Numéro 588, 13 septembre 2001

Que penser de la rencontre de Tulle ?

Pour Charles Kaléka, président de l’union des clubs de prévention spécialisée, cette manifestation peut certes apporter des informations aux élus européens et peut être aussi aux participants, mais ce n’est pas elle qui va régler le problème de la prévention spécialisée et des jeunes en rupture. La PS a bien d’autres priorités


Pensez-vous que l’éthique de la prévention spécialisée soit respectée au cours de telles manifestations ?

Effectivement, on peut se poser la question de l’éthique de la prévention spécialisée au cours d’une telle manifestation. Néanmoins pour une bonne part, ces jeunes se retrouvent en dehors de leurs lieux de vie, et donc la réunion d’un certain nombre d’entre eux issus pour la plupart des quartiers difficiles des grandes métropoles européennes, peut être le moment d’une rencontre et d’un échange enrichissant pour les uns et les autres.
En outre, il est vrai que les jeunes pris en charge par la prévention spécialisée n’ont guère l’occasion de voyager, et cette manifestation en est une. Pourtant, aujourd’hui, le secteur socio-éducatif et notamment la prévention spécialisée peut difficilement prendre de grandes initiatives si l’Europe n’y est pas associée. Ainsi, tel ou tel projet n’obtient des subventions que si quelque part, le concept européen y est de près ou de loin intégré. Ceci est principalement dû au fait que pour l’Europe, apparemment, l’argent coule à flots, alors que pour les régions et la dimension locale le fleuve est plutôt tari… Mais on sait aussi que les contacts entre jeunes, même issus de l’immigration, mais de nationalités différentes, permet une meilleure intégration citoyenne, une fois de retour dans leur pays d’adoption. Ainsi, on observe par expérience qu’ici les jeunes en difficulté considèrent souvent, parfois à juste titre d’ailleurs, que la police fait montre d’un certain racisme à leur encontre, alors qu’en Amérique Latine, ou ailleurs, lorsqu’ils sont en séjour avec des éducateurs et que la police autochtone les interpelle pour une raison ou une autre (incivilités, violences, larcins…), ils se rendent compte qu’en France, ce n’est pas forcément par racisme qu’ils sont interpellés…. Ainsi ce genre de manifestions peut aussi être et devenir un outil pour l’intégration.

La présence de journalistes, ne remet-elle pas en question le respect de l’anonymat mis en avant par la prévention spécialisée ?

Ces règles de la prévention spécialisée sont de toutes manières souvent transgressées par les éducateurs de rue, c’est plus un esprit que des règles au sens strict du terme. Le respect de l’anonymat est surtout exercé à la demande du jeune. Bien sûr, il est vrai aussi que lors de telles manifestations il peut y avoir des journalistes, des médias et il s’agit alors de prendre toutes les précautions qui s’imposent, telles notamment l’autorisation des jeunes, et surtout ne pas céder à la stigmatisation d’un jeune, d’une catégorie de jeunes, d’une ville, d’un quartier…

La prévention spécialisée a-t-elle besoin d’une vitrine européenne ?

C’est une question importante. La prévention spécialisée a-t-elle besoin de développer une image ? C’est fort possible, surtout dans une période de son histoire où les élus locaux, les mairies interviennent peu ou prou dans leurs subventions. Mais cela ne pourra en aucun cas expliciter le travail éducatif dans la durée, et en profondeur, qu’exercent les éducateurs avec les jeunes. Ce dont surtout, à mon sens, la prévention a besoin, ce n’est certes pas de grand rassemblement médiatico-politique, mais essentiellement de mieux expliciter son travail et de montrer ainsi son professionnalisme. N’oublions pas que le fantasme de nos usagers est d’être consommateur ; alors ne nous laissons pas entraîner dans cette dérive où finalement ces jeunes deviendraient consuméristes de la prévention spécialisée, comme de Nike, alors que nous, nous ne sommes pas un produit, nous n’en offrons pas ; notre raison d’être, c’est de faire un travail éducatif auprès des jeunes en grande difficulté.

Peut-on imaginer une prévention spécialisée uniforme et européenne ?

Non, quand on observe les différences d’un quartier à un autre, en termes de pratiques éducatives, il est impensable que le rendez-vous de Tulle soit les prémisses d’une prévention spécialisée européenne. Ce rassemblement est simplement une sensibilisation risquée des gouvernants, tout en sachant que ce n’est peut-être pas le meilleur moyen d’y arriver.

Quels sont alors les grands chantiers de la prévention spécialisée ?

La prévention spécialisée doit mieux montrer en quoi et comment elle se différencie des nouveaux intervenants sociaux, tels que les emplois-jeunes (les agents locaux de médiation sociale) ou la police de proximité. Jusqu’à ces dernières années, l’éducateur de rue était le seul adulte, et qui plus est un vrai professionnel, que pouvaient rencontrer les jeunes très en difficulté. Actuellement, d’autres adultes les rencontrent. Un éducateur me disait récemment : « On va finir par faire la queue devant les jeunes ! ». Ainsi dans les contrats locaux de sécurité, on utilise les ALMS ; les mairies emploient aussi des animateurs emplois-jeunes ; les policiers dits de proximité qui se disent aussi éducateurs etc. Or, ces nouveaux personnels ne savent pas toujours qu’ils n’ont ni les compétences, ni la formation d’un professionnel de l’éducation, l’éducateur. Il s’agit donc pour la prévention spécialisée de mieux expliciter ses fonctions et ses missions parmi tous ses partenaires, de manière à conserver son originalité, due à ses principes et à son professionnalisme.
En outre la prévention spécialisée doit également expliquer aux élus, qu’en aucun cas elle ne peut jouer le rôle de « pompiers de service » dans la mesure où son travail, comme tout autre acte éducatif, s’inscrit dans la durée : il faut du temps pour gagner la confiance d’un jeune, il faut du temps pour lui faire perdre d’anciennes habitudes et en prendre des nouvelles, il faut du temps pour permettre à un être humain de s’autonomiser… Ce n’est pas parce qu’on mettra 5 000 éducateurs sur un quartier que les choses s’arrangeront du jour au lendemain. De plus, autre difficulté, l’engagement indispensable des professionnels pour s’occuper de jeunes en difficulté devient de plus en plus rare. Il semble que l’individualisation de masse touche aussi notre milieu, d’autant qu’avec la même convention collective, on peut avec moins d’engagement personnel travailler dans un externat médico-pédagogique ou un internat… Il s’agit donc aussi pour la prévention spécialisée de trouver les moyens de favoriser le recrutement de jeunes éducateurs . D’autant que d’ici 4 ou 5 ans, 29 % des professionnels en activité vont partir à la retraite… Ce n’est donc pas cette manifestation qui va régler le problème de la prévention spécialisée et des jeunes en rupture. Elle peut cependant apporter des informations aux élus européens et peut être aussi… aux jeunes participants…

Propos recueillis par Guy Benloulou


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