Numéro 583, 5 juillet 2001

Que font les travailleurs sociaux pour les Rmistes ?

Des gens bourrés d’idées se sont confrontés aux assistantes sociales, conseillers à l’emploi, référents divers, à propos de leurs dossiers sur le revenu minimum d’insertion. Alain Dussort, réalisateur, en a tiré un documentaire très sévère à l’égard d’une administration qu’il décrit tatillonne et humiliante. Au contraire, David C. jeune créateur de mode et encore allocataire, ne tarit pas d’éloges pour ceux qu’il appelle affectueusement les gens du RMI. Deux points de vue très différents


Un documentaire qui dénonce énergiquement le « contrôle social » inhibiteur de création

Des mimes sur un banc : une Marianne blanche est joliment entourée de deux petits personnages allégoriques, bleu et rouge. « Tu vas me le donner, ce putain de RMI ! » clame, très rock, la chanson « Monsieur le préfet, j’ai été gentil » de Rémi Bienvenu, du Groupe électo-ménager. La Marianne fait non de la tête… Le ton est donné. Dans une séquence préliminaire, le réalisateur se filme en contre-plongée en train de faire part de son projet à un contrôleur : « Vous êtes chargée de mon insertion… Pouvez-vous me faire rencontrer des gens de la CAF ? — Nous avons une mauvaise image, impossible… — Vous n’en avez rien à foutre, alors, de mon insertion ? » questionne, radical, l’auteur. Qui va se passer d’une aide à laquelle il ne croyait guère et trouver seul ses témoins…
Jean-Christophe en est à son deuxième précontrôle. Il est théâtreux, monte des projets qu’il essaie de vendre, tente de convaincre l’assistante sociale de la réalité de son activité de recherche d’emploi. C’est pas gagné : plutôt intrusive, l’AS veut voir les relevés de comptes, s’intéresse aux économies du demandeur, demande le passeport pour vérifier des dates de départ et de retour, réclame « les preuves ». Caché dans un placard (!), le réalisateur n’en perd pas une miette. Une voix off nous confie ensuite que le contrôle a été « négatif » : pourtant, la pièce de théâtre de Jean-Christophe, Réussissez votre chute, a été un franc succès…
Aude est contrôlée tous les mois. Là, la caméra est dans son sac, toujours à l’insu de la travailleuse sociale, et la jeune femme se filme elle-même. Son projet est la création d’un centre de yoga et de massage, mais son interlocutrice, chargée du contrat d’insertion, reste ferme. Elle veut une étude de marché, Aude devant s’assurer de la rentabilité de l’affaire : « Prouvez-nous que ce secteur est porteur ». Voix off : Aude trouvera finalement un mi-temps… dans un restaurant, et commence une formation de yoga…
Suspendu de RMI et militant de l’association Agir ensemble contre le chômage, Éric, lui, conteste devant le tribunal administratif, en commission de recours de la DDASS. Il fait partie de ces protestataires qui crient ou écrivent « Plutôt chômeur que contrôleur ! », « Un revenu, c’est un dû ! » ou « RMI… nable », voire occupent une CAF, décrochent des articles dans le Canard enchaîné, dénoncent inlassablement les 200 000 contrôles annuels d’usagers du RMI, les retards de traitement des dossiers et les méfaits du logiciel Crystal, manifestent devant la Bourse, bref se bougent. Un des scandales dénoncés ici est l’absence de réunion annuelle ouverte aux usagers, pourtant prévue dans les textes, à la CAF de Paris, alors que cela se fait ailleurs. Au final, la commission rétablira Éric dans ses droits.
Quatrième séquence : à Lyon, Josiane, jeune grand-mère, termine une période d’essai dont elle sait qu’elle sera sans grand résultat, certaines associations utilisant « ce système pour soutirer du travail gratuit » ; sa propre fille a été suspendue trois mois de RMI et son fils, toxicomane, est à l’hôpital. Précarité, précarité : « À part les restos du cœur… Merci, Coluche ! » ricane, gouailleuse, Josiane. Finalement, la même voix off nous apprend que le RMI devrait être rétabli pour sa fille, que son fils a réussi la première partie de son BAFA, mais qu’elle-même… cherche toujours du travail.
Dernière séquence. Patrick passe en commission locale d’insertion, en Ariège. Ce mec fourmille d’idées et d’activités : animation (bénévole) de cours de capoiera avec des jeunes, sylviculture associative, organisation de chantiers collectifs d’auto-construction, de réhabilitation de l’habitat, montage vidéos, fabrication de jus de pommes… Pourtant, « vos projets avancent… doucement », lui reproche-t-on. Lui aussi gueule contre ce « contrôle économique policier » et revendique : « Le RMI est un droit de solidarité national ». Les travailleurs sociaux rappellent leur mission d’accompagnement des personnes vers l’autonomie. Voix off : Patrick va sortir du RMI, pour une activité intermittente de montage vidéo. D’ailleurs, avec le réalisateur, un projet de documentaire est né, intitulé « Ruralité urbaine »…
Alain Dussort avait participé, en 1995, au documentaire Chronique du dragon sur l’occupation de logements par des sans-logis ; l’année suivante, il co-réalise La Ballade des sans-papiers ; il est l’auteur également d’un documentaire sur une grève dans un hôpital psychiatrique parisien… Ici, le réalisateur, lui-même en butte aux tracasseries administratives, n’y est pas allé de main morte : « On est vu comme des handicapés sociaux »… ; les modalités des contrôles sont pour le moins interrogées, et les « érémistes » concernés sont là défenseurs créatifs de projets de vie, parfois collectifs, qui entraînent la plus vive suspicion du « système » ; en filigrane, le débat sur le revenu minimum d’existence… Les moyens employés pour la dénonciation — justifiés par l’absence de dialogue — peuvent être discutés ; au final, les témoignages appellent le débat, et le mieux serait la participation de toutes les personnes concernées. Des projections publiques ont eu lieu, principalement en Ariège (département marqué par un fort taux de croissance du RMI) où le conseil général a demandé à voir le film, et à Paris. On ne peut qu’encourager la discussion autour d’une telle parole, sans concession et en prise directe avec la vraie vie.

Joël Plantet

Documentaire réalisé par Alain Dussort, montage Régis Cany. La cassette peut être acquise pour 200 francs ou 30,49 euros (frais de port inclus), et des débats peuvent être organisés avec la participation du réalisateur. S’adresser à : Catharsis Productions - Las Fites - 09240 La Bastide de Sérou. Tél. 06 86 10 53 05.


Un témoignage qui loue l’aide sociale apportée par les gens du RMI : mille conseils et toujours très disponibles

La salle bruit encore de murmures… Musique… Silence. Une voix off. Des mots s’égrènent : « Naissance… Croissance… Recomposition… Ébullition… Éclosions ». Ça commence… Les regards se figent. Talons hauts, démarche chaloupée, à peine hésitante, premier mannequin dont les yeux cillent imperceptiblement sous la lumière crue des projecteurs… Vingt et une silhouettes, hommes, femmes, robes mousseline de soie plissée, jupes satin, gilets et pantalons toile de soie, tops dentelle nervurée et éclatée, camaïeux de couleurs, blancs, rouges, crème… s’écoulent sous les regards. La féerie ne dure que quelques minutes, quinze, vingt, tout au plus. Un jeune créateur, David C., vient de présenter sa collection couture 2001 printemps-été hommes-femmes.

Envers du décor… Dans les coulisses, les très jeunes mannequins sont déjà retournés à leurs habits ordinaires du vous et moi. Tout va très vite. David C., assailli par la presse — la presse étrangère, la presse française n’est pas au rendez-vous, hormis une chaîne de télévision — et par des hommes en cravate (des hommes d’affaires ?), répond aux sollicitations, sourit, explique, serre des mains, remercie. Le public s’évanouit vers la sortie ; invités et initiés se pressent autour du bar.

David C. a 29 ans. C’est un jeune styliste créateur. Son nom n’est pas connu, il n’est pas (pas encore ?) une valeur sûre. David C. est bénéficiaire du RMI. C’est son deuxième défilé. Nous sommes à l’espace Paul Ricard, rue Royale, VIIIe arrondissement de Paris, excusez du peu. La salle a gracieusement été prêtée — bar et chaises compris, des détails qui ont leur importance — par une connaissance.
À 14 ans, David C. passe son CAP de couture puis un BEP, travaille un an comme mécanicien en confection. Il monte à Paris, démarche, muni de son dossier, toutes les maisons de couture, se fait refouler : « Expérience un peu trop scolaire ». Mais il persiste, insiste, écrit 250 lettres, finit par travailler gratuitement comme stagiaire auprès de créateurs, puis comme apprenti styliste-modéliste en contrat de qualification. Il suit le Cours Berçot « la meilleure école de Paris » (la plus chère ?), travaille le soir et le week-end dans le télé-marketing pour payer les cours.

La réalisation d’un défilé — c’est un petit défilé — comme celui-ci (une vingtaine de pièces, des matières de qualité, la location d’une salle, les mannequins, une équipe de coiffeurs-maquilleurs, l’installation musicale, le bureau de presse) représente un coût minimum de 130 000F. David C. a dessiné, découpé, cousu, teint, réalisé ses modèles, seul, à la main. Ses tissus proviennent du marché Saint-Pierre, la dentelle est un don de la Société française de la dentelle, des jeunes créateurs ont prêté les chaussures. Les mannequins bénévoles non professionnels sont des élèves du Cours Berçot. Hôtesses, maquilleurs, coiffeurs sont des amis de David C. Les contacts avec la presse, la conception de la musique, les photos et les vidéos du défilé sont réalisés par David C. et ses amis. C’est un travail colossal, mené par une équipe de non professionnels qui s’est investie avec bonheur dans cette aventure. « Ils ne sont pas dans la mode. Pour la plupart, ils ont des métiers où ils ont des horaires réguliers. Ce sont eux qui m’ont proposé de m’aider et, bien sûr, j’ai dit oui » précise David C. « Je vais leur envoyer photos et articles de presse pour les remercier ».
David C. a loué les projecteurs et les appliques pour la lumière, les baffles pour le son, les supports matériels pour les photos, vidéos et CD roms. Il a pu le faire grâce à une subvention du groupe LVMH, qui l’avait remarqué, lors d’une exposition « jeunes créateurs », au musée Galliera.
Un studio de 25 m2 du Xe arrondissement. Où est le cadre luxueux de l’espace Paul Ricard ? L’étroit couloir est encombré par les vêtements du défilé, pendus sur une tringle sommaire. Un lit, une petite table, deux mannequins de couture. Nous sommes dans l’atelier-logement de David C. Il s’accommode de l’exiguïté des lieux. Pour l’instant, il n’a pas le choix. « On entre dans ce métier parce que l’on aime ça. On fait des écoles, des stages pour apprendre, pour « se faire un œil ». On rencontre des gens. Un jour, on a le déclic. On a envie de commencer, on se sent prêt et, à partir de là, plus rien ne vous arrête. Mon métier, la base, c’est la passion. Je vis pour ça. Mes plus grandes joies, mes plus grandes angoisses, c’est ça. Je suis passionné depuis toujours et j’y crois à 150 %. Le talent ? Je ne sais pas ce que c’est. Peut-être, dans 10 ans, on verra le travail. Parfois, on me dit : « Tu as eu de la chance ». Non, la chance n’existe pas, même pas le hasard. J’ai un parcours où j’ai travaillé, travaillé. Je suis très ambitieux. Voir un de mes vêtements porté par un inconnu ; ah ! c’est beau ça, la première fois où cela arrive…
J’ai demandé le RMI, à mon retour des USA, après un stage auprès d’un créateur. Je pensais travailler dans le télé-marketing mais alors, je n’aurais pas pu me donner à fond dans la réalisation de ma collection et travailler auprès de jeunes créateurs. Je n’aurais plus dormi, cela n’aurait pas été possible. On travaille souvent pour la gloire dans ce métier, pour apprendre. Le RMI, c’est un tremplin, une sacrée aide pour vivre pendant un certain temps. Je peux payer mon loyer, ma nourriture et en même temps, travailler à ma prochaine collection et rencontrer des professionnels. Non, le RMI, ce n’est pas humiliant. Je n’ai pas honte de dire que je suis RMIste et que je suis à l’ANPE. Quand je l’ai dit à X de LVMH, il m’a dit : « Mais comment faites-vous ? « Eh bien – lui ai-je rétorqué – comme tout le monde, je me débrouille ». En France, quand on est RMIste ou à l’ANPE, on baisse la tête. Quand on n’a pas de travail, plus rien ne va. Alors que tout n’est pas forcément de votre responsabilité ».

David C. a eu affaire avec ceux qu’il nomme « les gens du RMI » : Alexandra, assistante sociale du conseil général de Paris et Albert, conseiller à l’emploi de l’ANPE, travaillant dans une structure spécialisée en vue de l’insertion socioprofessionnelle des RMIstes ; Hélène, référente de la boutique de gestion (1), association d’aide à la création d’entreprise pour les bénéficiaires parisiens du RMI. « Les gens du RMI ont toujours été impeccablement bien. Alexandra et Albert m’ont donné mille conseils, ils ont toujours été très disponibles. Ils ne m’ont jamais pris beaucoup de temps sur mon temps de travail. On s’est vu régulièrement. J’ai pris confiance peu à peu en eux et eux en moi. Ils se sont dits, je pense : « Il travaille vraiment, il ne nous raconte pas de blagues ; eh bien, on va l’aider ». Ils ont vraiment compris les contraintes de mon métier et ça, c’est formidable pour des gens qui ne connaissent pas le milieu. Après un défilé, il se peut que l’on ne vende pas de vêtements. Albert m’avait dit : « Il ne se passera peut-être rien, mais ça, c’est normal ». Les gens de la boutique de gestion sont des commerciaux. Ils sont compétents sur la vente d’un produit. Ils sont intégrés dans un réseau, ils sont en contact avec le musée Galliera et LVMH par exemple ; ils se connaissent et tout est alors plus facile. Je travaille en emploi-jeune depuis peu, comme styliste-créateur, à la boutique de gestion. Je perçois le SMIC. Si je réalise des ventes, je peux les facturer. J’ai un compte professionnel à mon nom, sous couvert de la boutique de gestion. Le but, c’est de m’apprendre, en tant que futur créateur d’entreprise, à gérer mes dépenses de fonctionnement et à dégager un salaire pour me payer ».

« Nous l’avons rencontré en fin de parcours d’insertion » souligne Albert. « David C. est un professionnel intégré dans son milieu, connaissant bien son milieu, avec une formation de bon niveau. Il sait monter un défilé, créer des modèles ; il a plus de difficultés à coordonner ses démarches, à appréhender la gestion d’une entreprise. Normalement, il aurait dû avoir un statut d’artisan ou d’indépendant ou créer une SARL, mais il y a des charges à payer, voire un capital à engager. Nous l’avons dirigé sur la boutique de gestion. Là, il a des ressources, il est salarié, il est dégagé des soucis financiers. David C. avait besoin d’être assuré dans ses démarches, d’y voir un peu plus clair. Nous avons été le lieu ou il pouvait faire le point, avec un regard extérieur à son métier. Cela nous a demandé du boulot parce qu’il fallait pouvoir donner des réponses précises ; David C. était exigeant. On ne savait pas comment on allait l’aider. On a cherché, on a bricolé. Il adhérait à l’idée d’un accompagnement, c’était le plus important. Le problème de l’accompagnement, c’est que si tu es tout seul à accompagner, tu n’accompagnes pas bien loin. C’est valorisant d’accompagner quelqu’un qui marche bien. Cela change des situations bloquées ».
« J’avais compris qu’il fallait que David C. s’investisse à fond dans ce qu’il faisait » explique Alexandra. « Il avait besoin du temps du RMI pour réaliser son projet, d’échanges et de discussions. David C. est un exemple atypique et, en même temps, il correspond bien à ce que le dispositif RMI propose à la base, c’est-à-dire une aide provisoire en attendant qu’une dynamique se mette en place. Il a un emploi salarié dans son domaine ; il n’a pas été contraint de prendre un emploi alimentaire. On ne pouvait espérer mieux pour lui finalement ».

Anne Catal

(1) La boutique de gestion de Paris - 95 boulevard Voltaire - 75011 Paris. Tél. 01 43 55 09 48 Fax 01 47 00 89 89


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