’intervention des professionnels, tant dans la prévention que dans la protection, est requise dès lors qu’un certain nombre de dysfonctionnements apparaît sur l’un ou l’autre de ces trois axes. Cela n’implique pas que les compétences des parents soient systématiquement absentes dans ces trois domaines. D’où l’importance d’identifier l’ampleur et les limites de l’action des intervenants et la nécessaire valorisation des aptitudes existantes.
L’identification de la parentalité à une dynamique complexe a amené à rechercher les domaines d’implication des compétences qui y étaient rattachées. C’est bien à partir de cette démarche, que la juste place des parents peut être reconnue, à la fois dans son ampleur et dans ses limites.

Jacques Trémintin

Article rédigé à partir d’une conférence tenue en janvier 2001 par Catherine Sellenet, Maître de conférence en psychosociologie à Nantes, chercheur au GREF, Paris X, Nanterre.


Pour une rencontre entre famille en situation de grande pauvreté et travailleurs sociaux

Les 4 et 5 juin 2001, ATD Quart monde réunissait à Paris deux cents personnes lors d’une session rassemblant familles et professionnels sur le thème de l’assistance éducative. Ce dialogue, guère imaginable il y a encore peu de temps est-il en train de s’instaurer ? L'analyse de Marie-Cécile Renoux, membre du secrétariat national, chargée des questions de la famille à ATD Quart monde


Pouvez-vous dresser un état des lieux des relations entre les travailleurs sociaux et les familles en situation de grande pauvreté ?

Les familles très pauvres nous ont appris que ce n’est que dans la rencontre avec des gens qui leur font confiance, qui ne les jugent pas et qui s’engagent avec elles dans la durée qu’elles peuvent peu à peu se sentir reconnues, développer leurs forces et trouver une place, une utilité. En ce sens, elles attendent des travailleurs sociaux une meilleure connaissance de ce qu’elles vivent, une meilleure prise en compte de leurs aspirations. Très souvent les parents nous disent : « Il faut que les gens comprennent pourquoi on en est arrivé là, s’ils veulent vraiment nous aider ». Or nous constatons encore trop souvent :

• Le caractère tardif des interventions sociales : faute de travailleurs sociaux en nombre suffisant, trop de mesures d’accompagnement ne démarrent que lorsque la situation familiale est déjà très dégradée et donc éventuellement avec menace de placement, ce qui rend très difficile une collaboration entre les parents et les travailleurs sociaux.

• Les incompréhensions multiples entre les familles et les intervenants sociaux, liées pour les unes à une histoire douloureuse qu’elles ne parviennent pas à dépasser, et pour les autres à une méconnaissance de la vie des familles. Cette incompréhension entraîne entre autre, l’impossibilité pour les parents de demander en toute confiance aux travailleurs sociaux leur aide : il n’est pas rare que des parents s’adressant à un travailleur social parce qu’ils sentent le besoin d’être aidés, provoquent ou accélèrent le placement de leurs enfants.

• Le manque de travail en partenariat entre familles et professionnels : il est encore fréquent que l’avis de la famille, pour des décisions qui la concernent soit peu sollicité et peu pris en compte. Les décisions prises sont alors souvent inadaptées et en tout cas incomprises ou refusées par la famille. Il est souvent reproché aux familles de ne pas collaborer avec les services sociaux, mais il faut savoir ce que signifie d’être compté pour nul, d’être obligé d’accepter ce que d’autres décident comme bon pour vous.

• L’insuffisance des moyens de la protection de l’enfance qui place les travailleurs sociaux plus dans une position de contrôle pour éviter le pire, que d’accompagnement des familles. Notre crainte aujourd’hui, c’est que soient renforcées les mesures destinées à améliorer les dispositifs de signalement ou de contrôle des familles. Or, cela ne les aide pas à mieux vivre et ne change pas leurs conditions d’existence ni leurs capacités éducatives. L’essentiel est de réunir les conditions et les moyens d’une véritable promotion familiale.

Et puis ce grand nombre de situations qui nous interpellent. Certains placements pourraient être évités si on avait privilégié d’autres solutions. Après le départ de leurs enfants, les parents se retrouvent très seuls : ils se sentent disqualifiés et vivent cette situation comme une injustice. Le travail entrepris avec eux n’est pas toujours celui qu’il faudrait. L’éloignement des lieux de placement ne facilite pas le maintien du lien parents-enfants. Il y a aussi, les atteintes aux règles de droit, comme ces droits de visite et d’hébergement supprimés par les référents ASE, alors que c’est du ressort des magistrats. Les parents s’épuisent alors dans des démarches vaines et inutiles. Un homme disait : « le placement c’est comme une vis sans fin ; on s’enfonce de plus en plus jusqu’à ce qu’on ait la tête sous l’eau ». Bien sur, il faut se garder de généraliser : il y a bien sûr un bon nombre de professionnels qui respectent la place des parents. Mais, avec la meilleure bonne volonté, ils ne peuvent avec le nombre de familles qu’ils ont à suivre, les soutenir comme ils le souhaiteraient.

Quelles solutions préconisez vous ?

Il faut sans doute renforcer la formation initiale et continue de tous les acteurs (travailleurs sociaux, mais aussi juges des enfants, avocats), à la connaissance de la grande pauvreté et à la pratique du partenariat avec les familles très démunies. Établir le partenariat, c’est élaborer ensemble un projet et agir de concert pour le réaliser.
En effet, on a constaté que si l’on arrive à fixer des objectifs avec une famille à partir de ce que celle-ci se fixe comme priorité, la confiance peut s’installer et déboucher sur un contrat précis. Cela nous permet ensuite d’aborder avec la famille le problème qui nous semble à nous aussi prioritaire. Ensuite, donner suffisamment de moyens aux professionnels (c’est la responsabilité des conseils généraux) pour leur permettre d’aller à la rencontre des familles, et de construire la confiance dans la durée en respectant le rythme de la famille.
Mais au delà des moyens, ce qu’il faut aussi c’est une évolution des pratiques : faire émerger les potentiels et les capacités des gens, leurs aspirations pour leurs enfants et leur famille. Si on ne repère que les manques, on ignore ce qui est positif. Les professionnels ont besoin d’être soutenus par leurs institutions dans cette volonté de travailler différemment avec les familles. Il est important d’encourager et de soutenir les projets collectifs qui permettent aux familles de se rencontrer, de s’entraider, de s’appuyer sur l’environnement.

Propos recueillis par J.T.


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