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Bem vindos à Tulle ! Dobre dochli y Tulle ! Benvenuti a Tulle ! Bienvenue à Tulle ! Willkommen in Tulle ! Welcome to Tulle ! Vitàme vàs y Tulle ! Dobrososli u Tulle ! Bine ati venit la Tulle ! Tulle, donc, en Corrèze. Issus de onze pays, quatre-vingt jeunes et quarante travailleurs sociaux sont venus relever un audacieux pari. Dans le centre de formation des apprentis (CFA), nous voici dans une immense salle de basket. Au-dessus de la tribune, un drapeau européen, entouré de part en dautre de six drapeaux de nationalités différentes. Dans cette atmosphère plurielle, par tables de quelques-un (e) s, les jeunes débattent, écoutent les intervenants ou rendent compte de leurs travaux en atelier. Lambiance est plutôt bon enfant, à peine déconneuse, et résolument polyglotte. Dans la pochette qui leur a été remise, outre une casquette noire Corrèze Le département, ils ont trouvé la bande dessinée Moi, raciste ! ?, éditée en 98 par la Commission européenne
En amont de cette initiative des rencontres internationales de la jeunesse réunissant à Mannheim (Allemagne) en juillet 1999 jeunes et éducateurs portugais, grecs, roumains, français, russes, bulgares, allemands, mais aussi sud-africains. La délégation française était alors composée de Pascale Soleilhavoup et Françoise Céron, éducatrices de prévention spécialisée du conseil général corrézien (1), et de Damico, Mathieu et Bruno, trois jeunes tullistes. « Les jeunes ont été secoués par les témoignages des autres participants à Mannheim », souligne Pascale Soleilhavoup, co-organisatrice des rencontres de Tulle. « Ils ont notamment pris conscience que la France propose une aide sociale aux familles, une protection judiciaire et un accompagnement éducatif aux mineurs, ce qui nest pas forcément le cas dans tous les pays. Le récit dun jeune russe évoquant les actes illégaux auxquels recourent certains de ses camarades sans aucune ressource et sans structure à laquelle sadresser, les a marqués ». Alors, dans la foulée, le 29 avril 2000, ces derniers avaient créé lassociation Europe 2000 (2), présidée par les jeunes, qui eut pour tâche dorganiser la conférence de Tulle, mais aussi « au-delà, de pérenniser le projet localement et nationalement en devenant le carrefour de toutes les initiatives, réflexions et propositions que pourra engendrer la Conférence ». Objet de lassociation, inscrit au Journal officiel : « Avoir une participation active et être une force de proposition dans la construction sociale européenne, informer, communiquer, agir et faire valoir les droits de lenfant ; effectuer des échanges entre les pays de la communauté européenne, organiser des colloques et conférences afin de mettre en forme les propositions à présenter au parlement de lUE ».
« Les jeunes dEurope 2000 relèvent tous de léducation spécialisée » insiste Pascale Soleilhavoup. « Tout un travail en amont a été nécessaire pour quils organisent aujourdhui ces journées et les prennent en charge. Cela na pas toujours été facile. Les partenaires ny croyaient pas trop ou supposaient que nos jeunes nétaient pas « vraiment en difficulté «. Pourtant, sils prennent la parole aujourdhui, cest grâce à tout un travail daccompagnement. La création dEurope 2000 et lorganisation déchanges européens est un outil éducatif comme un autre pour aider à la prise de parole et à la responsabilisation des jeunes. Un travail déduc spé Jespère que les jeunes réinvestiront cette expérience, leur rencontre avec dautres jeunes, mais aussi des élus et des institutions dans leur vie civique et professionnelle. Pour nous, cest gratifiant. Ils sont transformés » Au menu de ces rencontres, trois thèmes principaux : la famille, léducation et la scolarité. Ainsi, aujourdhui, ils ont réfléchi sur la violence scolaire : un groupe réunissant la Guadeloupe, lItalie et la ville de Saint-Étienne estime que la loi du silence existe chez les professeurs de la même manière quelle prévaut chez les jeunes, et apporte quelques préconisations, dont le développement des rencontres entre parents, jeunes et profs. « Est-ce que les gens de mon groupe sont daccord et ont-ils quelque chose à rajouter ? », interroge démocratiquement et systématiquement chaque rapporteur. Dautres roumains, allemands, français ont réfléchi ensemble à la mise en place dateliers de « sports ludiques » et de discussions entre élèves ; ils proposent la constitution délèves-médiateurs, lorganisation de soutien scolaire par les élèves des classes supérieures, le renforcement des pouvoirs des délégués de classe, de même que la consolidation des aides pour les jeunes en difficulté issus de limmigration. Peut-être plus politisés, certains ont tenu à faire la différence entre les pays définis par une culture de compétition et dautres dans lesquels une culture de solidarité prédominerait davantage Un autre groupe 3 Bulgares, 4 Allemands, 3 Français a abordé la question de ladaptation de lécole pour chacun : il est vrai quen Bulgarie, lécole est obligatoire de 7 à 15 ans, alors quelle lest de 6 à 18 ans en Allemagne Un autre groupe (Irlande, Portugal, France) proposera même un débat sur luniforme, question chaude, quelques tenants en loccurrence portugais défendant lidée quil renforce légalité de tous les élèves. Les propositions les plus diverses ségrènent : ainsi, les jeunes français dun groupe avaient proposé que des travailleurs sociaux interviennent plusieurs fois dans lannée scolaire, à lécole, au collège et au lycée pour présenter leur rôle, que les jeunes connaissent leur existence et sachent quils pouvaient éventuellement faire appel à eux
On pourrait se croire dans une sorte de réunion atypique, genre immense conseil municipal et international de jeunes
Rencontrons-en quelques-uns : Valentin, 21 ans, vient de Craiova, en Roumanie. Là-bas étudiant en électronique, il travaille bénévolement avec lassociation Save the children pour aider les enfants tsiganes. Sil est venu à cette rencontre, cest pour pouvoir exposer leur situation et le soutien quil convient, à son avis, de leur apporter. Nadège, 21 ans aussi, prise en charge par la prévention spécialisée pendant quelque temps, est devenue la vice-présidente dEurope 2000.
Des ateliers cirque, vidéo, théâtre, expression ont permis aux jeunes de préparer un spectacle et de sexprimer autrement que par la parole. Dans un passage du CFA, par exemple, on pouvait rencontrer une toile daraignée, avec un moucheron piégé ; mais les fils qui lengluent se nomment désespoir, agression, délinquance, haine, cruauté
Une semaine somme toute harmonieuse, et peu dincidents. Une journée de détente a permis les rencontres « ce ne sont plus des groupes, cest un groupe, maintenant », nous dira une organisatrice et les jeunes ont dansé, un anniversaire a été célébré, on a même aperçu des fantômes déconnant dans les couloirs du CFA. « Cest comme une colo, finalement », observera même une responsable du conseil général (qui soutient financièrement et logistiquement lopération). Bien sûr, des problèmes de compréhension, de traduction (léducateur irlandais utilisant des mots dargot, par exemple) ; une histoire de shit, forcément, vite évacuée. Quelques jeunes quittant la salle en fin de journée, fatigués, avant la conclusion réelle des débats
Mais au final, la concentration, lattention, le respect, la tenue dans les débats en a étonné plus dun.
« Cest une expérience unique, il faut y croire », nous a assuré, enthousiaste, Noëlle Fredfon, présidente du Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) (3), croisée sous un préau : « Les jeunes rentrent autres dans leurs quartiers et il y a une réelle remontée des projets ». Mais nest-ce pas le « gratin » de la « clientèle » de la prévention ? Les jeunes les plus matures, les moins déstructurés, ceux qui deviendront peut-être éducateurs dici quelque temps ? Les avis sont partagés sur la question : les éducatrices de prévention sont là, en tout cas, pour rappeler que ces jeunes sont représentatifs de la PS : « Le dernier jeune qui est intervenu est par exemple en situation dillettrisme. Les autres ont encore de sérieux problèmes à résoudre. »
Le seul salarié emploi-jeune dEurope 2000 nous fera part, après la conférence, de sa satisfaction : « Nous avons prouvé quun travail sérieux pouvait être fait », justement inquiet des représentations de la jeunesse véhiculées par la presse. Et pour un travailleur social français que nous avons interrogé, ce qui sest passé là est même globalement à mettre en lien avec les « pionniers » de léducation spécialisée dil y a quarante ans. Un nouvel essor, une réponse au pessimisme ambiant, « aux craintes que la politique de la Ville fait peser sur la prévention » pourraient être ainsi apportés.
Mais plus précisément, que vous a apporté cette conférence ? Pays par pays, les participants sont interpellés. La Tchéquie va publier un article sur le web, transmettre un rapport à lorganisme qui les a missionné, et insister sur limportance de lapprentissage des langues étrangères, comme de léducation civique ; les Bulgares parlent aussi déchanges Internet, et vont militer pour que soit créée, dans leur ville, une association pour aider les personnes en difficulté ; les Italiens reviennent munis des bonnes idées quils ont travaillées, à transmettre là où ils le pourront, sur le respect, le partage des tâches domestiques, la création despaces pour les jeunes, la sensibilisation à la différence ; les Irlandais sengagent à médiatiser cette conférence « au niveau local et national » et proposent une conférence chez eux pour 2005 ; les Anglais et les Russes aussi vont diffuser les résultats de cette rencontre ; le Portugal ramène aussi des informations à destination des autres jeunes ; etc. « Est-ce que les autres pays ont des questions à poser sur ce qui vient dêtre dit ? », était-il là aussi demandé à chaque restitution. On voit bien limportance que va prendre linformatique dans la constitution des réseaux. Quoique
Un chat informatique avait été organisé un soir de la semaine avec lItalie et lAllemagne, mais na que très moyennement marché, de gros problèmes de connexions étant survenus.
Toujours côté bilan, un éducateur marseillais de lAssociation départementale pour le développement des actions de prévention (ADDAP 13) est venu, lui, à Tulle avec deux jeunes 20 ans des quartiers nord de sa ville. Ils ont été surpris de ce qui ailleurs pouvait encore être plus dur, et lun sest même rendu compte dans un des nombreux contacts entre jeunes, sans éduc quil possédait quelques mots danglais
Même sil ne croit pas trop à « lhomogénéisation des actions de prévention » à léchelon européen, le travailleur social entend prochainement créer une association Europe 2000 ou rejoindre le réseau.
Partie prenante de cette rencontre, le CNLAPS avait parlé, dès 1990, d« Europe du bas ». Par la suite, il avait créé un Groupe action recherche (GAR Europe) et promu des formations de travailleurs sociaux dans ce domaine, comme celle intitulée « Être éducateur ressource en Europe ».
Contenant les propositions de lensemble des participants, une charte finale doit donc être transmise au Parlement de Bruxelles ; mais lensemble des travaux sera également transmis à certains élus et associations nationaux. Pendant la conférence, une vidéo qui sest voulue « transposable » a été réalisée, en vue dêtre diffusée dans dautres colloques internationaux ; la consolidation du réseau Europe 2000 est également à lordre du jour. Le président du conseil général de cette terre corrézienne, Jean-Pierre Dupont, a même promis de transmettre les conclusions de la rencontre au président de la République, en ne doutant pas « quil y sera très sensible ».
Par ailleurs, la création dun réseau est prévu, la Prévention spécialisée tenant à se rapprocher des missions locales, de laction éducative en milieu ouvert (AEMO), etc.
Organisé par le CNLAPS, un colloque sur les échanges européens, « outil éducatif pour les éducateurs de rue », est prévu à lINJEP du 25 au 27 octobre 2001. On y entendra des comptes-rendus de travaux du GAR Europe, par exemple sur les voyages à visée humanitaire, en Europe et en Afrique. Mi-décembre 2001, aura lieu une conférence à Bruxelles sur ces projets (les propositions émises à Tulle y seront remontées). Et les fonds européens peuvent aider à la construction de projets, via les antennes de Jeunesse pour lEurope implantées dans tous les pays, ou presque. Nous nous dirigeons visiblement vers une autre dimension, autrement collective, de la remontée des besoins.
Joël Plantet et Katia Rouff
(1) Conseil général de Corrèze, équipe de prévetion spécialisée - 2 avenue Charles de Gaulle - 19000 Tulle. Tél. 05 55 20 67 95
(2) Europe 2000 2, rue de la Bride - 19000 Tulle. Tél. 05 55 20 88 09
(3) CNLAPS 4, rue de lAvenir - 73100 Aix les Bains. Tél. 04 79 34 36 25
Concernant la formation professionnelle en Europe et couvrant la période 1998-2000, un programme-pilote daction communautaire, baptisé Leonardo I a été élaboré par quatre partenaires : la commune de Bologne en Italie, lorganisation non gouvernementale grecque Kethea, les services sociaux de la commune de Getafe en Espagne, et le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) en France, coordonnateur de lensemble du programme. Lobjectif de lappel doffres était ainsi libellé : « Améliorer la qualité et la capacité dinnovation des systèmes et des dispositifs de la formation professionnelle dans les états membres ». Lidée est alors émise daller vers une labellisation du métier de travailleur de rue en Europe.
Les initiateurs du site Internet considèrent que si toute communauté humaine génère linadaptation sociale, la marginalité et lexclusion dune partie de sa population, « elle doit en conséquence mobiliser toutes les forces nécessaires pour réduire ce processus, rétablir un équilibre et favoriser ainsi linsertion et la promotion des personnes concernées ».
Le travail de rue (streetwork) est lune des formes dintervention les plus adaptées à lapproche, dans leur milieu, des populations en difficulté. Il « doit sappuyer sur lhumanisme, une démarche scientifique, une déontologie professionnelle et non sur la pitié ou la charité parce que nous croyons que chaque être humain est doté dun potentiel interne qui lui permet de progresser et dévoluer en revendiquant des chances égales pour sa réhabilitation matérielle et psycho-émotionnelle ».
Mais comment se définit le travail de rue ? En regard des contextes législatifs différents dans chaque pays, que peut-il être repéré de commun ? Un forum déchanges sur leurs pratiques de professionnels des différents pays doit dailleurs bientôt voir le jour. La construction dune plate-forme qui devrait se nommer yes. forum. org (yes comme youth european socialwork) avec les italiens et les allemands est également à lordre du jour. Cest à partir des constats suivants que sest pensé le site Internet : on trouve dimportantes disparités entre les niveaux et les modes de formation des travailleurs de rue en Europe ; on peut déplorer labsence de formation spécifique au travail de rue dans les formations de base des travailleurs sociaux dans les quatre pays fondateurs (France, Italie, Espagne, Grèce) ; il est essentiel pour les populations difficiles à contacter par les streetworkers pour rencontrer des interlocuteurs professionnels, disponibles et compétents, en vue de « reprendre une place positive dans la société ».
Un programme intitulé Élaborer un outil européen de formation au travail de rue a alors été mis au point, avec deux buts essentiels : dune part créer un outil de formation facilement accessible, enrichi des approches développées par chacun des partenaires, en dégageant les points communs et les différences par pays ; dautre part attirer lattention des pouvoirs publics à lintérieur de chaque pays et en Europe , sur les populations concernées au moyen de diagnostics et de propositions alternatives que le travail de rue permet dénoncer.
« Rencontrer des jeunes dautres pays nous a tout de suite intéressé mes amis et moi, mais notre principale motivation a été de venir parler de notre réalité avec des adultes. Jusquà présent, les jeunes étaient quand même peu écoutés », explique Omar, jeune apprenti de 17 ans. Dans son centre dapprentissage de Lucca, en Italie, la rencontre intéressait tout le monde, trois jeunes ont été choisis pour aller à Tulle avec leurs professeurs. Sur les trois thèmes proposés (famille, délinquance et scolarité), il témoigne : « On ne nous avait jamais proposé de nous exprimer sur ces thèmes, même à lécole ». Dès leur arrivée, ils ont participé à un groupe de discussion et à un atelier théâtre avec dautres jeunes « on a parlé un peu de nous, puis petit à petit, on a fait connaissance avec tous les jeunes présents à la rencontre ». Lors du débat sur lécole, si les jeunes étaient « daccord sur beaucoup de choses », le jeune italien a été marqué par « la différence entre riches et pauvres à lécole. Il y a des pays où les élèves portent un uniforme pour quon ne la voit pas. En Italie, on ne sattarde pas sur cette différence, on shabille comme on peut ».
La famille ? : « Cest partout pareil, il y a beaucoup de divorces. Si dans certains pays, ça semble banal, dans dautres cest plus choquant. Il y a des pays où les parents ont la garde partagée de leurs enfants, mais en Italie, cest rare. Je connais beaucoup de jeunes qui ne voient quun seul parent, même le week-end. »
La violence ? : « En Guadeloupe, les jeunes côtoient la violence très tôt, dès lâge de 10 ans, pas en Italie. Les assistantes sociales accompagnent les familles en difficulté, notamment au niveau de la recherche demploi. Une aide financière est accordée aux familles les plus en difficulté pour que les enfants suivent leur scolarité. Ils sont obligés daller à lécole, même contre leur volonté, cest normal. En Russie, il ny a pas léquivalent au niveau de laide sociale et des enfants tout petits fréquentent déjà des gangs ».
Quest-ce qui a surpris les autres concernant lItalie ? « Le nombre de divorces : 50 % des couples se séparent après quelques années de mariage, cest énorme, dans notre groupe, les jeunes russes et guadeloupéens étaient très étonnés ».
Qua-t-il préféré dans ces journées : « Le dernier jour, on a présenté nos constats et nos propositions et on a pu parler davantage que les adultes lors de la réunion plénière. Ce nétait pas le cas les autres jours, on nous avait dit « ici les jeunes parlent, les adultes écoutent », cétait vrai pour les petits groupes, mais pas pour les réunions plénières. Aujourdhui on a pu parler aux adultes. Une phrase de moi a été retenue « dans le monde, on est tous une seule famille », cest bien parce quelle vient du cur ».
Propos recueillis par Katia Rouff
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