![]() |
||
« Tout nest pas simple, tout nest pas possible, tout nest pas permis. » Le ton du rapport du CSTS (1) est donné demblée : il peut y avoir le pire comme le meilleur. Dans ce document, on ne trouve ni ode au progrès, ni diabolisation des nouvelles technologies de linformation et de la communication. Juste une tentative pour placer en perspective les chances et les risques quimplique leur généralisation dans les services du secteur médico-socio-éducatif. Il y a là, en effet, potentiellement de quoi briser la relation entre professionnels et usagers mais aussi de quoi favoriser une plus grande autonomie des citoyens et obliger à une nouvelle réflexion sur les métiers et lidentité professionnelle. Car, il ne faudrait pas tomber dans leffet bouc émissaire : linformatisation a aussi un effet accélérateur de tendances qui se pose de toute façon par ailleurs, en matière dévolution sociale, professionnelle, gestionnaire et politique, et dont elle nest que le révélateur.
Atouts Linformatisation comporte un certain nombre davantages incontournables. Elle propose de puissants outils pour agir. Elle permet, tout dabord, de disposer dune vision globale des situations à traiter. Elle donne ensuite les moyens dun accès aisé aux ressources et aux solutions possibles. Elle facilite aussi le travail tant individuel que déquipe en aidant la confrontation des points de vue. Elle met encore, à disposition des professionnels, des banques de données, accessibles et utilisables dune manière simple et rapide. Linformatique permet des opérations de classement, de tri, de gestion des requêtes, de mise en forme de linformation qui sont efficaces. Cela apporte un gain de temps et constitue une aide véritable à la décision. La rigueur à laquelle cet outil contraint lintervenant permet en outre de gagner en efficience tant en connaissance statistique quen gestion des dossiers, des échéances de contrats ou des rapports à rédiger, dans la conduite de lemploi du temps ou du rappel des priorités. Dans le cas dinstitution fonctionnant selon des procédures constituées dopérations successives, linformatisation peut aider à redynamiser ces procédures. Tous ces atouts sont précieux et ne doivent pas être négligés. Pour autant, chaque médaille ayant son revers, on ne peut évacuer les risques que représente cette technique qui mal maîtrisée peut amplifier une démarche antinomique avec lesprit même du travail social.
Dangers Linformatisation peut inciter lacte professionnel à privilégier ce qui est rapide et facilement objectivable et quantifiable, au travers de statistiques, mais au détriment du travail en profondeur. Or, le modèle dominant du secteur socio-psycho-éducatif est fondé sur la relation et lécoute, dans une logique proche de lintervention thérapeutique : prendre le temps, utiliser la parole comme support de la relation, valoriser les personnes, travailler à leur réparation, entendre la demande de lusager, mais en la replaçant dans un contexte, en lanalysant et en la traitant à partir des particularités individuelles de chacun, décrypter les demandes initiales pour faire émerger les demandes sous-jacentes Toutes choses fort bien rappelées dans le rapport du CSTS : « Lobjectif nest pas dorienter au plus vite la personne vers une solution toute faite, mais de sajuster mutuellement sur un projet qui corresponde aux aspirations de la personne. » (p.31). La technique informatique ne va pas vraiment dans ce sens. Elle intègre dabord difficilement les zones dincertitude qui sont pourtant parties intégrantes du contexte quotidien de la prise de décision : elle ne peut assimiler par exemple lexistence ni dun état et de son contraire, ni des estimations tels que beaucoup, peu, assez, trop. Procédant à une modélisation à partir de critères préétablis, elle aura tendance à gérer les situations à partir de typologies normalisées, avec le risque de gommage des singularités dont le respect est pourtant lessence même du travail social. Elle rencontre aussi des difficultés pour gérer le mouvement : les informations sont figées dans le temps avec tous les risques derreur en cascade. Il en va de même pour la prise en compte du contexte dune situation qui peut changer complètement la décision sur un problème. Et puis, il y a cette simplification et cet utilitarisme de linformation que lon cherche à coder. Le travail auprès des familles nest pas toujours facile à retranscrire en données pertinentes et directement utilisables en informatique. Lobjectivité, que celle-ci prétend établir au travers du choix des critères, ne tient compte ni des perceptions subjectives ni des contre-attitudes de celui ou celle qui sélectionne et recueille les données. Linformatisation comporte donc des risques de dérives graves : automatiser les procédures daccompagnement, catégoriser les usagers, désapproprier les acteurs, imposer un pilotage de laction sociale par la seule gestion, ce qui aboutirait au découplage des relations entre les professionnels et les usagers par le creusement de lécart entre celles et ceux qui observent, notent et instruisent et celles et ceux qui sont lobjet de ces procédures.
Réflexion Les nouvelles techniques dinformation et de communication sont à considérer non comme un remplacement de lexistant mais bien comme un complément à rajouter à la palette des autres outils déjà existants. En effet, au-delà de lindéniable confort de travail que représente linformatisation, ce quinterroge les acteurs de terrain cest bien la question du sens et de lutilité à légard de lusager. Quel est lobjectif visé quand on utilise loutil informatique ? Quand il sagit dattribuer des allocations de ressource : sagit-il de sassurer de la légitimité de la demande dans un souci de rationalisation des choix budgétaires ou plutôt de faire en sorte daméliorer les modalités et la rapidité de distribution de ces aides ? Quand il sagit dévaluer laction sociale : sagit-il de tenter de la rentabiliser ou plutôt daméliorer le service rendu aux usagers ? Quand il sagit de favoriser la traçabilité : sagit-il dinstaurer un nouveau contrôle ou de rendre les interventions plus cohérentes ? Quand il sagit de rapprocher les données : sagit-il de permettre un meilleur partenariat ou de standardiser les représentations ?
Les praticiens de laction sociale, les gestionnaires et les techniciens de linformatique ont tout intérêt à partager leurs logiques respectives afin de les rendre complémentaires et non antagonistes en se ralliant à ce qui doit rester lobjectif : la primauté du projet éducatif et social sur la technologie. Cela implique que la finalisation de loutil reste sous le contrôle des professionnels. Ils doivent pour ce faire recevoir une formation adéquate leur permettant dapprendre à maîtriser correctement ce support. Il semble tout autant important de disposer de comités déthique et de suivi, composés aussi dusagers, qui jouent un rôle de veille et de contrôle quant aux modalités dapplication adoptées.
Le rapport se termine par dix préconisations parmi lesquelles on trouve lémergence dune culture critique et constructive, la banalisation de loutil pour en maîtriser lusage, la systématisation de la réflexion éthique, lincitation à la production de contenus multimédias spécifiques au travail social ou encore la définition de charte dutilisation présentant les garanties à long terme. Reste à cultiver la vigilance (qui ne doit pas être la méfiance) et limplication (qui doit être accompagnée de lucidité) des professionnels.
Jacques Trémintin
(1) « Nouvelles technologies de linformation et de la communication et travail social » Rapport du groupe de travail auprès du conseil supérieur du travail social (décembre 2000) ministère de lEmploi et de la Solidarité.
Les travailleurs sociaux sont actuellement dans une dynamique dappropriation de ces nouveaux outils. Le groupe de travail a été partie prenante de cette mouvance. Dans un premier temps, nous avons été sensibilisés par les tensions qui existent dans la profession notamment autour de linformatisation du poste dassistante sociale. Il y avait alors de fortes inquiétudes portant sur lutilisation du progiciel ANIS. Certains conseils généraux avaient commencé à constituer des typologies de populations qui pouvaient devenir discriminantes. Une telle dérive a tout de suite été dénoncée par le collectif des citoyens (1). Une délibération de la commission nationale informatique et liberté (CNIL) le 13 octobre 1998 a confirmé la nécessité de supprimer des typologies préétablies relatives à la nature des difficultés sociales, mais aussi les potentialités et les objectifs à atteindre dans le cadre de laccompagnement individualisé. Nous nous sommes aussi interrogés sur lintérêt dutiliser certains logiciels comme ANAIS dans les CRAM. Nous navons pas, pour certains, été convaincus de la pertinence de cet outil. Et puis, les choses ont évolué : plusieurs membres du groupe de travail ont souhaité que le mandat originel soit mieux respecté. Celui-ci était en effet bien plus large et abordait des questions plus générales telles les applications significatives et lutilité à légard des bénéficiaires. Ils sont les grands absents de ce débat et nous préconisons quune place leur soit faite, bien que nous comprenions que cela soit difficile à mettre en uvre. Cest dans la dernière année que nous avons privilégié une approche plus positive des outils en essayant de cerner tous les apports quils pouvaient proposer.
Le rapport qui a été rendu en décembre dernier est vraiment le produit dun consensus. Nous y écrivons que linformatisation et les nouvelles technologies sont pour le travail social un risque et une chance. Les nouvelles technologies de linformation et de la communication (NTIC) rappellent aux intervenants leur obligation de « réfléchir avant dagir » bref, de poser la question du sens. En fait, loutil informatique nest quun support qui peut être utilisé tant pour rendre plus performant celles et ceux qui agissent en conformité avec leur éthique, mais il peut tout autant amplifier des approches moins respectueuses : tout dépend finalement de ce quon en fait. On ne le répétera jamais assez, ce nest pas loutil qui fait la qualité du travail doù limportance dune formation adéquate des professionnels. Ce qui minquiète, cest que les centres de formation ne semblent pas beaucoup se mobiliser pour préparer les étudiants à lutilisation de ces techniques qui vont pourtant se généraliser et devenir incontournables dans les années à venir. Cela coûte cher en équipement, les moyens des écoles sont limités. Ceux qui apprennent à manipuler le font plus, pour linstant, à titre personnel. Or, cest là, justement lun des enjeux essentiels : réussir à contrôler et maîtriser la technologie de linformatique et des réseaux. Elle doit rester au service des professionnels et non le contraire.
Propos recueillis par Jacques Trémintin
(1) Collectif pour les droits des citoyens face à linformatisation de laction sociale qui regroupe de multiples organisations dont des syndicats (CGT, CFDT, FSU, SUD, SAF, SM, SNP ) des associations (Ligue des droits de lhomme, CSF ) et des associations professionnelles (ANAS, CONCASS )
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000 |