Numéro 579, 7 juin 2001

Les familles deviennent plurielles

Il n’y a plus une seule et unique bonne façon de penser, de vivre en société. Il en va ainsi des modèles familiaux de plus en plus multiples et diversifiés


La famille pourrait apparaître aujourd’hui comme l’une des institutions les plus menacées dans son devenir, du fait des mutations en cours. Pour autant, 87 % des 15-29 ans interrogés en 1998 considéraient qu’elle devait rester la cellule de base de la société. Pour comprendre cette contradiction, il faut peut-être en revenir à la profonde diversité de ce qui constitue cette organisation élémentaire de la communauté humaine, qui a toujours su s’adapter aux besoins manifestés par son époque. Finalement, ce qui est contesté, ce n’est pas tant la famille comme mode d’organisation aux formes très diverses, mais son expression unique telle que nous la connaissons aujourd’hui et son exigence d’exclusivité. Car, la famille ne se résume pas à sa forme actuelle la plus répandue : le couple parental et ses enfants. Cette version constitue en réalité le maillon d’une longue chaîne qui a proposé de nombreuses combinaisons différentes par le passé et qui continuera à agencer d’autres types d’assemblage encore à l’avenir. C’est au XIXe siècle que ce noyau nucléaire s’est imposé, au détriment des autres modalités telles la famille communautaire (tous les fils se mariaient et s’établissaient au foyer parental) ou encore la famille-souche (un seul des fils héritant et restant avec ses parents, les autres devant s’installer ailleurs). Mais, cette suprématie n’a pas duré très longtemps. D’autres modèles ont émergé, sous l’effet du basculement de la référence au groupe à la référence à l’individu. Le triomphe de cet individualisme revendiquant l’épanouissement de chacun et l’authenticité des relations a entraîné le rejet des règles traditionnelles et des conventions, ainsi que la disqualification de la morale. La vie privée n’est dès lors plus fixée à l’avance en fonction d’une nécessité ou d’une norme sociale. La recherche du bonheur personnel passe avant la soumission à un code que la société, auparavant, imposait. Le choix de se marier et de se séparer relève dorénavant de la conscience individuelle. Le cadre familial imposant un carcan qui écrasait les désirs et aspirations de chacun et notamment des épouses (reléguées à l’éducation des enfants et à l’entretien des foyers pour 71,4 % d’entre elles encore en 1961) a craqué de toute part. L’exigence de sincérité s’oppose au formalisme de la convention. Le libre engagement au sein du couple ne rend plus nécessaire une institution du mariage créée à l’origine pour sceller la relation de deux familles au travers de personnes qui ne s’étaient pas le plus souvent choisies : « le mariage d’amour tue le mariage ! » D’où une crise majeure de la nuptialité : entre 1960 et 1995, les mariages sont passés de 320.000 à 255.000, les divorces de 32.600 à 124.000 et les naissances hors mariage de 6,1 % à 37,6 %. Plus de 4 millions de personnes (sur les 30 millions qui vivent en couple) ne sont pas mariés. Si une large majorité de la population reste attachée à la conception du mariage et de la famille nucléaire, une minorité non négligeable a pu développer ses propres formes de vie de couple et de famille, sans craindre ni l’opprobre, ni la stigmatisation présentes, il y a encore 20 ans. En 1994, on comptabilisait 82,8 % des enfants de 0 à 18 ans vivant avec leurs deux parents. La vie familiale traditionnelle reste donc bien le cadre dans lequel évolue la plupart des mineurs. On compte néanmoins 11,5 % d’entre eux qui vivent avec seulement l’un des deux parents (10,7 % avec la mère et 0,8 % avec le père) : ce sont les familles dites monoparentales. Pour 4,6 % autres, le mode d’existence se déroule avec l’un des deux parents et son nouveau conjoint : ce sont les familles dites recomposées. Enfin, pour 1,1 % de l’ensemble, soit quand même 132.000 mineurs, ils ne vivent avec aucun des deux parents : ce sont, entre autre, les situations de placements en famille d’accueil ou en internat éducatif.
L’évolution actuelle du droit de la famille démontre ce qu’affirmait Irène Théry : « la société considère qu’il existe une contrepartie très forte à la liberté accrue du couple : l’obligation corrélative pour chacun des deux parents de maintenir sa responsabilité à l’égard de l’enfant et de respecter et encourager celle de l’autre. » Il apparaît donc que l’indissolubilité du mariage, en disparaissant, a laissé la place à l’indissolubilité de la filiation, tout adulte devant continuer, quelles que soient les circonstances, à assumer ses responsabilités parentales tout d’abord, éducatives ensuite auprès de l’enfant auprès de qui il s’est engagé. Finalement, ce qui compte, c’est que l’enfant se voit garantir, quelle que soit la forme des familles au sein desquelles il est élevé, les conditions d’affection, de soins et d’équilibre nécessaires à son épanouissement.

Jacques Trémintin


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