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Alors, lhumour est-il arme thérapeutique, outil éducatif ? Un certain nombre dintervenants et de thérapeutes en semblent persuadés, à tel point que lassociation belge Parole denfants organisait à Paris, fin janvier, une journée détude intitulée Humour et créativité dans le travail social, éducatif et thérapeutique. Dans le traitement des autismes, ou plus largement des situations où la communication est altérée ou hors normes, le « clown relationnel » peut, nous indique-t-on demblée, faire des merveilles, de même quavec des aveugles, avec des personnes cancéreuses ou en gériatrie : mettant en scène par exemple ses propres peurs, il peut faire applaudir des enfants ou des vieillards qui ne lont jamais été ; son langage non-verbal lui permet de se faire autrement reconnaître. La magie du clown, explique Christian Moffarts, de lassociation liégeoise Art, clown et thérapie (2) fabrique et définit, en somme, lart-thérapie : « Létat-clown, la posture de base et la position de lAuguste », par exemple, « facilite louverture créative aux surprises de la rencontre, la dédramatisation par le jeu et lhumour
en évitant lironie (considérée comme une attaque à autrui, NDLR) ». Car mine de rien, ou plutôt avec tout lattirail du non-verbal de son visage, lAuguste visite tous les registres de lhumain. Lart du clown étant celui de lici et maintenant : lintervenant racontera dans quelles conditions une révélation essentielle un abus sexuel, commis à lâge de cinq ans pourra être faite au clown, alors quelle ne lavait jamais été aux professionnels
Initiée il y a une trentaine dannées, la démarche du clown relationnel concerne les soins relationnels, laccompagnement des personnes, et se veut médiation corporelle et artistique. Elle est, là, pratiquée par des professionnels des soins et de la relation daide. Par lempathie corporelle et ludique, par la dédramatisation, le jeu et lhumour, elle entend pratiquer un « art de gai-rire ».
Un psychologue clinicien, Pierre Manil, sintéresse au rôle de lhumour dans la dynamique relationnelle des intervenants sociaux, en particulier dans la communication des équipes ; il place lhumour « entre nécessité sociale et aspiration individuelle » et relate audacieusement une histoire racontée à des malades du cancer : « En se promenant, un sanglier rencontre une porcherie ; il dit à un autre sanglier : « Tiens, cest là quils font de la chimio ». Ça peut paraître brutal, ou niais, mais il semble que ça fasse du bien. Limportant peut-être est davoir conscience de léthique de sa position, qui peut nous faire rire avec du malheur : car « cest déjà un bonheur de rire avec les malheurs quon na pas ». De même, les textes à la Devos, « dentelles de nuds bissociatifs », peuvent se révéler utiles.
Lorateur invite les travailleurs sociaux à se montrer créatifs, poétiques, insolites. Il les veut génies dimprovisation, acrobates de la parole, persuadés quun message poétique aura plus de chance darriver à bon port quun propos expédié frontalement. Ne soyons pas des « agélastes » (du grec, qui ne rit pas. Le néologisme a été inventé par Rabelais, puis oublié, dommage), ceux que lauteur de Gargantua dénonçait comme détestant lhumour, tristes sires perclus de certitudes inamovibles, boursouflés de leur propre vanité !
Éloignant le fatalisme, lhumour entretient globalement un tonus de base. Et, dans cette ressource roborative, nous puisons la détermination nécessaire aux responsabilités qui nous incombent. « En thérapie, prenez soin dutiliser lhumour car vos patients apportent suffisamment de chagrin. Ils nont pas besoin de tout ce chagrin et de toute cette peine. Il vaut mieux que vous les ameniez immédiatement à un état desprit plus agréable », conseillait le thérapeute Erickson, cité par Claude Seron, psychothérapeute familial et président de lassociation Parole denfants, qui poursuit : « En abordant les problèmes sur le mode de lhumour, quelquefois nous nous autorisons à dire des choses que jamais nous ne dirions sérieusement. Le recours à lhumour nous permet de ne pas assumer pleinement la responsabilité de ce que nous avons dit. Comme si toujours nous nous ménagions la possibilité de nous retrancher derrière la formule enfantine : « Cétait pour de rire ». Lutilisation de lhumour dans le travail psycho-socio-éducatif peut également permettre au soignant de surfer au-dessus de ses émotions en présence du caractère dramatique du vécu de certains patients.
Ainsi que le montrent les Guignols de linfo, tous les soirs sur Canal +, celui qui travestit lhumour en ironie ou en dérision détient un réel pouvoir sur lautre qui parfois peut se retrouver muselé. Le travailleur social ou le psychologue détient aussi un pouvoir que le contexte et son statut lui confèrent. La diversité ou loriginalité de certaines formes de misère humaine ou de moyens dadaptation peuvent prêter à sourire. Mais « se laisser aller à manifester ouvertement lexpression de notre intelligence subtile et supposée supérieure, peut laisser des traces indélébiles sur la qualité de la relation avec les usagers ».
Néanmoins, le rire peut favoriser des réussites, comme ici dans une mission spaciale « Le rire a été le facteur le plus important, dans la réussite de notre entreprise ? Nous avons beaucoup ri ensemble », avait déclaré une astronaute américaine, évoquée par le sociologue Stefan Vanistendael. Des témoignages existent par ailleurs sur des formes particulières dhumour apparues dans les ghettos juifs durant la seconde guerre mondiale. Des clowns interviennent dans les hôpitaux et dans les camps de réfugiés. Si lhumour nest pas une panacée qui va résoudre tous les problèmes, il est probablement un facteur de résilience parmi dautres.
Alors, comment définir lhumour ? « Comme la capacité de garder le sourire face à ladversité », propose le même intervenant. Il contribuerait donc à la résilience, cette capacité à surmonter ses problèmes. Lhumour constructif à distinguer de lironie est dans bien des cas un réflexe de lintelligence qui, face à lincongruité, dans une situation plus ou moins désagréable, cherche à nous réorienter vers la vie. Cette intelligence est probablement plus existentielle quintellectuelle, comme une forme de sagesse ; ce réflexe de lhumour libère et crée un soulagement émotionnel. Une personne très âgée qui luttait avec un problème difficile constatait avec le sourire : « Ceci est un grand problème dans mon petit monde, mais un petit problème dans le grand monde ».
Lhumour nous permet donc dacquérir distance et hauteur en regard de ce qui nous soucie ; il nous ouvre lesprit sur les aspects positifs, jusque-là insoupçonnés, de la réalité ; il peut aider à créer des liens entre des personnes, aider à redécouvrir un sens, en nous faisant sentir, avec notre histoire et ses aléas, le côté positif de la vie.
Lécole de Palo Alto (lire encadré ci-dessous), à partir du milieu de ce siècle, avait élaboré et diffusé la théorie systémique, qui envisage la famille comme un système à lintérieur duquel les rapports de cause à effet, ou interactions entre les membres de la famille, sont circulaires. La cellule familiale, comme tout écosystème, est étroitement liée à son environnement. Dans ce type dintervention, les professionnels sattachent donc à étudier la communication intrafamiliale, les échanges verbaux et non-verbaux ainsi que leur implication subjective dans un système dont ils font momentanément partie. Il sagit également de mettre en évidence les règles particulières qui régissent tout groupe familial, et surtout de travailler avec la force du non-changement, appelée savamment homéostasie. Pour les intervenants systémiciens, la crise la rupture de léquilibre est le moment privilégié pour « louverture du système familial à un changement ». Lhumour a là plus particulièrement ? toute sa place. Des interférences étaient dailleurs soulignées par les fondateurs de cette approche : « Notre théorie de la double contrainte ne nous permet pas de savoir si quelquun sera poète, clown, schizophrène, ou un mélange des trois », sinterrogeait par exemple, il y a belle lurette, Gregory Bateson.
Katia Rouff et Joël Plantet
(1) Citations extraites de la préface de Jean Houssaye, professeur duniversité à Rouen
(2) Art, clown et thérapie - 94 avenue des Coteaux - 4030 Liège - Belgique.
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