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Lieux daccueil enfants-parents, points de rencontre, relais familiaux, lieux passerelle, médiation familiale, conseil conjugal et familial, thérapies de groupe, groupes de parole etc. On a vu se développer, depuis quelques années, un certain nombre despaces qui ont tous la même vocation : utiliser la position dun tiers régulateur pour arbitrer un conflit ou gérer des difficultés. Cest ce tiers, qui, en garantissant les règles, autorise lexpression des contenus latents, censurés ou refoulés, voire même agressifs ou critiques, les débordements pouvant alors être cadrés. Il peut ainsi essayer de dénouer le nud relationnel dans lesquels les participants sont pris, et tenter de trouver une solution satisfaisante pour tous. Les groupes de parole pour les parents font partie de cette dynamique. Les premières expériences remontent à 1979, lorsque Françoise Dolto et son équipe fondent la Maison verte. Il faudra attendre vingt ans pour que cette initiative qui a, entre temps, essaimé, soit relayée officiellement. En mars 1999, la délégation interministérielle à la famille lance un appel doffres pour la constitution de réseaux découte et dappui : il ne sagit de proposer ni des cours magistraux, ni des centres de consultation psychologiques, mais un dispositif daccompagnement souple, diversifié et facilement accessible. Pas moins de 1 500 actions voient ainsi le jour sur 70 départements. LÉcole des Parents et des Éducateurs vient de proposer la première étude de terrain sur ces structures (1). Émergent les mêmes questions récurrentes : quest-ce quêtre parent ? Quest ce que lautorité parentale ? Quelle doit être la place du père ? Quelles relations entre les parents et les professionnels de lenfance ? Si dans leurs débuts, ces groupes étaient tournés vers des professionnels délivrant des conseils, des jugements, des avis de spécialistes détenteurs de savoirs à des patients supposés ignorants, aujourdhui, il nest plus question de réponses pré-machées mais de création despaces de co-construction de ces réponses, de partage des difficultés, déchanges entre pairs. Les groupes de parole ne sen remettent plus seulement à lopinion des experts, mais se tournent vers les ressources propres des parents. Ils noffrent pas de formule magique pour prévenir les conflits mais procurent la possibilité déchapper à lisolement, de rompre le silence, de souvrir sur les autres et de bénéficier de leur expérience. Les parents découvrent au fil des séances quils partagent les mêmes personnages, situations, et configurations relationnelles, les mêmes intrigues et déroulements temporels. Le sentiment daltérité, voire danormalité sestompe : « Cest comme chez moi finalement », se dit le parent. Ce mécanisme de désingularisation lincite à changer considérablement le regard quil porte sur lenfant. Il apprend à mieux prendre en compte son désir, à moins dramatiser ses comportements, à mieux maîtriser les situations de tension quil provoque, à décoder ses actes non comme une hostilité dirigée contre lui, mais comme le signe dune souffrance intense qui na pas trouvé à sexprimer autrement. Effacer le sentiment de ne pas « être à la hauteur » davoir « manqué quelque chose » apporte beaucoup de réconfort et redonne confiance en soi. Devenir parent, cest prendre pour modèle didentification ses propres parents. Les groupes de parole fournissent en outre des catégories inédites dinterprétation de lexpérience parentale en aidant à se décentrer de sa propre histoire en offrant la possibilité délargir ces modèles et en prenant conscience quil y a dautres façons dagir. Senclenche alors sur un mode actif la construction de la parentalité.
En pratique se sont surtout les parents des couches moyennes et instruites qui se tournent spontanément vers ces espaces. Lusage du vocabulaire adéquat leur facilite lexpression de leurs angoisses et leur permet de se livrer. Les parents en possession dun capital scolaire se positionnent comme acteurs et aident les intervenants dans leur animation. Les parents les moins instruits ont moins de chance de rentrer dans les catégories savantes de la psychologie. Les groupes qui sont proposés dans les quartiers populaires ont une tout autre physionomie : bien que proches des habitants ils sont souvent désertés. Lanonymat y est impossible : les parents voulant protéger leur réputation renoncent à se découvrir. Tout ne peut pas se dire car les mots échangés ont une identité très précise, un visage, une adresse qui sont porteurs dimplications dans la vie de tous les jours. Les groupes qui fonctionnent bien sont ceux où les participants forment un noyau soudé. Dans tous les cas, le support essentiel utilisé est la parole. Le passage à lacte exprime la difficulté à élaborer et à rendre compte par des mots, de la violence ressentie dans une situation conflictuelle. La parole fait tiers entre lacte et ses conséquences. On nacte pas seulement sa conduite, on la pense, on la symbolise. La fonction de la parole consiste donc à créer un écart avec lexpérience. Mais, il ne sagit pas seulement de parler, mais aussi de dire : favoriser lexpression, lévocation des ressentis, penser les expériences, ouvrir un espace de réflexion. Dire ce quon a vécu cest déjà sen distancier. On nest finalement dans la même logique de la pratique africaine de la palabre qui réunit au milieu du village ses habitants, non pour régler rapidement une question mais pour produire de la cohésion sociale. La circulation de la parole participante est alors le ciment dun édifice social toujours en train de se construire et de se maintenir. La parole, de moyen daffrontement devient support de réconciliation. Le verbe qui circule contribue à renforcer les individus dans leur identité et contribue à donner plus de cohérence au groupe.
Jacques Trémintin
(1) « Lécole des Parents » Hors Série N°1 : « Les groupes de parole de parents », mars 2001, 70 F « Se livrer pour se délivrer » étude sur les groupes de parole de parents dans les École des Parents et des Éducateurs, (151 p., 80 F.) 5 impasse Bon-Secours - 75543 Paris Cedex. Tél. 01 44 93 44 70. mail fnepe@wanadoo.fr
Sur le département de Loire Atlantique, cest dès 1990 que sélabore le projet de constituer un groupe de parole à destination des parents. Les professionnels se fixent un certain nombre dobjectifs : intervenir précocement auprès des familles, se focaliser sur lenfant uniquement (toute question personnelle ou plus largement familiale étant écartée), apporter une information sur les besoins essentiels de son développement (nourriture, sommeil, jeux, risques ménagers, stades de développement ). À lissue des six premiers mois de lexpérience, deux constats simposent : les mères présentes disposent déjà des informations quon souhaitait leur apporter, mais leur problème se situe dans la complexité quelles rencontrent à les appliquer. Tout au long des séances, elles se sont refusées à toute instrumentalisation, en recentrant le dialogue engagé sur leurs difficultés personnelles. La conclusion logique pour les intervenants est bien de mettre laccent non plus sur la diffusion de conseils, mais sur les perceptions, les seuils de tolérance et les ressentis des parents. Il y a là un très net glissement dune intervention collective, informative et normative vers une prise en compte de la subjectivité parentale. Lévolution est notable : en 1999-2000, profitant de lappel doffres lancé par la Fondation de France, un travail danalyse et de synthèse est demandé à Catherine Sellenet, psychosociologue.
À linitiative de ce projet, le service de PMI du conseil général et lassociation daction éducative. Face à la prolifération des groupes de parole qui se développent en dehors de toute définition des objectifs et des moyens, il apparaît tout de suite que la seule bonne volonté de suffisant pas, il faut se poser les bonnes questions éthiques et méthodologiques pertinentes. Lun des premiers axes abordés est celui des risques et des bienfaits de la parole. Risque pour les familles de trop en dire, de mettre au grand jour leur intimité, de ne pas savoir dire des choses importantes tout en se protégeant. Ou encore, risque daborder des thèmes à haute teneur émotionnelle que le groupe ne saurait pas suffisamment contenir. Autre questionnement : la place des professionnels au sein de ces groupes. Le cheminement engagé depuis le début de la décennie a abouti à une prise de conscience : lexpert nest plus lintervenant, mais le parent. Lobjectif premier est devenu le soutien à la parentalité, linformation complémentaire étant apportée à titre subsidiaire, à la demande ou si la parole est bloquée. La visée éducative passe par la reconnaissance préalable des compétences parentales officiellement reconnues. Il nest plus question de pointer les dysfonctionnements mais de faire émerger lexpérience que les parents présents peuvent transmettre aux autres : les professionnels sont là pour écouter les parents parler de léducation de leurs enfants, de leurs difficultés et des solutions quils ont imaginées. La place de ces derniers nest pas celle dusagers passifs venus chercher la bonne parole, mais celle de témoins, dacteurs à part entière engagés dans une recherche commune. Quant aux modalités concrètes de fonctionnement, un certain nombre de questions se sont là aussi posées : à quel type de familles pouvait-on proposer cette participation ? Ny a-t-il pas un risque de stigmatisation ? Devait-on sappuyer sur le volontariat ou utiliser linjonction ? Les animateurs des séances devaient-ils être à distance des familles concernées ou pouvaient-ils être celles et ceux qui les suivent ? (voir encadré).
Le protocole de fonctionnementLe cadre élaboré pour ce groupe de parole a retenu un certain nombre de principes initiés par les Maisons vertes de Françoise Dolto : volontariat, anonymat, confidentialité Mais, des modalités particulières ont été adoptées : la proposition de participation a été faite à des parents concerné par des mesures judiciaires, les deux parents ont été invités, les enfants éventuellement présents ont été accueillis dans une salle à part. Quant aux intervenants, ils devaient nécessairement ne pas connaître les parents présents dans le cadre dun suivi et avaient un rôle de garants du cadre, de non-jugement et de soutien à la réflexion. Ils devaient relancer la parole et entretenir une dimension empathique. À lissue de chacune des six séances de deux heures programmées, ils devaient en outre rédiger un double compte rendu. Lun à destination des parents, lautre, plus personnel qui devait proposer une interprétation de ce qui sétait passé. Lintégralité de la séance était en outre enregistrée et transmise au chercheur aux fins de décryptage et danalyse, les participants ayant été informés dès le début de cette procédure. |
Du côté des professionnels, ces expériences incitent à un renouvellement des pratiques. Ils sont incités à ne plus instrumentaliser les parents en terme de fonction et de rôle mais plutôt à les soutenir dans leur identité personnelle, afin quils soient ensuite plus à laise dans leurs compétences parentales. Ce nest plus tant dans leur savoir-faire quils doivent les solliciter que dans un savoir-être qui reste fragilisé. Cette approche nouvelle est bien illustrée par le mode dintervention dans les groupes de parole. Les accueillants y renoncent à un savoir infaillible, prescripteur, inattentif à ses limites, et travaillent sur les limites de leurs pratiques, explorant de nouveaux possibles : désir de changer de techniques, conviction dans la force dynamique du collectif, exploration de nouvelles voies. Le rôle du professionnel se situe alors dans une véritable maïeutique face à un groupe dont il sagit de faire émerger les potentialités. Il doit se maintenir entre une neutralité bienveillante et une prise de position plus empathique. Lorsque léchange circule correctement, il adopte une attitude non-directive. Quand surviennent des enjeux de pouvoir entre les participants ou les conceptions, il y a pertinence alors quil joue un rôle de tiers, tiers accompagnateur qui se maintient néanmoins à distance, tiers qui ne soit ni dans le contrôle, ni dans la partialité mais qui sache tenir ouverte une troisième position, tiers qui soit dans la contenance psychique de ce qui se joue tout en encourageant, soutenant et stimulant la démarche. Il lui faut tenir un difficile équilibre entre lexigence de ne pas bloquer la parole et offrir un cadre suffisamment protecteur, de favoriser la circulation de la parole et de respecter la liberté de silence.
Pour autant, avec ces groupes de parole, il ne sagit pas de remplacer les pratiques professionnelles traditionnelles par de nouvelles, mais de les compléter par des approches plus souples et plus proches des évolutions culturelles et structurelles contemporaines.
Jacques Trémintin
(1) « Les groupes de parole de parents : un espace de soutien à la parentalité » Expérience menée par la protection maternelle et infantile et lassociation daction éducative de Loire Atlantique soutenue par la fondation de France- supervision et analyse effectuées par Catherine Sellenet maitre de conférence en psychosociologie à Nantes, chercheur en GREF, Paris X Nanterre.
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