Numéro 586, 30 août 2001

Les trois secteurs de l’économie

Entre le privé et le public, il y a de la place pour un tiers secteur. Mais, aujourd’hui seule la recherche du profit semble avoir droit de cité


Notre société est centrée sur l’activité d’un très vaste secteur économique soumis aux lois du marché. Les entreprises privées à but lucratif ne sont cependant pas tout. On compte, parallèlement, 5,4 millions de fonctionnaires qui assurent une fonction de service public. Et, il existe aussi des activités et des emplois qui ne relèvent ni du marché, ni de l’État : c’est le domaine du tiers secteur. Celui-ci regroupe aussi bien les coopératives, que les mutuelles ou les associations du secteur sanitaire et social (économie sociale), mais aussi les entreprises intermédiaires ou d’insertion, les régies de quartier… (économie solidaire). Ce tiers secteur peut aussi bien être de plein pied dans le marché avec les règles qui lui sont propres (cas des mutuelles qui proposent des assurances, des services bancaires ou des complémentaires maladie ou encore les coopératives ouvrières). Mais il peut aussi chercher à humaniser la production en se fixant des normes ou des cahiers des charges qui renvoient à des valeurs porteuses de sens. Il y a aussi ces activités d’utilité collective qui ne peuvent trouver de rentabilité (comme c’est le cas pour le travail protégé) et qui ont besoin d’être subventionnées. Il est de coutume de ne considérer comme légitime et noble que le secteur privé concurrentiel. Il est tout aussi courant d’affirmer au comptoir du café du commerce qu’il y a trop de fonctionnaires. Pour autant, personne n’accepterait vraiment une diminution du nombre de profs, d’infirmières ou de policiers (les agents des ministères de l’Éducation nationale, de la Santé et de l’lntérieur constituant l’essentiel des effectifs de fonctionnaires) ! Quant au tiers secteur, il est au mieux ignoré, au pire considéré comme non-productif. C’est là le produit d’un discours dominant qui tend à nous convaincre que le bien-être serait exclusivement lié à la profusion des biens et des services disponibles. Pour que cette situation puisse se pérenniser, il faudrait garantir une croissance sans fin et favoriser le dynamisme des entreprises. Pourtant, le constat que l’on peut faire est clair : en 30 ans, la France a triplé son produit intérieur brut (PIB), triplant donc théoriquement sa richesse. Résultat paradoxal : un accroissement important des phénomènes d’exclusion. Le modèle proposé apparaît donc comme vicié à sa base. Il faut sans doute en chercher l’origine du côté des sciences économiques. Le premier des postulats qu’elles nous proposent considère que seule la production des biens et des services échangés sur le marché peut être considérée comme richesse. À l’inverse, tout ce qui ne bénéficie pas de transaction marchande est perçu comme parfaitement improductif. Un professeur de collège qui dispense son savoir est donc une charge pour la société jusqu’à ce qu’il se mette à monnayer des cours particuliers auquel cas, il devient créateur de richesses ! Autre postulat, celui qui consiste à se réjouir de l’accroissement du taux de croissance sans s’inquiéter ni de comment il est obtenu, ni à qui il profite. Si la croissance s’accompagne, par exemple, d’une détérioration de la santé physique et psychique de la population, non seulement, il n’en sera pas tenu compte, mais, en plus, l’augmentation des ventes de médicaments contribuera même à faire croître le PIB (critère suprême du tableau de bord de l’économie) !

En outre, au prétexte de satisfaire les besoins de tous, ce sont les désirs des catégories les plus solvables qui sont comblés, cependant que les plus démunis voient leurs besoins primaires de moins en moins pris en compte. La productivité est donc devenue la seule source du bonheur. Pourtant, l’accroissement des biens de consommation, si elle peut satisfaire un certain nombre de désirs ne constitue qu’un des facteurs concourant au bien-être humain, aux côtés de bien d’autres aspects tels l’amélioration du bien-être physique, la protection et allongement de la vie, la rationalisation des efforts, l’élargissement du savoir et de la culture ou encore le postulat de justice (Kende). De tout cela nos comptables et économistes n’en tiennent jamais compte, pas plus que de l’état des ressources naturelles, de l’environnement ou de l’effet sur le lien social ou sur la qualité des relations humaines, pas plus que l’instruction acquise, l’égalité des sexes, le degré de violence, l’état de santé de la population, son degré de stress et d’angoisse, la qualité de l’air ou de l’eau. Le calcul de rentabilité ignore tous ces facteurs pourtant essentiels à la qualité de vie de la population. Il ne s’agit pas ici de dénier tout droit d’existence aux activités productrices qui fournissent effectivement les produits qui nous sont nécessaires. Ce dont il est question, c’est bien de replacer cette source de richesse à sa juste place, aux côtés d’autres formes de production de bien-être qui ont tout autant le droit d’être reconnues même si leur objectif premier n’est pas de créer des profits ! L’économie ne doit pas être conçue seulement à partir de la concurrence mondiale intransigeante et de la recherche de rentabilité qui caractérisent le secteur privé lucratif. L’utilité sociale et la réponse aux besoins humains (et non pas aux seuls désirs) qui sont le propre du service public et du tiers secteur sont des facteurs tout aussi légitimes.

Jacques Trémintin

A lire : « Qu’est ce que la richesse ? » Dominique Méda, éditions Aubier, 1999, (423 p. ; 120 F / 18,29 euros)


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