Numéro 589, 20 septembre 2001

Les groupes de parole pour les parents

Dans ces lieux, on ne s’en remet plus seulement à l’opinion des experts mais à ses propres ressources. Néanmoins, ce sont surtout les couches moyennes qui en bénéficient. Dès lors, quelle place peuvent occuper les professionnels auprès des mères et des pères les plus démunis ?


Lieux d’accueil enfants-parents, points de rencontre, relais familiaux, lieux passerelle, médiation familiale, conseil conjugal et familial, thérapies de groupe, groupes de parole etc. On a vu se développer, depuis quelques années, un certain nombre d’espaces qui ont tous la même vocation : utiliser la position d’un tiers régulateur pour arbitrer un conflit ou gérer des difficultés. C’est ce tiers, qui, en garantissant les règles, autorise l’expression des contenus latents, censurés ou refoulés, voire même agressifs ou critiques, les débordements pouvant alors être cadrés. Il peut ainsi essayer de dénouer le nœud relationnel dans lesquels les participants sont pris, et tenter de trouver une solution satisfaisante pour tous. Les groupes de parole pour les parents font partie de cette dynamique. Les premières expériences remontent à 1979, lorsque Françoise Dolto et son équipe fondent la Maison verte. Il faudra attendre vingt ans pour que cette initiative qui a, entre temps, essaimé, soit relayée officiellement. En mars 1999, la délégation interministérielle à la famille lance un appel d’offres pour la constitution de réseaux d’écoute et d’appui : il ne s’agit de proposer ni des cours magistraux, ni des centres de consultation psychologiques, mais un dispositif d’accompagnement souple, diversifié et facilement accessible. Pas moins de 1 500 actions voient ainsi le jour sur 70 départements. L’École des Parents et des Éducateurs vient de proposer la première étude de terrain sur ces structures (1). Émergent les mêmes questions récurrentes : qu’est-ce qu’être parent ? Qu’est ce que l’autorité parentale ? Quelle doit être la place du père ? Quelles relations entre les parents et les professionnels de l’enfance ? Si dans leurs débuts, ces groupes étaient tournés vers des professionnels délivrant des conseils, des jugements, des avis de spécialistes détenteurs de savoirs à des patients supposés ignorants, aujourd’hui, il n’est plus question de réponses pré-machées mais de création d’espaces de co-construction de ces réponses, de partage des difficultés, d’échanges entre pairs. Les groupes de parole ne s’en remettent plus seulement à l’opinion des experts, mais se tournent vers les ressources propres des parents. Ils n’offrent pas de formule magique pour prévenir les conflits mais procurent la possibilité d’échapper à l’isolement, de rompre le silence, de s’ouvrir sur les autres et de bénéficier de leur expérience. Les parents découvrent au fil des séances qu’ils partagent les mêmes personnages, situations, et configurations relationnelles, les mêmes intrigues et déroulements temporels. Le sentiment d’altérité, voire d’anormalité s’estompe : « C’est comme chez moi finalement », se dit le parent. Ce mécanisme de désingularisation l’incite à changer considérablement le regard qu’il porte sur l’enfant. Il apprend à mieux prendre en compte son désir, à moins dramatiser ses comportements, à mieux maîtriser les situations de tension qu’il provoque, à décoder ses actes non comme une hostilité dirigée contre lui, mais comme le signe d’une souffrance intense qui n’a pas trouvé à s’exprimer autrement. Effacer le sentiment de ne pas « être à la hauteur » d’avoir « manqué quelque chose » apporte beaucoup de réconfort et redonne confiance en soi. Devenir parent, c’est prendre pour modèle d’identification ses propres parents. Les groupes de parole fournissent en outre des catégories inédites d’interprétation de l’expérience parentale en aidant à se décentrer de sa propre histoire en offrant la possibilité d’élargir ces modèles et en prenant conscience qu’il y a d’autres façons d’agir. S’enclenche alors sur un mode actif la construction de la parentalité.

En pratique se sont surtout les parents des couches moyennes et instruites qui se tournent spontanément vers ces espaces. L’usage du vocabulaire adéquat leur facilite l’expression de leurs angoisses et leur permet de se livrer. Les parents en possession d’un capital scolaire se positionnent comme acteurs et aident les intervenants dans leur animation. Les parents les moins instruits ont moins de chance de rentrer dans les catégories savantes de la psychologie. Les groupes qui sont proposés dans les quartiers populaires ont une tout autre physionomie : bien que proches des habitants ils sont souvent désertés. L’anonymat y est impossible : les parents voulant protéger leur réputation renoncent à se découvrir. Tout ne peut pas se dire car les mots échangés ont une identité très précise, un visage, une adresse qui sont porteurs d’implications dans la vie de tous les jours. Les groupes qui fonctionnent bien sont ceux où les participants forment un noyau soudé. Dans tous les cas, le support essentiel utilisé est la parole. Le passage à l’acte exprime la difficulté à élaborer et à rendre compte par des mots, de la violence ressentie dans une situation conflictuelle. La parole fait tiers entre l’acte et ses conséquences. On n’acte pas seulement sa conduite, on la pense, on la symbolise. La fonction de la parole consiste donc à créer un écart avec l’expérience. Mais, il ne s’agit pas seulement de parler, mais aussi de dire : favoriser l’expression, l’évocation des ressentis, penser les expériences, ouvrir un espace de réflexion. Dire ce qu’on a vécu c’est déjà s’en distancier. On n’est finalement dans la même logique de la pratique africaine de la palabre qui réunit au milieu du village ses habitants, non pour régler rapidement une question mais pour produire de la cohésion sociale. La circulation de la parole participante est alors le ciment d’un édifice social toujours en train de se construire et de se maintenir. La parole, de moyen d’affrontement devient support de réconciliation. Le verbe qui circule contribue à renforcer les individus dans leur identité et contribue à donner plus de cohérence au groupe.

Jacques Trémintin

(1) « L’école des Parents » Hors Série N°1 : « Les groupes de parole de parents », mars 2001, 70 F – « Se livrer pour se délivrer » étude sur les groupes de parole de parents dans les École des Parents et des Éducateurs, (151 p., 80 F.) 5 impasse Bon-Secours - 75543 Paris Cedex. Tél. 01 44 93 44 70. mail fnepe@wanadoo.fr


Une expérience de groupe de parole pour les parents

Réunir les parents pour parler de leur quotidien familial est une idée pertinente. Encore faut-il savoir ce qu’on veut y faire : leur apporter la bonne parole ou bien faire émerger leurs compétences ? C’est à cette question essentielle que tente de répondre l’analyse supervision menée sur un groupe de parole (1) en Loire Atlantique.


Sur le département de Loire Atlantique, c’est dès 1990 que s’élabore le projet de constituer un groupe de parole à destination des parents. Les professionnels se fixent un certain nombre d’objectifs : intervenir précocement auprès des familles, se focaliser sur l’enfant uniquement (toute question personnelle ou plus largement familiale étant écartée), apporter une information sur les besoins essentiels de son développement (nourriture, sommeil, jeux, risques ménagers, stades de développement…). À l’issue des six premiers mois de l’expérience, deux constats s’imposent : les mères présentes disposent déjà des informations qu’on souhaitait leur apporter, mais leur problème se situe dans la complexité qu’elles rencontrent à les appliquer. Tout au long des séances, elles se sont refusées à toute instrumentalisation, en recentrant le dialogue engagé sur leurs difficultés personnelles. La conclusion logique pour les intervenants est bien de mettre l’accent non plus sur la diffusion de conseils, mais sur les perceptions, les seuils de tolérance et les ressentis des parents. Il y a là un très net glissement d’une intervention collective, informative et normative vers une prise en compte de la subjectivité parentale. L’évolution est notable : en 1999-2000, profitant de l’appel d’offres lancé par la Fondation de France, un travail d’analyse et de synthèse est demandé à Catherine Sellenet, psychosociologue.

À l’initiative de ce projet, le service de PMI du conseil général et l’association d’action éducative. Face à la prolifération des groupes de parole qui se développent en dehors de toute définition des objectifs et des moyens, il apparaît tout de suite que la seule bonne volonté de suffisant pas, il faut se poser les bonnes questions éthiques et méthodologiques pertinentes. L‘un des premiers axes abordés est celui des risques et des bienfaits de la parole. Risque pour les familles de trop en dire, de mettre au grand jour leur intimité, de ne pas savoir dire des choses importantes tout en se protégeant. Ou encore, risque d’aborder des thèmes à haute teneur émotionnelle que le groupe ne saurait pas suffisamment contenir. Autre questionnement : la place des professionnels au sein de ces groupes. Le cheminement engagé depuis le début de la décennie a abouti à une prise de conscience : l’expert n’est plus l’intervenant, mais le parent. L’objectif premier est devenu le soutien à la parentalité, l’information complémentaire étant apportée à titre subsidiaire, à la demande ou si la parole est bloquée. La visée éducative passe par la reconnaissance préalable des compétences parentales officiellement reconnues. Il n’est plus question de pointer les dysfonctionnements mais de faire émerger l’expérience que les parents présents peuvent transmettre aux autres : les professionnels sont là pour écouter les parents parler de l’éducation de leurs enfants, de leurs difficultés et des solutions qu’ils ont imaginées. La place de ces derniers n’est pas celle d’usagers passifs venus chercher la bonne parole, mais celle de témoins, d’acteurs à part entière engagés dans une recherche commune. Quant aux modalités concrètes de fonctionnement, un certain nombre de questions se sont là aussi posées : à quel type de familles pouvait-on proposer cette participation ? N’y a-t-il pas un risque de stigmatisation ? Devait-on s’appuyer sur le volontariat ou utiliser l’injonction ? Les animateurs des séances devaient-ils être à distance des familles concernées ou pouvaient-ils être celles et ceux qui les suivent ? (voir encadré).

Le protocole de fonctionnement

Le cadre élaboré pour ce groupe de parole a retenu un certain nombre de principes initiés par les Maisons vertes de Françoise Dolto : volontariat, anonymat, confidentialité… Mais, des modalités particulières ont été adoptées : la proposition de participation a été faite à des parents concerné par des mesures judiciaires, les deux parents ont été invités, les enfants éventuellement présents ont été accueillis dans une salle à part. Quant aux intervenants, ils devaient nécessairement ne pas connaître les parents présents dans le cadre d’un suivi et avaient un rôle de garants du cadre, de non-jugement et de soutien à la réflexion. Ils devaient relancer la parole et entretenir une dimension empathique. À l’issue de chacune des six séances de deux heures programmées, ils devaient en outre rédiger un double compte rendu. L’un à destination des parents, l’autre, plus personnel qui devait proposer une interprétation de ce qui s’était passé. L’intégralité de la séance était en outre enregistrée et transmise au chercheur aux fins de décryptage et d’analyse, les participants ayant été informés dès le début de cette procédure.

Les accueillis sont très divers : parents isolés et leurs enfants, couples, familles recomposées, belle-mère et belle-fille… Beaucoup de mères, même si deux hommes (l’un en position de beau-père, l’autre de père ayant la garde des enfants) sont présents. Leur faible représentation n’empêche pas qu’ils soient bien là, ne serait-ce que dans le discours des mères. Les familles participantes sont toutes dans une grande fragilité économique et une très grande précarité. La façon dont ces parents ont investi ces lieux qui leur étaient destinés est assez singulière. Avant même d’être des lieux d’échange de savoir-faire et d’expérience, ces groupes de parole ont servi de support à une reconnaissance humaine de leur existence en tant qu’adultes. Les participants ont aspiré à ce que l’écoute se fasse pour eux avant de l’être sur leurs comportements plus ou moins adaptés en tant que parents ! Ce qu’ils sont venus chercher, c’est avant tout une identité personnelle, une quête et une réassurance de soi. Un peu comme si, pour être parent, il faut d’abord exister soi-même, comme si, pour donner, il faut d’abord être reconnu en tant qu’individu comme digne d’intérêt. L’enfant ne peut aller bien et se construire dans de bonnes conditions qu’auprès d’un adulte socialement intégré. Second constat sur le rôle de ces groupes, sa fonction dans le partage de la souffrance : c’est bien un lieu où l’on peut dire, sans crainte d’être jugé, la difficulté d’être parent au quotidien. Autre impression marquante : la pertinence et la force avec lesquelles les participants ont posé à leur manière des questionnements qui font l’objet, par ailleurs, d’études les plus savantes et de colloques les plus recherchés. Tout au long de ces six séances ont ainsi été évoquées des problématiques essentielles : quelles sont les différences entre les rôles de père et de mère ? Comment réussir à délimiter le possible de l’interdit ? Quels sont les repères utiles à l’enfant ? Quelles sont les formes acceptées et acceptables de l’attachement ? Quand ce lien devient-il pathologique ? Comment trouver la bonne distance ? Quels sont les risques de voir le passé se reproduire sur plusieurs générations ? Ces lieux de parole ont ainsi résonné comme le théâtre des nouveaux enjeux où se dessinent les nouvelles façons de vivre la parentalité.

Du côté des professionnels, ces expériences incitent à un renouvellement des pratiques. Ils sont incités à ne plus instrumentaliser les parents en terme de fonction et de rôle mais plutôt à les soutenir dans leur identité personnelle, afin qu’ils soient ensuite plus à l’aise dans leurs compétences parentales. Ce n’est plus tant dans leur savoir-faire qu’ils doivent les solliciter que dans un savoir-être qui reste fragilisé. Cette approche nouvelle est bien illustrée par le mode d’intervention dans les groupes de parole. Les accueillants y renoncent à un savoir infaillible, prescripteur, inattentif à ses limites, et travaillent sur les limites de leurs pratiques, explorant de nouveaux possibles : désir de changer de techniques, conviction dans la force dynamique du collectif, exploration de nouvelles voies. Le rôle du professionnel se situe alors dans une véritable maïeutique face à un groupe dont il s’agit de faire émerger les potentialités. Il doit se maintenir entre une neutralité bienveillante et une prise de position plus empathique. Lorsque l’échange circule correctement, il adopte une attitude non-directive. Quand surviennent des enjeux de pouvoir entre les participants ou les conceptions, il y a pertinence alors qu’il joue un rôle de tiers, tiers accompagnateur qui se maintient néanmoins à distance, tiers qui ne soit ni dans le contrôle, ni dans la partialité mais qui sache tenir ouverte une troisième position, tiers qui soit dans la contenance psychique de ce qui se joue tout en encourageant, soutenant et stimulant la démarche. Il lui faut tenir un difficile équilibre entre l’exigence de ne pas bloquer la parole et offrir un cadre suffisamment protecteur, de favoriser la circulation de la parole et de respecter la liberté de silence.
Pour autant, avec ces groupes de parole, il ne s’agit pas de remplacer les pratiques professionnelles traditionnelles par de nouvelles, mais de les compléter par des approches plus souples et plus proches des évolutions culturelles et structurelles contemporaines.

Jacques Trémintin

(1) « Les groupes de parole de parents : un espace de soutien à la parentalité » Expérience menée par la protection maternelle et infantile et l’association d’action éducative de Loire Atlantique soutenue par la fondation de France- supervision et analyse effectuées par Catherine Sellenet maitre de conférence en psychosociologie à Nantes, chercheur en GREF, Paris X Nanterre.


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