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Pensez-vous que la télévision soit un outil pédagogique ou à linverse aliène, et comme certains éducateurs le pensent, « légumise » lenfant ou ladolescent ?
Les spectateurs de télévision ne sont pas passifs comme beaucoup déducateurs auraient tendance à le croire. Ils sont en effet psychiquement actifs. Ils doivent, en outre, comprendre le scénario qui se déroule devant eux et faire des liens avec ce quils ont déjà vu ou vécu. Il existe donc toute une activité intérieure du spectateur de télévision. Celle-ci est dailleurs en pleine mutation surtout avec lintroduction de linteractivité due à la télécommande de la télévision, du magnétoscope et celle des programmes interactifs. Cette interactivité nest plus seulement psychique mais devient aussi physique, motrice. Cependant, elle ne suffit pas, à elle seule, pour que les émotions du spectateur puissent être assimilées par lui. Il est donc très important que les enfants ou les adolescents puissent aussi avoir une relation avec léducateur ou le parent pour discuter des images quil voit. Cest pourquoi le rôle du « tiers social » est aussi fondamental, car cest dans ce lien que le regardant va intégrer les effets émotionnels quont sur lui ce qui se joue sur lécran. Cest là que sopère la socialisation des effets des images
Il nest pas rare cependant que les parents utilisent lécran afin « dêtre tranquilles ». Est-ce une forme de démission éducative ?
Il est vrai que la démission parentale face à la télévision est malheureusement encouragée par certaines mesures prises par les pouvoirs publics comme la signalétique. Cette dernière porte essentiellement sur lautorisation ou linterdiction du programme pour lenfant. Elle nest jamais prescriptive et ne conseille pas de parler avec lenfant. Celle qui existe aujourdhui nest quune caution morale. Il est donc regrettable que parents et éducateurs soient dissuadés de leur rôle éducatif par les formes que cette signalétique a prise. Bien sûr cela sinscrit dans le désir de vouloir fidéliser les « petits consommateurs » librement pour ensuite faire passer les spots publicitaires nombreux sur les chaînes privées.
On ne peut donc pas stigmatiser les parents sans se rendre compte quil sagit dun mouvement économique beaucoup plus large. Il serait souhaitable quà la télévision des messages de type « réception familiale recommandée » soient diffusés. De même, il nest pas souhaitable que des ordinateurs avec des jeux vidéos soient installés dans des chambres, car lenfant se retrouve seul. Il vaut mieux que ceux-ci se trouvent dans des lieux de passage ou de convivialité.
Quelles sont les conséquences de cet « isolement » des jeunes face aux écrans et de lexploitation de cette situation par les publicitaires ?
Ce qui est nouveau est que les enfants deviennent des cibles publicitaires pour des produits destinés aux adultes. On estime aujourdhui à 20 % le nombre dachats guidé par les décisions des enfants, et à plus de 40 % le choix du lieu de vacances. Les enfants sont donc considérés comme interlocuteurs par les campagnes publicitaires. Ils imposent de plus en plus de décisions, or plus les parents acceptent plus les enfants angoissent. Cest ce qui amène tous les problèmes dautorité, car si lenfant décide du choix des vacances, il ne comprend plus après pourquoi on lui refuse de sortir toute la nuit, ou de signer ses bulletins scolaires avec complaisance.
Comment les éducateurs peuvent-ils exploiter positivement lusage des écrans ?
Lalternance entre lécran et les moments de relation avec un tiers est fondamentale. Lorsquil sagit dadolescents difficiles placés en internat par exemple, tous les éducateurs savent quil est très complexe dentrer en relation avec eux, qui plus est après des séances de jeux vidéos. Cest à ce moment-là que le jeu de rôles devient indispensable. Cest-à-dire quil faut inviter les jeunes à jouer entre eux ce quils viennent de voir sur un mode du faire semblant, les situations quils ont vues à la télévision ou dans des jeux vidéos, car cest un moyen très puissant, dune part, pour que les émotions intenses puissent sécouler et dautre part, pour « détoxiquer » les adolescents. Cest également, un outil de socialisation qui évite que ces derniers répètent dans la réalité la violence de limage. Cest un mode de gestion du stress à travers le « faire semblant » qui doit dailleurs non pas seffectuer entre les enfants seulement mais également dans la communication avec les adultes qui les ont en charge.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Il est lauteur de plusieurs ouvrages dont : Tintin chez le psychanalyste ; psychanalyse de la bande dessinée aux éditions Aubier. En 1997, il a été chargé par la Direction générale de laction sociale et le ministère de la Culture dune recherche de trois ans concernant les effets des images sur les 11/13 ans. Il a récemment publié Petites mythologies daujourdhui ; Aubier, 2000.
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