Numéro 576, 10 mai 2001

Écran, jeunes et émotions. Le rôle du « tiers social »

Télévision et ordinateur peuvent être de bonnes choses, mais il est très important que les enfants ou les adolescents puissent avoir une relation avec l’éducateur ou le parent pour discuter des images qu’ils voient. Le point de vue de Serge Tisseron (1)


Pensez-vous que la télévision soit un outil pédagogique ou à l’inverse aliène, et comme certains éducateurs le pensent, « légumise » l’enfant ou l’adolescent ?

Les spectateurs de télévision ne sont pas passifs comme beaucoup d’éducateurs auraient tendance à le croire. Ils sont en effet psychiquement actifs. Ils doivent, en outre, comprendre le scénario qui se déroule devant eux et faire des liens avec ce qu’ils ont déjà vu ou vécu. Il existe donc toute une activité intérieure du spectateur de télévision. Celle-ci est d’ailleurs en pleine mutation surtout avec l’introduction de l’interactivité due à la télécommande de la télévision, du magnétoscope et celle des programmes interactifs. Cette interactivité n’est plus seulement psychique mais devient aussi physique, motrice. Cependant, elle ne suffit pas, à elle seule, pour que les émotions du spectateur puissent être assimilées par lui. Il est donc très important que les enfants ou les adolescents puissent aussi avoir une relation avec l’éducateur ou le parent pour discuter des images qu’il voit. C’est pourquoi le rôle du « tiers social » est aussi fondamental, car c’est dans ce lien que le regardant va intégrer les effets émotionnels qu’ont sur lui ce qui se joue sur l’écran. C’est là que s’opère la socialisation des effets des images…

Il n’est pas rare cependant que les parents utilisent l’écran afin « d’être tranquilles ». Est-ce une forme de démission éducative ?

Il est vrai que la démission parentale face à la télévision est malheureusement encouragée par certaines mesures prises par les pouvoirs publics comme la signalétique. Cette dernière porte essentiellement sur l’autorisation ou l’interdiction du programme pour l’enfant. Elle n’est jamais prescriptive et ne conseille pas de parler avec l’enfant. Celle qui existe aujourd’hui n’est qu’une caution morale. Il est donc regrettable que parents et éducateurs soient dissuadés de leur rôle éducatif par les formes que cette signalétique a prise. Bien sûr cela s’inscrit dans le désir de vouloir fidéliser les « petits consommateurs » librement pour ensuite faire passer les spots publicitaires nombreux sur les chaînes privées.

On ne peut donc pas stigmatiser les parents sans se rendre compte qu’il s’agit d’un mouvement économique beaucoup plus large. Il serait souhaitable qu’à la télévision des messages de type « réception familiale recommandée » soient diffusés. De même, il n’est pas souhaitable que des ordinateurs avec des jeux vidéos soient installés dans des chambres, car l’enfant se retrouve seul. Il vaut mieux que ceux-ci se trouvent dans des lieux de passage ou de convivialité.

Quelles sont les conséquences de cet « isolement » des jeunes face aux écrans et de l’exploitation de cette situation par les publicitaires ?

Ce qui est nouveau est que les enfants deviennent des cibles publicitaires pour des produits destinés aux adultes. On estime aujourd’hui à 20 % le nombre d’achats guidé par les décisions des enfants, et à plus de 40 % le choix du lieu de vacances. Les enfants sont donc considérés comme interlocuteurs par les campagnes publicitaires. Ils imposent de plus en plus de décisions, or plus les parents acceptent plus les enfants angoissent. C’est ce qui amène tous les problèmes d’autorité, car si l’enfant décide du choix des vacances, il ne comprend plus après pourquoi on lui refuse de sortir toute la nuit, ou de signer ses bulletins scolaires avec complaisance.

Comment les éducateurs peuvent-ils exploiter positivement l’usage des écrans ?

L’alternance entre l’écran et les moments de relation avec un tiers est fondamentale. Lorsqu’il s’agit d’adolescents difficiles placés en internat par exemple, tous les éducateurs savent qu’il est très complexe d’entrer en relation avec eux, qui plus est après des séances de jeux vidéos. C’est à ce moment-là que le jeu de rôles devient indispensable. C’est-à-dire qu’il faut inviter les jeunes à jouer entre eux ce qu’ils viennent de voir sur un mode du faire semblant, les situations qu’ils ont vues à la télévision ou dans des jeux vidéos, car c’est un moyen très puissant, d’une part, pour que les émotions intenses puissent s’écouler et d’autre part, pour « détoxiquer » les adolescents. C’est également, un outil de socialisation qui évite que ces derniers répètent dans la réalité la violence de l’image. C’est un mode de gestion du stress à travers le « faire semblant » qui doit d’ailleurs non pas s’effectuer entre les enfants seulement mais également dans la communication avec les adultes qui les ont en charge.

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont : Tintin chez le psychanalyste ; psychanalyse de la bande dessinée aux éditions Aubier. En 1997, il a été chargé par la Direction générale de l’action sociale et le ministère de la Culture d’une recherche de trois ans concernant les effets des images sur les 11/13 ans. Il a récemment publié Petites mythologies d’aujourd’hui ; Aubier, 2000.


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