Numéro 571, 5 avril 2001

Les usagers aiment l’humour chez les thérapeutes et les travailleurs sociaux !

Deux sangliers rencontrent une porcherie. L’un dit à l’autre : « C’est là qu’ils font de la chimio ». Les cancéreux rient volontiers de cette blague de « clowns relationnels ». À ces derniers qui l’ont fait rire, un enfant confiera l’abus sexuel qu’il avait subi et jamais dit aux professionnels. « Nous avons réussi notre entreprise parce que nous avons beaucoup ri ensemble » déclarent des astronautes cités par un sociologue. Alors, le rire pour vaincre la peur, la souffrance, les problèmes, c’est pas pour de rire ? Non c’est vrai !

Dans un bouquin intitulé (Se) former dans l’humour, et joliment sous-titré Mûrir de rire (Hugues Lethierry, édition Chronique sociale, Lyon, 1998, 192 p., 108 F), il est considéré que l’humour, conjurant bien évidemment le désespoir, peut et doit donner, en tant qu’outil de travail, de l’oxygène à la relation éducative : il permet de « tenir dans l’adversité et de ne pas se résigner totalement ». Mais plus encore, voulant associer plaisir et apprentissage, de nombreux pédagogues s’en sont servis comme d’un baromètre du plaisir d’apprendre, en même temps qu’un véritable instrument de tolérance ; et l’humour est aussi « un moyen de renforcement de la motivation. Paradoxalement, alors qu’il semble signifier une distance, il trempe en fait dans l’implication »… Ingrédient majeur de la créativité, il enveloppe l’imaginaire, et « il serait juste qu’il soit au cœur de l’acte éducatif ». N’est-il pas « la forme avancée du savoir » ? (1)

Alors, l’humour est-il arme thérapeutique, outil éducatif ? Un certain nombre d’intervenants et de thérapeutes en semblent persuadés, à tel point que l’association belge Parole d’enfants organisait à Paris, fin janvier, une journée d’étude intitulée Humour et créativité dans le travail social, éducatif et thérapeutique. Dans le traitement des autismes, ou plus largement des situations où la communication est altérée ou hors normes, le « clown relationnel » peut, nous indique-t-on d’emblée, faire des merveilles, de même qu’avec des aveugles, avec des personnes cancéreuses ou en gériatrie : mettant en scène par exemple ses propres peurs, il peut faire applaudir des enfants — ou des vieillards — qui ne l’ont jamais été ; son langage non-verbal lui permet de se faire autrement reconnaître. La magie du clown, explique Christian Moffarts, de l’association liégeoise Art, clown et thérapie (2) fabrique et définit, en somme, l’art-thérapie : « L’état-clown, la posture de base et la position de l’Auguste », par exemple, « facilite l’ouverture créative aux surprises de la rencontre, la dédramatisation par le jeu et l’humour… en évitant l’ironie (considérée comme une attaque à autrui, NDLR) ». Car mine de rien, ou plutôt avec tout l’attirail du non-verbal de son visage, l’Auguste visite tous les registres de l’humain. L’art du clown étant celui de l’ici et maintenant : l’intervenant racontera dans quelles conditions une révélation essentielle — un abus sexuel, commis à l’âge de cinq ans — pourra être faite au clown, alors qu’elle ne l’avait jamais été aux professionnels…

Initiée il y a une trentaine d’années, la démarche du clown relationnel concerne les soins relationnels, l’accompagnement des personnes, et se veut médiation corporelle et artistique. Elle est, là, pratiquée par des professionnels des soins et de la relation d’aide. Par l’empathie corporelle et ludique, par la dédramatisation, le jeu et l’humour, elle entend pratiquer un « art de gai-rire ».

Un psychologue clinicien, Pierre Manil, s’intéresse au rôle de l’humour dans la dynamique relationnelle des intervenants sociaux, en particulier dans la communication des équipes ; il place l’humour « entre nécessité sociale et aspiration individuelle » et relate audacieusement une histoire racontée à des malades du cancer : « En se promenant, un sanglier rencontre une porcherie ; il dit à un autre sanglier : « Tiens, c’est là qu’ils font de la chimio… ». Ça peut paraître brutal, ou niais, mais il semble que ça fasse du bien. L’important peut-être est d’avoir conscience de l’éthique de sa position, qui peut nous faire rire avec du malheur : car « c’est déjà un bonheur de rire avec les malheurs qu’on n’a pas ». De même, les textes à la Devos, « dentelles de nœuds bissociatifs », peuvent se révéler utiles.

L’orateur invite les travailleurs sociaux à se montrer créatifs, poétiques, insolites. Il les veut génies d’improvisation, acrobates de la parole, persuadés qu’un message poétique aura plus de chance d’arriver à bon port qu’un propos expédié frontalement. Ne soyons pas des « agélastes » (du grec, qui ne rit pas. Le néologisme a été inventé par Rabelais, puis oublié, dommage), ceux que l’auteur de Gargantua dénonçait comme détestant l’humour, tristes sires perclus de certitudes inamovibles, boursouflés de leur propre vanité !

Éloignant le fatalisme, l’humour entretient globalement un tonus de base. Et, dans cette ressource roborative, nous puisons la détermination nécessaire aux responsabilités qui nous incombent. « En thérapie, prenez soin d’utiliser l’humour car vos patients apportent suffisamment de chagrin. Ils n’ont pas besoin de tout ce chagrin et de toute cette peine. Il vaut mieux que vous les ameniez immédiatement à un état d’esprit plus agréable », conseillait le thérapeute Erickson, cité par Claude Seron, psychothérapeute familial et président de l’association Parole d’enfants, qui poursuit : « En abordant les problèmes sur le mode de l’humour, quelquefois nous nous autorisons à dire des choses que jamais nous ne dirions sérieusement. Le recours à l’humour nous permet de ne pas assumer pleinement la responsabilité de ce que nous avons dit. Comme si toujours nous nous ménagions la possibilité de nous retrancher derrière la formule enfantine : « C’était pour de rire ». L’utilisation de l’humour dans le travail psycho-socio-éducatif peut également permettre au soignant de surfer au-dessus de ses émotions en présence du caractère dramatique du vécu de certains patients.

Ainsi que le montrent les Guignols de l’info, tous les soirs sur Canal +, celui qui travestit l’humour en ironie ou en dérision détient un réel pouvoir sur l’autre qui parfois peut se retrouver muselé. Le travailleur social ou le psychologue détient aussi un pouvoir que le contexte et son statut lui confèrent. La diversité ou l’originalité de certaines formes de misère humaine ou de moyens d’adaptation peuvent prêter à sourire. Mais « se laisser aller à manifester ouvertement l’expression de notre intelligence subtile et supposée supérieure, peut laisser des traces indélébiles sur la qualité de la relation avec les usagers ».

Néanmoins, le rire peut favoriser des réussites, comme ici dans une mission spaciale « Le rire a été le facteur le plus important, dans la réussite de notre entreprise ? Nous avons beaucoup ri ensemble », avait déclaré une astronaute américaine, évoquée par le sociologue Stefan Vanistendael. Des témoignages existent par ailleurs sur des formes particulières d’humour apparues dans les ghettos juifs durant la seconde guerre mondiale. Des clowns interviennent dans les hôpitaux et dans les camps de réfugiés. Si l’humour n’est pas une panacée qui va résoudre tous les problèmes, il est probablement un facteur de résilience parmi d’autres.

Alors, comment définir l’humour ? « Comme la capacité de garder le sourire face à l’adversité », propose le même intervenant. Il contribuerait donc à la résilience, cette capacité à surmonter ses problèmes. L’humour constructif — à distinguer de l’ironie — est dans bien des cas un réflexe de l’intelligence qui, face à l’incongruité, dans une situation plus ou moins désagréable, cherche à nous réorienter vers la vie. Cette intelligence est probablement plus existentielle qu’intellectuelle, comme une forme de sagesse ; ce réflexe de l’humour libère et crée un soulagement émotionnel. Une personne très âgée qui luttait avec un problème difficile constatait avec le sourire : « Ceci est un grand problème dans mon petit monde, mais un petit problème dans le grand monde ».

L’humour nous permet donc d’acquérir distance et hauteur en regard de ce qui nous soucie ; il nous ouvre l’esprit sur les aspects positifs, jusque-là insoupçonnés, de la réalité ; il peut aider à créer des liens entre des personnes, aider à redécouvrir un sens, en nous faisant sentir, avec notre histoire et ses aléas, le côté positif de la vie.

L’école de Palo Alto (lire encadré ci-dessous), à partir du milieu de ce siècle, avait élaboré et diffusé la théorie systémique, qui envisage la famille comme un système à l’intérieur duquel les rapports de cause à effet, ou interactions entre les membres de la famille, sont circulaires. La cellule familiale, comme tout écosystème, est étroitement liée à son environnement. Dans ce type d’intervention, les professionnels s’attachent donc à étudier la communication intrafamiliale, les échanges verbaux et non-verbaux ainsi que… leur implication subjective dans un système dont ils font momentanément partie. Il s’agit également de mettre en évidence les règles particulières qui régissent tout groupe familial, et surtout de travailler avec la force du non-changement, appelée savamment homéostasie. Pour les intervenants systémiciens, la crise — la rupture de l’équilibre — est le moment privilégié pour « l’ouverture du système familial à un changement ». L’humour a là — plus particulièrement ? — toute sa place. Des interférences étaient d’ailleurs soulignées par les fondateurs de cette approche : « Notre théorie de la double contrainte ne nous permet pas de savoir si quelqu’un sera poète, clown, schizophrène, ou un mélange des trois », s’interrogeait par exemple, il y a belle lurette, Gregory Bateson.

Katia Rouff et Joël Plantet

(1) Citations extraites de la préface de Jean Houssaye, professeur d’université à Rouen

(2) Art, clown et thérapie - 94 avenue des Coteaux - 4030 Liège - Belgique.


L’école de Palo Alto


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