Numéro 576, 10 mai 2001

Écrans, jeunes et violence

La télé, les jeux vidéos et le cinéma sont-ils coupables ?

De tout temps on a soupçonné l’image animée de faire confondre le réel et l’imaginaire. Les spécialistes sont partagés sur les limites à imposer aux enfants et aux adolescents. À l’heure où les médias sont fixés sur le prestigieux festival de Cannes voici l’occasion de faire le point sur ces lucarnes domestiques qui se multiplient comme des petits pains


Fin avril 2001, onze jeunes gens comparaissaient devant la cour d’Assises de Paris pour répondre de deux viols collectifs commis dans les caves d’une cité : ce sont les fameuses « tournantes », découvertes récemment par les médias, grâce — entre autres — au film La Squale. Lors de ce procès, un éducateur, Jean-Marie Petitclerc, avait témoigné de « l’inconscience des adolescents qui ne voient absolument pas la gravité des actes qu’ils commettent », parce qu’« abreuvés d’images de violences qu’ils ne font que reproduire ». Alors la télé, le cinéma, les jeux vidéo sont-ils, oui ou non, coupables ? Et la pub ? À l’heure où nombre de publicitaires se déchaînent, exhibant des images ineptes ou dégradantes de la femme, utilisant un pitbull pour une marque de fringues, la ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance, Ségolène Royal, se déclarait préoccupée de la question de la représentation de la femme et de l’enfant et prête à examiner un nouvel encadrement législatif. En effet, il y a péril en la demeure : « comment peut-on faire de l’éducation civique », interrogeait la ministre (1), « Comment peut-on prétendre leur apprendre le respect et la tolérance en montrant aux enfants de telles images du monde des adultes ? […] Quelle image de sa mère un enfant va-t-il projeter, quand il est confronté quotidiennement à ses affiches, à ces corps de femmes exhibés ? ». Le 10 mai 2001, une table ronde sur la violence à la télévision est d’ailleurs prévue au ministère, qui avait déjà invité fin avril le bureau de vérification de la publicité (BVP) à une rencontre préparatoire. Les publicitaires devaient y débattre avec des chercheurs de la question de la violence — sexuelle et autre — sur les petits écrans. Par ailleurs, une commission d’étude sur la violence, la dépendance et la discrimination a été mise en place au Secrétariat d’État aux Droits de la Femme de Nicole Péry, qui rendra fin juillet un rapport sur les publicités portant atteintes à l’image de la femme, et formulera des propositions concernant l’encadrement juridique du secteur.

De premières études permettent d’y voir plus clair et l’on commence à s’intéresser de près à la question : il y a quelques jours, le Groupe de recherche sur la relation enfants-médias (GRREM) (2) organisait une journée-débat sur le thème « L’impact des images et des discours de violence sur les enfants, où en est-on ? ». Des éducateurs, des formateurs, des chercheurs, des psys, des publicitaires et des stagiaires d’IUFM y participaient. Il y fut rappelé que si les contes sont violents, la parole de l’adulte permet à l’enfant de les intégrer, dimension qui manque souvent par rapport à la télé. Pour autant, les parents ne doivent pas être considérés comme démissionnaires : ne manquent-ils pas, tout simplement, d’outils ? Des idées furent émises, dont certaines originales et pédagogiques, comme la conception de spots télévisés anti surconsommation télévisuelle…

Pendant trois ans et dans trois collèges de la région parisienne, il a été projeté à deux cents enfants, entre 11 et 13 ans, des séquences d’images violentes. On pouvait y voir des jeunes adolescents en butte à des violences psychologiques émanant d’adultes, un bizutage chez les marines américains, mais aussi une séquence du journal télévisé ou une scène de torture tirée d’un dessin animé japonais diffusé il y a quelques années sur TF1. Ils ont ensuite été entendus par des chercheurs, à partir de six questions : est-ce que tu as aimé ? Est-ce que tu avais déjà vu ces séquences ? Qu’as-tu ressenti ? Y a-t-il des personnages que tu aurais aimé être ? Qu’aurais-tu fait, toi ? Qu’aurait-il fallu faire, à ton avis ? Des jeux de rôles ont été organisés pour jouer certaines scènes. Les observations des enfants ont ensuite été codifiées et analysées. Pour les chercheurs, dont le psychanalyste Serge Tisseron (voir interview), les images sont réduites à leur signification : elles ne prennent sens pour nous que si nous y entrons et acceptons qu’elles soient pour nous un opérateur de transformations psychiques ; et toute image qui fonctionne comme un territoire à explorer et comme opérateur de transformations psychiques est un écran pour la pensée. En outre, nous n’avons pas la même relation aux images selon l’attitude que nous avons pendant la réception ; on ne reçoit pas une image de la même façon au cinéma, à la télévision ou dans un jeu vidéo ; on ne reçoit pas une image de la même manière selon que l’on est seul ou avec des pairs et, pour un enfant, avec ses parents.

Alors l’image risque-t-elle de faire confondre le réel et l’imaginaire ? Et quelles peuvent être les bases d’une pédagogie de l’image à l’école ? Le psychanalyste préconise une « éducation à l’image », l’incitation par les adultes aux enfants de parler de leurs émotions, des jeux de rôles… Pour le GRREM, il s’agit de définir « des composantes d’une éducation aux médias exigeante, d’en inférer les compétences requises pour la formation, pour dessiner ensuite des politiques européennes, nationales et locales qui tiennent compte des objectifs sociaux, économiques, éducatifs et culturels à la hauteur des besoins légitimes des enfants ».

En février dernier, avait eu lieu à Stockholm un séminaire de deux jours intitulé L’enfance et la jeunesse dans le nouveau paysage médiatique : un rapport d’experts y soulignait que les enfants ne comprenaient pas, avant l’âge de 10/12 ans les objectifs de la publicité qui leur était destinée. En d’autres termes, qu’ils ne distinguaient pas un spot d’un programme… Par conséquent, la Suède, qui interdit depuis 1991 la publicité de produits destinés aux moins de 12 ans, a demandé une révision de la législation européenne sur la publicité télévisée des produits destinés aux enfants de moins de 12 ans : le pays propose d’étendre l’interdiction à l’ensemble de l’Union européenne au travers d’une directive, Télévision sans frontières, datant de 1989 mais devant être réexaminée l’an prochain par la Commission européenne.

À partir de 1961, le carré blanc fonctionna activement et abusivement pendant de nombreuses années. Il disparaîtra pour cause d’obsolescence, mais surtout d’inefficacité. C’est en 1996 que se mettra en place une nouvelle signalétique anti-violence, appelée depuis signalétique jeunesse. Elle sera unifiée en 1998 et le câble et le satellite l’adopteront à partir de 2000. Un losange dans un rond = œuvre tout public ; un rond dans un cercle = accord parental souhaitable ; un triangle dans un cercle = accord parental indispensable ou interdit au moins de 12 ans ; un carré dans un cercle = public adulte ou interdit aux moins de 16 ans ; un x dans un cercle = interdit aux moins de 18 ans. Il y un an, une étude indiquait que ces codes étaient dans l’ensemble bien perçus des téléspectateurs.

Le 26 avril 2001, une dépêche AFP intitulée La télévision envahit les chambres d’enfants soulignait, via une étude Médiamétrie, l’« omniprésence » des récepteurs dans les foyers français : un, deux voire trois téléviseurs sont à la maison, et de plus en plus fréquemment dans la chambre des enfants, imitant en cela les habitudes américaines. Plus de 20 % des foyers équipés ont en effet installé leur deuxième poste dans la chambre de leur progéniture : un petit écran qui « sert à la fois à regarder des chaînes mais aussi à jouer aux consoles de jeu », relève l’étude. Et lorsqu’un ménage possède un troisième récepteur (ce qui concerne tout de même 7,4 % des foyers français, soit 1,5 million), il trouve sa place à près de 50 % dans la chambre des bambins ou des adolescents. Sur la consommation proprement dite : en France, un individu (de 4 ans et plus) a passé en l’an 2000 trois heures et treize minutes chaque jour devant son poste, soit 4 minutes de plus que l’année précédente.

Le 26 avril 2001, M6 lançait son émission racoleuse et « trou de serrure » intitulée Loft story : six hommes et cinq femmes sont filmés en huis clos par vingt-six caméras et enregistrés par une cinquantaine de micros 24 h sur 24 dans un espace de 225 m2. Dénonçant le triomphe et le voyeurisme de cette société du spectacle, le collectif Souriez vous êtes filmés appelle vigoureusement les citoyens à déverser après-demain, samedi 12 mai, le contenu de leurs poubelles devant le siège social de la chaîne télévisée, 89 avenue Charles de Gaulle à Neuilly sur Seine. Le débat initié par l’apparition de cette émission caractérisée par sa vulgarité et son voyeurisme a conduit le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) à suivre de près sa diffusion. Ici aussi, les signaux d’alarme sont tirés.

Des enquêtes ont rapporté que certains jeunes regardaient seuls la télé le soir (une moyenne nationale de 17 %, poussée à 60 % dans certains quartiers). Organisée depuis l’année scolaire 1997/98 par un collectif d’enseignants de différents collèges et lycées de Loire-Atlantique, une opération dénommée Une semaine sans télévision s’est mise en place avec succès. Un modèle anglo-saxon, baptisé turn-off-week, existe aussi chez nos voisins. Si l’initiative s’adresse aux adultes comme aux enfants, elle est d’abord orientée en direction des élèves : il s’agit de faire le point sur sa consommation de télévision (temps consacré, programmes choisis, attentes et manques, colères et coups de cœur, etc.). Mais c’est surtout un engagement individuel à ne pas regarder la télé du lundi matin au vendredi en fin d’après-midi. L’expérience — qui s’est déroulée fin avril — ne se veut « ni technophobe, ni téléphobe, mais l’occasion d’une petite rupture fort instructive dans notre société médiatique ». Dans certains établissements scolaires, des discussions collectives sur les programmes ont été assurées et un questionnaire anonyme distribué sur les pratiques en matière de télévision, avant dépouillement et débat.

Pendant cette semaine insolite, divers moyens d’expression — lettres aux télés, courriers d’auditeur ou « vidéoléances » — ont été encouragés. De même, des initiatives ont été prises : décryptages d’émissions, rencontres avec certains professionnels parisiens, expositions, expériences vidéo de télé de proximité, etc. L’association 44 pieds dans le paf (3) organise, elle, depuis 1991, des actions de réflexion et d’éducation aux médias (semaine des jeunes téléspectateurs actifs, colloque télévision-sida) et s’est associée à l’édition 1999/2000 de la semaine sans télévision.

Joël Plantet

(1) Dans un entretien au Monde du 27 avril.

(2) GRREM - 28 Place Saint Georges - 75009 Paris. Tél. 01 53 32 75 08. E-mail : grrem@club-internet.fr

(3) http://www.piedsdanslepaf.com/


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