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« Tu peux clarifier ta proposition ? ». Guilhem Julien est en train de diriger une petite dizaine de résidents issus de la maison de retraite spécialisée Las Canneles. Françoise, Jacques, Marcelle, Guy et les autres ont entre 50 et 60 ans, sont atteints de troubles mentaux et physiques, ont pour certains un lourd passé psychiatrique. Nous sommes à Moirax, ancien village fortifié du Lot-et-Garonne, 10 bornes au sud dAgen ; les exercices se succèdent dans un lieu magique, un prieuré clunisien habité de statues de bois sculpté du XIe siècle, sil vous plaît : lendroit dans lequel on « fait » le clown doit être choisi avec soin, nous a-t-on précédemment expliqué. Pour pouvoir travailler ici, lanimateur a pris les contacts quil fallait, jusquà obtenir lautorisation. Au grand étonnement parfois des visiteurs, face à ces étranges fidèles gesticulant, tournoyant, vociférant, rigolant. Il sagit en loccurrence, dans un premier temps, de proposer un geste, une émotion, une attitude en la jouant au centre du cercle formé par les participants, avant que la posture en question ne soit reprise en ayant soin de lexagérer par le groupe entier : certains moments, on limagine, sont particulièrement sonores, joyeux, voire hurlants. Un autre exercice consistera à faire le tour de lédifice à deux personnes, « en miroir » : il faudra alors être constamment attentif à lautre, mimer ce quil mime, organiser tacitement une inversion de leader, bref se comprendre. Mais tout cela nest quéchauffement, aucun nez rouge nayant encore été chaussé. Nous sortons de léglise, traversons paisiblement le village quelques salutations avec les habitants jusquà une salle des fêtes large et claire. Le responsable de lactivité y a installé une chaîne audio, et délimité une scène avec un cordage bleu. Derrière cette frontière, vont se raconter des histoires qui seront reprises et brodées par les résidents. En de belles prises de risque, ces derniers se lancent dans des improvisations, utilisent dautres vêtements que les leurs, et plein dobjets-supports. Transformation : les yeux brillent, les sourires et les rires se mettent à éclore et à fuser. Visiblement, ils ont trouvé le clown qui est en eux. Intermède. À un moment donné, Françoise, 50 ans et plutôt corpulente, propose une « danse des foulards ». En un ballet dune grâce étonnante, elle nous offrira un moment rayonnant, qui évoque la mer, le mouvement des tissus légers, la grâce et la passion. Elle a oublié son corps, et dégage un bonheur qui ne peut quinterpeller le spectateur. Applaudissements. Resplendissante, elle déchausse son nez et regagne sa place.
Un matin, les encadrants ont proposé aux membres du groupe de rester seuls quelques instants avec le journaliste de Lien Social. Après une série de remarques largement positives sur le sens de ce travail « Ça passe le temps, ça nous occupe, on ne sennuie pas, ça nous fait voir du monde »
, certaines observations saffinent : « Ça sert à nous faire développer », exprime à sa manière Marcelle. Françoise, pour sa part, raconte comment son copain, celui quelle aime, est un jour tombé dans les pommes et a été hospitalisé. Puis comment, tout cela langoissant, elle en a parlé à latelier et de quelle manière ça la aidée.
Autre atelier : en ce bel après-midi, les résidents du foyer occupationnel Montclair et ceux de la MAS de Tonneins se retrouvent pour travailler ensemble, ce pour la quatrième fois. Nous sommes ainsi une bonne vingtaine de personnes, dont un moniteur-éducateur et une aide médico-psychologique. Sous le regard du groupe, les exercices senchaînent : Sylvie se traîne par terre, bientôt imitée par le groupe, en un impressionnant boulevard des allongés ; là encore, les attitudes de chacun sont amplifiées, mémorisées, retravaillées. Une fois échauffés, quelques clowns partent en coulisses shabiller : ils reviendront coiffés de perruques, chapeautés (sombrero, casquette, képi, toque, béret, feutre ou même casque de motard). Dorothée arbore une magnifique perruque multicolore, « de princesse », minforme-t-elle ; « William, tu viens chercher ton nez ? », entend-on plaisamment dans les coulisses Avec leurs noms de clowns Robocop, Pipo, Bebe, Lorena, etc. , et leurs outils (trompette, robinetterie, poussette denfant, valise et bien dautres ), sur une musique entraînante (Quantanamera, en loccurrence), les improvisations se tissent : là, histoire de lapin, de baguette magique, de chien rouge. Applaudissements nourris. Retour, au sens de feed back, organisé par lanimateur avec les participants, recueil dimpressions et commentaires : « Javais peur que tu ne frappes un peu trop fort, avec ta baguette », avoue le moniteur-éducateur à un des résidents ayant participé à limpro. « Et toi, Dorothée, quand tu dis : « Et moi, et moi, je peux jouer ? Viens donc le dire plus fort, au milieu des autres », conseille Guilhem, metteur en scène.
Deuxième impro : ce sont Skippy, Tartuffe, Mignon et Pâquerette qui, sur lair martial du Pont de la rivière Kwaï, se mettent en scène. Une majorette défile, drolatique ; sous son képi, imperturbable, un autre fait mine de sendormir, ou de passer le plumeau ; un coup de xylo, des cymbales avec les coussins, une baguette contre un vase, des maracas improvisées, lorchestre est constitué. Retour : « Karine na pas joué le jeu de lorchestre Est-ce que tu lui as dit ? Oui, oui » ; lAMP qui a joué avec eux : « Cest toujours difficile, dêtre sur scène, il faut chercher des pistes ». Sur une salsa, une troisième impro utilise une poussette pour faire émerger quelque chose dassez cacophonique. Mais là aussi, des mots seront mis sur des choses indistinctes, approximatives. Évoquant une attitude, à un moment donné : « Tu as fait un barrage net avec ton corps, mais sans violence, sans agressivité. Bien posé » félicite lanimateur. Quen pensent-ils, eux, les résidents ? « Le clown mapporte de la rigolade. Ça change des autres activités que lon connaît. Cest pas comme les clowns du cirque, cest pas le même genre, cest différent. Cest un amusement. Jen fais laprès-midi, et quand on a un engagement, il faut aller jusquau bout », sest confié Guy, 59 ans, à Las Canneles infos [2] de juin 2001, une gazette dinstitution « à parution aléatoire mais plutôt mensuelle ». Car cest bien dun véritable travail dont il sagit, entrepris sur un long terme, et les conseils du professionnel en général parfaitement bien compris balisent régulièrement les interventions : « lâchez prise », « regardez-vous », « donne ton regard », « rejoignez votre place public » ou « appuyez-vous sur votre état » Alors, le clown-formateur ne nous étonnera pas outre mesure en nous expliquant : « Nous sommes convaincus que les personnes dépendantes ont des ressources émotives, expressives, imaginaires constituant un véritable trésor enfoui ». Davantage quun espace thérapeutique il insiste sur ce point , cest une médiation dans laquelle le recours au nez rouge, au masque de clown permet de « mieux se démasquer » : lacteur peut alors « sabandonner au jeu », peut-on dailleurs lire dans le rapport dactivité 2000 de lassociation, « à une combinaison de sa réalité et de son imaginaire, à une nouvelle perception de ses émotions, fragilités, initiatives. Abandon dautant plus périlleux pour ces personnes dépendantes qui saccrochent à leurs stigmates, à correspondre à limage que lentourage perçoit deux. Le dispositif du jeu de clown doit donc être innovant, rassurant, rigoureux pour les participants ». En effet, une authentique rigueur professionnelle garante de qualité, rassurante accompagne la démarche : ateliers en salle extérieure à linstitution (sauf impossibilité), rituels, accompagnement et information constants, commentaire et travail daprès improvisations, échauffement systématique avant celles-ci Être clown, on ne le dira jamais assez, est une affaire sérieuse.
Guilhem Julien évoque le parcours dun résident« Bernard, 55 ans, vit dans une maison de retraite spécialisée, replié sur lui-même, ne va à aucune des activités proposées par linstitution. Il est venu à ce jour à quinze ateliers clown-théâtre. Du premier au quatrième atelier : assis durant toute la séance, Bernard baisse la tête. Il est participant de latelier, inséré dans le groupe. Du cinquième au septième atelier : participe au cercle rituel du début de la séance. Le groupe reprend son attitude corporelle sans quil le sache à lavance, semble prendre du plaisir à cette « reprise » ; il porte un chapeau. Du septième au dixième atelier, participe à certains jeux déchauffement, « je ne sais pas quoi faire ». Cependant ses propos sont mis au service du jeu, puisque repris par le groupe. Du dixième au douzième : met le nez de clown, porte chapeau et veste. Il joue au jeu du passage rideaux, sappuie sur son état, « Que faut-il faire ? ». Suite à ma proposition damplifier son état, il semble prendre beaucoup de plaisir à exagérer, à jouer avec son corps. Du douzième au quinzième atelier, changement de lieu de lactivité, nous sommes non plus dans une salle polyvalente, mais dans un véritable théâtre. Bernard semble impressionné, participe à léchauffement, mais ne veut plus jouer sur le dispositif clown
(Aux dernières nouvelles, il va de mieux en mieux : maintenant, « il joue nez de clown et habits », nous a indiqué, au téléphone, lanimateur). |
« La plus perdue de toutes les journées est celle où lon na pas ri », assurait gravement Gustave Flaubert. Et dans un article sur le rire, lhistorien Quentin Skinner évoquait récemment [3] lexemple de Démocrite, « dont le grand âge et le tempérament fondamentalement bilieux le rendirent si frustré et si irritable » quil finit « par tomber dans une dépression suicidaire. Or lidée est que la décision de Démocrite de cultiver le rire en se plaçant sur la route de labsurdité humaine lui apporta une cure pour sa condition [ ]. Ainsi, comme Hippocrate lavait bien compris, le rire de Démocrite, loin dêtre un symptôme de folie, fut probablement le moyen principal de préserver sa santé mentale » On peut dailleurs trouver dans lHistoire, maintes illustrations de la sagesse du fou.
« Comme le fou du roi, le clown porte des signes marquant sa marginalité. Le clown se place non pas au centre, mais à la périphérie de linstitution : cest un excentrique », précise Jean-Bernard Bonange dans le récent premier numéro de Culture Clown [4]. Avec son polo jaune et son pantalon écossais muni de larges pièces aux genoux et aux fesses, Guilhem Julien a-t-il la tête de lemploi ? Quest-ce quune tête de clown ? En tout état de cause, il est armé dun diplôme dEtat déducateur spécialisé (DEES), dun brevet dEtat déducateur en sport adapté (BEESA), et dun brevet daptitude aux fonctions de directeur de centre de vacances (BAFD). Il prépare aussi un mémoire en économie sociale. Il a été animateur, éducateur, conseiller en reclassement professionnel, metteur en scène, ouvrier dentretien, puis clown. Depuis 1997, il est en formation dacteur-clown à lécole du Bataclown et, depuis son premier atelier de clown théâtre (janvier 99) en supervision mensuelle dans cette même compagnie. Après avoir ramé un temps certain, il monte son association, Clownenroute (1), en septembre 1999. Au début, trois ou quatre personnes la composent. Le président en est un travailleur social. Un directeur de foyer, mais aussi une représentante de la mairie de Moirax y sont entrés fin mai dernier, à loccasion de la dernière assemblée générale ; un habitant du même village devrait bientôt les rejoindre « Rien ninterdit », selon les termes de Bernard de Lachevrotière, président du CA, que nous interrogeons à ce sujet, « à des travailleurs sociaux, clowns ou non, de faire partie de lassociation » Il estime quil faut renouveler les réunions de travail avec les structures, et constituer une sorte de réseau dans le département, continuer de rechercher des subventions, « voire européennes ».
La ténacité payant ( sans jeu de mot, après les grosses difficultés du début), la situation se stabilise (il est en voie dobtention dun statut dintermittent du spectacle) et devrait permettre à lassociation dembaucher un emploi-jeune en septembre. Monsieur Julien travaille actuellement avec cent cinquante clowns, handicapés ou travailleurs sociaux, avec lesquels il avait failli, nous dira-t-il par la suite, venir nous accueillir à la gare ! Ils sont intervenus à lantenne de plusieurs radios locales ; Le Petit bleu de Lot-et-Garonne, canard local, leur a consacré deux papiers : sur lactivité proprement dite (20 février 2001), mais aussi à partir de lassemblée générale de lassociation, fin mai dernier. Plusieurs projets pour les mois à venir : amplifier les stages et développer les rencontres Mais à la fin de lannée civile, pourrait être organisé un spectacle « ouvert » ( au public « normal ») dans un des deux théâtres agenais, rassemblant les clowns de neuf institutions travaillant avec Clownenroute et une dizaine de clowns issus de compagnies de théâtre amateur. Et pour 2002, dans le cadre dune semaine de lutte contre le racisme, doivent être organisées des rencontres entre résidents de centre daide par le travail (CAT) et élèves de BTS, avec la présence attendue dAlbert Jacquart. Autre projet, qui verra le jour avant la fin de lannée civile, la bande des clowns, journal en gestation. On attend le numéro zéro.
Comment travaille un clown animateur dateliers ? Celui-ci organise, comme nous lavons vu plus haut, des séances régulières, mais participe également à des transferts, proposant alors une activité clownesque beaucoup plus intensive. Il est plus que persuadé, habité par lidée que le clown-théâtre est un support dexpression efficace pour les personnes les plus dépendantes Néanmoins (si lon ose écrire, et selon la formule du Bataclown) « il ne sagit pas dapprendre à faire le clown, mais plutôt de découvrir notre propre clown ». Ses partenaires aujourdhui sont donc maisons de retraite spécialisées, foyers occupationnels, instituts médico-professionnels, maisons daccueil spécialisé ou centres daide par le travail (tous établissements financés par le conseil général, à lexception des MAS et dun IMPro qui, eux, le sont par la Sécurité sociale). Prenons par exemple la période janvier-mai 2001, pour un CAT : les séances proprement dites sept ateliers dune durée de trois heures ont permis, outre le travail lui-même, une rencontre avec une autre compagnie de clowns et la création dune caisse commune gérée par le groupe. Dans le bilan, le contenu des interventions est détaillé : jeux déchauffement (chur miroir, acteur suiveur, leader simultané, jeux du leader, etc) ; jeux de clowns, improvisations solo, duo ou trio ; création despace scénique Un bilan individuel, joliment intitulé La route des acteurs clowns, résume le parcours de chacun : pour lun, il remarque « un clown érudit qui souvent mélange les longues phrases français/arabe » ; un autre « se détache progressivement dune image de clown gentil/disponible, laisse vivre parfois dans le jeu ses tensions, ses agressivités » ; sont relevés pour dautres un « basculement dans un imaginaire très riche », une « présence très forte sur scène », un « plaisir à vivre ce qui vient en lien avec le thème de limprovisation » ou au contraire « peu douverture dans le jeu », un « abandon des scénarios et des personnages » ou encore un « jeu stéréotypé apportant peu dévolution à limprovisation » Le groupe, ensuite, est caractérisé dans lécrit, sans complaisance et toujours dans une perspective évolutive : « Pendant latelier, dans le jeu, ils saccordent à correspondre à une image quils simaginent que le public attend deux, ou à être des acteurs qui font bien, qui se doivent de faire rire, pas de prise de risques » Des projets sont enfin formulés, en termes de proposition : « Si notre partenariat pour lannée prochaine se poursuit [ ] la formule stage me paraît la plus judicieuse, cest-à-dire au moins deux jours dateliers clown-théâtre, favorisant le « lâcher-prise ». Spécifique, lactivité clown reste quelque peu en marge de linstitution (« ce qui se passe là-bas reste là-bas », dira un travailleur social) Alors, même si des entretiens peuvent être sollicités auprès dun (e) psychologue ou psychiatre, et même si la plupart des résidents sont pris en charge thérapeutiquement à lextérieur de létablissement, nous pouvons nous demander sil ne serait pas souhaitable que ces moments dexpression privilégiés des questions liées à lintimité, la violence, la sexualité y émergent puissent être davantage intégrés dans et par linstitution. Certains se récrieront : « Cet univers doit rester à part, et en tout cas extérieur à linstitution ». Mais entre deux ateliers ? Ny a-t-il aucun risque daucune sorte ? Au final, lactivité clown convainc largement par la lumière quelle dégage, la joie légère quelle dispense, le dynamisme quelle insuffle. Les rapports nouveaux ainsi créés entre résidents et encadrants sont très certainement producteurs de nouvelles richesses, pour les uns et pour les autres. Une aventure de vie.
Joël Plantet
(1) Clownenroute -14 rue Louis Brocq 47550 Boé. Tél/Fax 05 53 96 46 65 ou 06 86 86 72 15.
(2) Las Canneles BP98 82403 Valence dAgen. Tél. 05 6329 67 20.
(3) In Le Monde daté 15 juin 2001, La philosophie et le rire
(4) Culture Clown n°1 (janvier 2001 50 F) Publication du Centre de recherche sur le clown contemporain La Robin 32220 Lombez. Tél. 05 62 62 46 78. mail : bataclown@wanadoo.fr
Ce soir, près dAgen, cest la première réunion des « clowns-travailleurs sociaux » venus des différentes structures du département. La soirée commence par la visite décontractée des locaux de lassociation Clownenroute, que beaucoup ne connaissent pas encore. Puis la réunion démarre, avec le responsable, Guilhem Julien, et son superviseur, Jean-Bernard Bonange, cofondateur du fameux Bataclown : alors, interroge-t-on, comment léducateur se sent-il sur scène, affublé des accessoires de clown ? Pas trop mal, merci, répondent les travailleurs sociaux. Oui, mais quelles sont les limites de tout cela ? Comment définir le lien qui sétablit avec le partenaire de jeu ? Comment la fonction professionnelle se dissocie-t-elle de lacteur, du clown ? Ny a-t-il pas de faux pas ? En cas dagressivité dun résident, par exemple, faut-il rester dans le jeu, ou en sortir ? Ne risque-t-on pas de se trouver coincé entre sa position déduc et son faux nez ?
Il nest pas question de nier que certains moments puissent être délicats : une AMP se souvient avoir pris quelques coups de bouteille (en plastique), avant de se réfugier dans un carton pour attendre la cloche, signe de la fin de limprovisation. « Ce qui est difficile » dans ces moments-là, commente alors un éducateur, « cest de donner du jeu » : la clown enfermée dans le carton aurait trouvé du jeu si elle avait joué sa peur. Se souvenant de cette situation, le clownenroute rappelle que lagressivité de la résidente avait ensuite été parlée, qu« un clown na pas le droit de faire mal » et que celle-ci avait au final exprimé : « On a bien joué ! »
Les personnes handicapées voient que léducateur (ou assimilé) peut être lui aussi en difficulté. « À partir du moment où on met le nez rouge, il y a une sorte déquilibrage, et on oublie la dualité éducateur/handicapé. Ya plus de diplôme sur le front », dira même un participant. Un autre résume : « Cest lhumain qui parle à lhumain » ; dautres en revanche sont beaucoup moins daccord. « La première chose quils voient, cest léduc, quon ait le nez ou non ! ». La question de la limite se pose partout, et le superviseur rappelle que lon doit « confier à son clown le traitement de cette question, se détacher de la question « si jétais éducateur, que ferais-je ? »
Les réflexions se succèdent sur cette dualité : « cest peut-être moins difficile pour les handicapés que pour nous de le mettre, ce nez », « finalement, ce serait nous, les handicapés, quand on la ». Beaucoup de moments relationnels forts sont évoqués. Globalement, « le clown, cest un véhicule, cest une autre respiration », énonce quelquun. En tout cas, lactivité est forte, épuisante et au retour, les résidents sendorment souvent dans le camion : « Physiquement, on donne, et on se donne ».
De même que le travailleur social peut devenir clown, de même toutes proportions gardées le journaliste peut être sollicité pour une participation directe à latelier. Après un moment de surprise, ladaptation
Quand lanimateur ma demandé de ne pas prendre de notes pendant les ateliers, un sentiment de panique ma envahi : comment allais-je pouvoir travailler ? Alors, en cercle avec les résidents du foyer occupationnel et de la maison daccueil spécialisée, lors du premier exercice où chacun met en scène une attitude, un sentiment, jai proposé mon inquiétude, en magitant fébrilement, « je dois prendre des notes ! Comment je vais faire ? Au secours ». Finalement, tout sest bien passé, et le fait davoir posé « publiquement » ma préoccupation navait pu quaider à résoudre le « problème »
De même, la première fois que Guilhem Julien ma demandé, à limproviste, daller sur scène pour raconter une histoire devant le groupe, une question ma percuté : comment allais-je faire mon travail de journaliste si je devenais un participant trop actif, si moi aussi jallais à la recherche de mon propre clown ? Il nétait en aucun cas question de refuser, la relation établie avec les résidents ne le permettant pas. Jai raconté mon histoire, un peu gauche. Les clowns qui lont reprise en ont dailleurs restitué une fort aimable fantaisie. Mais la vraie stupeur fut quant le responsable de lactivité a proposé une « deuxième histoire racontée par Joël » ! Jétais résolument mis à contribution, et ma spontanéité aussi. Jai alors convoqué in extremis un cocasse souvenir de vacances, une coupe épique de cheveux par une coiffeuse crétoise, géante plus quautoritaire. Succès. Ouf. Je me rassieds. La reprise de cette situation par les clowns sera convaincante, très physique, marrante.
JP
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