Numéro 571, 5 avril 2001

La rencontre de l’humour et du travail social sur une scène de théâtre et dans les dessins de presse

Michel Prina est inspecteur à l’aide sociale à l’enfance de Dordogne, mais également acteur et directeur de la troupe du Carré d’AS constituée d’éducateurs et d’assistantes sociales.

En quoi l’humour doit ou peut être structurant tant pour le travailleur social, que pour les usagers ?

Notre expérience théâtrale a permis de faire parler des témoins comme dans la pièce créée avec des Rmistes ; dénoncer les bons et mauvais côtés d’une catégorie de la société, parler avec humour d’un quotidien qui peut faire mal. Il n’était pas question bien sûr, pour nous travailleurs sociaux de livrer des impressions avec sinistrose. Notre pièce où se mêlait drame et humour a provoqué une sorte de catharsis, où en miroir chacun pouvait se retrouver au travers d’un quotidien parfois difficile. L’humour utilisé dans chaque saynète créait alors un mouvement d’aller-retour, entre le public et les acteurs faisant surgir les vérités, communes à tous, bienfaiteur dans le sens ou il permettrait de dépasser le simple instant du drame et de le faire rebondir (ou déplacer) vers quelque chose de plus lisible (l’humour libère et aide à dépasser une situation difficile pour la transporter vers autre chose de plus sain dans lequel se trouve non pas simplement la solution, mais une clef qui permet de résoudre en partie le problème).

Il devient parfois usant, à cause de l’empathie que nous éprouvons pour les usagers que nous recevons, de tenter de solutionner telle ou telle situation sans prendre la distance suffisante qui permettrait à l’usager de trouver une autre manière de fonctionner ou d’appréhender une réalité parfois pesante. L’humour, le mot d’esprit, sont des outils permettant au travailleur social de dépasser le risque d’enfermement. L’aspect positif (sous forme d’humour ou de dérision mesurée) d’une situation difficile que l’on observe chez l’autre permet alors un dépassement. Adapté en France, cette forme de théâtre permet de décrire des gens étonnamment proches, Rmistes, toxicomanes, alcooliques, femmes battues, chômeurs sans espoir, mais aussi un système de solidarité pas toujours au point.

Existe-t-il alors un genre d’humour propre au travail social ?

Oui, l’histoire des travailleurs sociaux est ponctuée de blessures enfouies, autorisant par le subtil jeu de l’humour et du drame de mieux comprendre l’autre, celui que l’on côtoie « chaque jour avec indifférence et qui pourrait être l’ami que l’on attend » comme le dit notre metteur en scène Oscar Castro. C’est sans doute, ce théâtre-là, un théâtre d’urgence… un poème écrit entre deux stations, comme l’éclair, qui lui confère une spécificité. Une fois terminée, la pièce en question suit son chemin, grand ou petit, selon le compromis qu’ont les participants avec leur création. Tous les personnages, usagers ou travailleurs sociaux se racontent et se rencontrent. Personnages étonnants souvent, détonants parfois, plein de vie avec leur rire et leur drame. De ces personnes que nous rencontrons, nous avons pris le parti d’en rire avec respect, pour rire avec eux, et pour que le drame social soit non plus douloureux mais parfois plus facile à vivre.

L’humour, le rire, la dérision, fonctionnent comme une libération qui permet de porter le drame sur une autre scène et de le dépasser. C’est l’histoire de cette femme battue qui au final ne veut plus partir de chez elle parce qu’elle n’a pas fait les courses pour son mari… Histoire sans issue, mais qui est banale dans nos professions… Le public rit de sa propre impuissance. Il libère et crée alors une ouverture. Ensuite, on peut alors, d’une autre manière, replonger dans la situation et trouver d’autres clefs. C’est aussi l’histoire de ce Rmiste que cet éducateur tente de réinsérer. Tout y passe, vélo, costume, coiffeur et finalement pour rien, puisque le client ne se rend pas au rendez-vous fixé par l’employeur. Ce que cet usager veut, c’est de l’argent, mais il ne veut pas travailler. Constat naïf de l’éducateur : « J’avais dans ma tête, qu’un jour ou l’autre, si j’arrivais à sauver cet homme, toute l’humanité serait sauvée, mais que si j’échouais, toute l’humanité serait contaminée… » C’est peut-être là, dans cette humanité, que l’humour et le travail social sont voués à se rencontrer.

Propos recueillis par Guy Benloulou


« Zean-Lucques, c’est moi »

Jiho illustre les dossiers de Lien social depuis toujours. Pourquoi a-t-il choisi l’humour caustique ?

Quel est le rôle du dessinateur de presse ?

Notre rôle consiste à traiter et à maltraiter l’information, plutôt que d’en proposer un compte rendu objectif. La mauvaise foi souligne le caractère absurde des choses, la déformation le met en lumière, montre au lecteur une facette inattendue.

Pourquoi choisir l’humour noir pour parler de sujets douloureux ?

Ce sont les sujets en eux-mêmes que je trouve difficiles et délicats. Ils rendent l’humour noir.

Lorsque, dans un dessin, un éducateur confond un enfant polyhandicapé avec un parpaing (Lien Social n°562), vous n’avez pas peur de blesser ?

Je n’ai aucune envie de blesser. En revanche, choquer ne me dérange pas. Dans ce dessin, je ne donne pas ma vision du polyhandicap. Cette vision est peut-être celle d’un professionnel, qui face à la lourdeur du handicap, n’imagine aucun progrès possible. Parler à un parpaing ou à un polyhandicapé, pour lui ça peut-être la même chose ! Mais il existe une différence essentielle : un parpaing n’a ni émotions, ni parents, ni amis. Je choisi un éclairage inattendu pour surprendre, pour choquer, réveiller. Quelle que soit notre activité professionnelle, on a tous, à un moment donné, besoin de se remettre en question. Un jeune éducateur plein d’idéaux ne se comporte pas de la même manière qu’un type qui bosse depuis trente ans.

Quelle différence faites-vous entre l’humour et l’ironie ?

L’humour sans ironie c’est la blague, l’histoire du fou qui repeint son plafond, par exemple. Pour moi, l’ironie fait partie intégrante de l’humour. En anglais, le mot Humour, ne signifie pas la même chose qu’en Français. Le sens est plus acide et se rapproche d’avantage de l’humeur. C’est triste, l’humour. On manipule des idées, des infos en voulant apporter quelque chose, ce n’est pas gratuit. Pour moi dans l’humour, il y a forcément de l’ironie, parfois de la méchanceté. Pour ma part, je ne cherche pas à raconter des blagues, mais à proposer des choses avec un fond. Si on ne gratte pas là ou ça démange, ça ne sert pas à grand-chose de dessiner. L’humour est peut-être le moyen d’expression des gens désespérés mais lucides.

Zean-Lucques, éducateur spécialisé post-soixante-huitard, évoluera-t-il un jour ?

Je ne pense pas qu’il changera, je l’aime bien comme ça. Tout le monde peut se reconnaître en Zean-Lucques, surtout moi. J’ai de la tendresse pour lui, je ne m’identifierais pas à un type odieux. Ce personnage est parfois drôle, un peu con et méchant. Mais globalement, je le trouve bienveillant, avec un bon fond, plutôt humaniste, certainement écolo, sans doute un peu rêveur et utopiste. Il représente un type d’éducateur qui ne se fait plus, le moule est cassé. Il véhicule les fameuses valeurs un peu post-soixante-huitardes : générosité et humanité. Ces valeurs ont peu à peu disparu dans les années quatre-vingt, au profit d’une espèce d’efficacité rentable. Pas pour lui.

Propos recueillis par Katia Rouff


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