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Notre expérience théâtrale a permis de faire parler des témoins comme dans la pièce créée avec des Rmistes ; dénoncer les bons et mauvais côtés dune catégorie de la société, parler avec humour dun quotidien qui peut faire mal. Il nétait pas question bien sûr, pour nous travailleurs sociaux de livrer des impressions avec sinistrose. Notre pièce où se mêlait drame et humour a provoqué une sorte de catharsis, où en miroir chacun pouvait se retrouver au travers dun quotidien parfois difficile. Lhumour utilisé dans chaque saynète créait alors un mouvement daller-retour, entre le public et les acteurs faisant surgir les vérités, communes à tous, bienfaiteur dans le sens ou il permettrait de dépasser le simple instant du drame et de le faire rebondir (ou déplacer) vers quelque chose de plus lisible (lhumour libère et aide à dépasser une situation difficile pour la transporter vers autre chose de plus sain dans lequel se trouve non pas simplement la solution, mais une clef qui permet de résoudre en partie le problème).
Il devient parfois usant, à cause de lempathie que nous éprouvons pour les usagers que nous recevons, de tenter de solutionner telle ou telle situation sans prendre la distance suffisante qui permettrait à lusager de trouver une autre manière de fonctionner ou dappréhender une réalité parfois pesante. Lhumour, le mot desprit, sont des outils permettant au travailleur social de dépasser le risque denfermement. Laspect positif (sous forme dhumour ou de dérision mesurée) dune situation difficile que lon observe chez lautre permet alors un dépassement. Adapté en France, cette forme de théâtre permet de décrire des gens étonnamment proches, Rmistes, toxicomanes, alcooliques, femmes battues, chômeurs sans espoir, mais aussi un système de solidarité pas toujours au point.
Existe-t-il alors un genre dhumour propre au travail social ?
Oui, lhistoire des travailleurs sociaux est ponctuée de blessures enfouies, autorisant par le subtil jeu de lhumour et du drame de mieux comprendre lautre, celui que lon côtoie « chaque jour avec indifférence et qui pourrait être lami que lon attend » comme le dit notre metteur en scène Oscar Castro. Cest sans doute, ce théâtre-là, un théâtre durgence un poème écrit entre deux stations, comme léclair, qui lui confère une spécificité. Une fois terminée, la pièce en question suit son chemin, grand ou petit, selon le compromis quont les participants avec leur création. Tous les personnages, usagers ou travailleurs sociaux se racontent et se rencontrent. Personnages étonnants souvent, détonants parfois, plein de vie avec leur rire et leur drame. De ces personnes que nous rencontrons, nous avons pris le parti den rire avec respect, pour rire avec eux, et pour que le drame social soit non plus douloureux mais parfois plus facile à vivre.
Lhumour, le rire, la dérision, fonctionnent comme une libération qui permet de porter le drame sur une autre scène et de le dépasser. Cest lhistoire de cette femme battue qui au final ne veut plus partir de chez elle parce quelle na pas fait les courses pour son mari Histoire sans issue, mais qui est banale dans nos professions Le public rit de sa propre impuissance. Il libère et crée alors une ouverture. Ensuite, on peut alors, dune autre manière, replonger dans la situation et trouver dautres clefs. Cest aussi lhistoire de ce Rmiste que cet éducateur tente de réinsérer. Tout y passe, vélo, costume, coiffeur et finalement pour rien, puisque le client ne se rend pas au rendez-vous fixé par lemployeur. Ce que cet usager veut, cest de largent, mais il ne veut pas travailler. Constat naïf de léducateur : « Javais dans ma tête, quun jour ou lautre, si jarrivais à sauver cet homme, toute lhumanité serait sauvée, mais que si jéchouais, toute lhumanité serait contaminée » Cest peut-être là, dans cette humanité, que lhumour et le travail social sont voués à se rencontrer.
Propos recueillis par Guy Benloulou
Quel est le rôle du dessinateur de presse ?
Notre rôle consiste à traiter et à maltraiter linformation, plutôt que den proposer un compte rendu objectif. La mauvaise foi souligne le caractère absurde des choses, la déformation le met en lumière, montre au lecteur une facette inattendue.
Pourquoi choisir lhumour noir pour parler de sujets douloureux ?
Ce sont les sujets en eux-mêmes que je trouve difficiles et délicats. Ils rendent lhumour noir.
Lorsque, dans un dessin, un éducateur confond un enfant polyhandicapé avec un parpaing (Lien Social n°562), vous navez pas peur de blesser ?
Je nai aucune envie de blesser. En revanche, choquer ne me dérange pas. Dans ce dessin, je ne donne pas ma vision du polyhandicap. Cette vision est peut-être celle dun professionnel, qui face à la lourdeur du handicap, nimagine aucun progrès possible. Parler à un parpaing ou à un polyhandicapé, pour lui ça peut-être la même chose ! Mais il existe une différence essentielle : un parpaing na ni émotions, ni parents, ni amis. Je choisi un éclairage inattendu pour surprendre, pour choquer, réveiller. Quelle que soit notre activité professionnelle, on a tous, à un moment donné, besoin de se remettre en question. Un jeune éducateur plein didéaux ne se comporte pas de la même manière quun type qui bosse depuis trente ans.
Quelle différence faites-vous entre lhumour et lironie ?
Lhumour sans ironie cest la blague, lhistoire du fou qui repeint son plafond, par exemple. Pour moi, lironie fait partie intégrante de lhumour. En anglais, le mot Humour, ne signifie pas la même chose quen Français. Le sens est plus acide et se rapproche davantage de lhumeur. Cest triste, lhumour. On manipule des idées, des infos en voulant apporter quelque chose, ce nest pas gratuit. Pour moi dans lhumour, il y a forcément de lironie, parfois de la méchanceté. Pour ma part, je ne cherche pas à raconter des blagues, mais à proposer des choses avec un fond. Si on ne gratte pas là ou ça démange, ça ne sert pas à grand-chose de dessiner. Lhumour est peut-être le moyen dexpression des gens désespérés mais lucides.
Zean-Lucques, éducateur spécialisé post-soixante-huitard, évoluera-t-il un jour ?
Je ne pense pas quil changera, je laime bien comme ça. Tout le monde peut se reconnaître en Zean-Lucques, surtout moi. Jai de la tendresse pour lui, je ne midentifierais pas à un type odieux. Ce personnage est parfois drôle, un peu con et méchant. Mais globalement, je le trouve bienveillant, avec un bon fond, plutôt humaniste, certainement écolo, sans doute un peu rêveur et utopiste. Il représente un type déducateur qui ne se fait plus, le moule est cassé. Il véhicule les fameuses valeurs un peu post-soixante-huitardes : générosité et humanité. Ces valeurs ont peu à peu disparu dans les années quatre-vingt, au profit dune espèce defficacité rentable. Pas pour lui.
Propos recueillis par Katia Rouff
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