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Pour autant, si les réflexes face au changement sont parfois conservateurs, les évolutions proposées ne sont pas par essence, ni salutaires, ni profitables. Ainsi, lutilisation de concept telle la rationalisation des coûts budgétaires ou lévocation dune évaluation permettant didentifier la rentabilité des dispositifs sociaux ont pu faire craindre un alignement sur des modes de fonctionnement de type libéral, voire une ouverture du social au secteur privé. On assiste par exemple à une tentative dapplication au travail social de la décomposition taylorienne du travail (1). En effet, certains managers du social semblent vouloir sinspirer dun tel modèle : découpage de laction des professionnels en contenus et tâches prédéfinis (accueil/diagnostic/intervention), spécialisations des interventions (spécialistes du logement/spécialiste de linsertion/spécialiste de laide financière
), hiérarchisation entre la conception et lexécution (les tâches élémentaires étant confiées à des personnels moins formés, les tâches dorganisation devenant le monopole des états-majors composés de cadres et dexperts). Dans une telle configuration, lintervenant social se définirait non pas à partir dun métier et dun savoir-faire, mais en fonction de sa capacité à trouver sa place à lintérieur dune organisation technique et dun système de postes et de rôles dont il constituerait un rouage finalisé. On lui demanderait alors de décrypter les informations reçues et dy répondre par un certain nombre de procédures définies à lavance et en dehors de lui. Autre dérive, là aussi liée à la volonté de sinspirer du modèle libéral et de limiter le social à la vision dun marché qui relierait un prestataire à un client : considérer lusager comme un simple consommateur dont il faut contenter lexigence immédiate. Telle est bien là la conception que nous propose un certain nombre de grands groupes industriels qui lorgnent déjà sur le secteur du service aux personnes et de lintervention auprès des personnes âgées. Il est donc légitime que les professionnels du social sinterrogent sur la nature de lévolution quon veut leur faire emprunter.
Ainsi, si le bouleversement des pratiques dune institution provoque toujours dans son personnel inquiétude et méfiance on ne peut exclusivement placer ces réactions du côté du refus dévoluer ou de défenses corporatistes : une direction dune structure daction sociale peut se présenter comme, avant tout, animée dun vrai désir de mieux faire correspondre loffre de service aux besoins des usagers, mais elle peut aussi avoir comme dessein dadopter les méthodes du secteur privé. Le changement nest donc, en lui-même, ni un progrès, ni une régression. Tout dépend ce quil propose.
En illustration de ces difficultés sur le changement, nous sommes allés rendre visite à deux institutions intervenant dans le secteur de lenfance en danger, qui vivent depuis quelques années une réorganisation complète de leur fonctionnement. À leur tête deux directeurs généraux, nommés pour accompagner ces profondes mutations. Chacun dentre eux a choisi un axe dintervention dans la menée du changement : le consensus pour lun, le paradoxe pour lautre.
(1) R. Bertaux, Y. Schleret et S. Bernardi dans « Les mutations du travail social » sous la direction de J.N. Chopart, Dunod, 2000
La création de lassociation départementale de sauvegarde de lenfance et de ladolescence remonte à 1888. Cette vieille dame a décidé, au milieu des années 1990, de se refaire une beauté, en essayant dadapter son action aux nouvelles exigences de la protection de lenfance. Forte de six internats et dun service de placement familial accueillant au total 450 mineurs et jeunes majeurs encadrés par 130 professionnels et 200 familles daccueil, elle a fait le choix de se réorganiser autour dune territorialisation en quatre secteurs (nord, sud, est, ouest).
Il sagit alors de passer de sept structures relativement indépendantes les unes des autres, à quatre pôles proposant une palette très diversifiée de services à la fois souples et adaptables mais surtout recentrées sur une population donnée et son territoire de vie. Chacun de ces dispositifs territoriaux offre des réponses de proximité (soutien éducatif aux parents, hébergement alternatif ou momentané) et des réponses relevant de la suppléance des fonctions parentales (100 places denfants en internat ou familles daccueil intégrant laccueil durgence). Chaque pôle aura, en outre, à gérer une prestation transversale sadressant à lensemble du public (quel que soit son domicile) : service de médiation familiale, service de ladministration adhoc, service de suivi et daccompagnement denfants victimes dabus sexuel et un lieu de vie associatif. On est bien là dans une volonté de sinscrire dans une approche sociale globale qui en même temps sarticule à la prise en compte de la spécificité locale. Cette réorganisation, là aussi, ne sest pas faite aussi simplement que cela peut paraitre.
Larticulation entre le fond et la forme
Quand il est recruté en 1996 comme directeur général, Maurice Loiseau a pour mission de faire évoluer linstitution. Sil arrive avec lambition dapporter des modifications majeures à son fonctionnement, sa volonté rencontre une dynamique préexistante. Cest pour lui, la première condition de départ nécessaire, sans laquelle il est illusoire dimaginer vouloir faire changer les pratiques dans de bonnes conditions. En prélude à son intervention, plusieurs questions se posent à lui tant de fond que de forme. Au fond, tout dabord : pourquoi changer ? Sa vision est très précise : le travail socio-éducatif est confronté au défi des profondes mutations socio-économiques de la société contemporaine. Les dispositifs actuels dintervention sont de qualité, mais se sont trop souvent cantonnés à des îlots de prestation isolés les uns des autres. Face au risque de « découpage en tranche » de lusager, il sagit de se réapproprier une approche globale de lenfant et de sa famille. Une telle redéfinition relève bien dun choix dassociation. La décision dune telle réorientation ne peut être que politique. Cest à partir du regard que lon porte sur les besoins à satisfaire que lon peut préciser les axes de priorité. Cest donc bien à lassociation gestionnaire à qui il revient dabord de se prononcer sur les grands axes directeurs de la réforme. Les professionnels de terrain ont leur rôle à jouer, mais dans un second temps. On ne peut baser la refondation dun nouveau projet dutilité sociale sur leurs pratiques au risque de la cantonner à une approche technique autocentrée, auto-référencée.
Une autre question, tout aussi importante, se pose au directeur général nouvellement nommé : comment organiser le changement ? Plusieurs stratégies étaient possibles : « Me placer dans les chaussures de mon prédécesseur et voir venir ou bien profiter de létat de grâce pour provoquer un électrochoc ». Mais, lattentisme de la première solution et le risque conflictuel présenté par la seconde ne lui conviennent alors ni lune ni lautre. À la question : comment bousculer tout, en évitant de perdre la maîtrise de la situation, il répond en optant en priorité pour un travail de déconstruction des représentations. Il sagit alors de montrer la nécessité du changement, tout en utilisant pour le faire des mots plutôt que des passages à lacte, de travailler avant tout au niveau symbolique, en cantonnant ainsi la crise potentielle dans les têtes. Il sagit bien de faire en sorte que le conflit potentiel se médiatise, se dise, se parle dans limaginaire avant quil ne puisse se matérialiser et se concrétiser dans les faits. Il commence donc par demander à un consultant détablir un diagnostic à partir des documents produits depuis quelques années par lassociation. Le deuxième acte important concerne linstance ordonnatrice : le conseil dadministration sengage sur les grands axes proposés. Puis, les prescripteurs et les financeurs (conseil général et ministère de la Justice) sont à consulter sur les orientations envisagées (ils donneront un avis très favorable). Ce nest quà ce stade quaura lieu la mobilisation des personnels. « Le choix politique étant fait, le technique devait alors reprendre le centre de la démarche pour en aménager les modalités » explique Maurice Loiseau.
Les professionnels de linstitution sengagent au sein de groupes projets constitués à partir dun certain nombre de thèmes (le travail avec les familles, la question des jeunes majeurs ) ou de référents-métier (services généraux, assistantes maternelles, psychologues, travailleurs sociaux ), mais aussi à partir des quatre secteurs envisagés (avec pour participants un éducateur de chaque établissement, un directeur et un chef de service). Il sagit bien là de réfléchir aux modalités pour mettre en uvre le travail en commun, tout en évitant la confusion des rôles. Les différentiels qui vont inévitablement se créer entre les différents groupes, loin de poser problème, provoquent une stimulation et une dynamique propices à lélaboration des solutions possibles. Les propositions concrètes ayant été à nouveau validées par le conseil dadministration, des groupes de réalisation se mettent en place se fixant pour objectif de concevoir les modalités de passage. Puis, intervient la phase de proposition de laffectation des cadres et de la répartition des personnels. Lensemble de ces projections a été dabord réalisé dans les têtes avant de passer dans les faits, les transformations ne devant pas se concrétiser avant juin 2001.
Pour conduire cette réorganisation, Maurice Loiseau évoque des conceptions très claires : « La conduite de changement questionne à tout instant, elle implique une gestion permanente des paradoxes et des contradictions : il faut les mettre en évidence et sen servir comme moteur » explique-t-il.
Premier de ces paradoxes, celui qui consiste à aider à la prise de conscience tout en nhésitant pas à forcer la main, à rendre les personnels acteurs des transformations, tout en les y contraignant. Second paradoxe, celui qui cherche à faire évoluer les pratiques en ne privilégiant pas lavis des professionnels au départ, mais en sollicitant lassociation gestionnaire. Troisième paradoxe, le rapport entre le particulier et le général : le changement heurte les intérêts spécifiques et provoque de la résistance, mais savère ensuite pertinent pour lévolution globale de lassociation. Quatrième paradoxe : articuler la cohérence de lensemble tout en favorisant des modélisations différentes, chaque pôle dactivité étant laissé avec une certaine marge de manuvre en matière dinitiatives. Loin de chercher à éviter de vivre ces contradictions, il sagit pour Maurice Loiseau de les accompagner et de faire en sorte quelles expriment toute leurs potentialités et leurs richesses, permettant ainsi des évolutions qui pour nêtre pas sans grincements de dent ni inquiétudes, ne sen concrétisent pas moins dans les faits finalement avec la participation active de lensemble des acteurs concernés.
Lavis des professionnels
Lidée dune dynamique nouvelle passant notamment par un décloisonnement de lassociation a été, au départ, bien accueillie pensent le délégué syndical CFDT, deux travailleurs sociaux et une assistante maternelle rencontrés. Mais, ce qui a, pour le moins, dérouté, provoquant scepticisme et méfiance, cest la façon dont la démarche a été menée et plus particulièrement dont les questionnements des salariés ont été pris en compte. La volonté du directeur général de favoriser en premier lieu la décision politique du conseil dadministration avant lavis technique des salariés nest pas ici remise en cause. Toutefois, les professionnels auraient pu être mieux associés, expliquent nos interlocuteurs, en partant bien plus des expériences déjà en cours, et en sappuyant sur leur savoir-faire pour évaluer la faisabilité des projections envisagées. Quant aux groupes de travail : « Sils ont pu faire avancer la réflexion, ils ont aussi eu un effet pervers : celui de provoquer une méfiance réciproque, chacun pouvant au travers de sa participation, se projeter, voire se placer en compétition pour les places qui allaient être redistribuées ». Mais ce qui semble avoir le plus déstabilisé les personnes rencontrées, cest lapproche de Maurice Loiseau qualifiée par lui de dialectique, mais que nos interlocuteurs ont vécu comme très insécurisante. La démarche initiée na pas toujours été comprise : « Il nous a demandé de nous prononcer sur un projet pédagogique, alors que dans le même temps il affirmait que cétait à nous de le construire. Au final, le projet reste dans le flou et lincertitude ». Outre, la forme adoptée pour mener le changement, reste cette inquiétude sur le fond. La volonté affichée de redéployer lactivité de lassociation sans demande de moyens supplémentaires, si elle peut effectivement satisfaire les tutelles, interrogent néanmoins les professionnels sur les implications des « gains de productivité » ouvertement évoqués. Cette approche a produit des réflexes de méfiance face à des arguments qui, bien quabordés ici dans un contexte différent, sont utilisés par ailleurs dans le management libéral. Il en va de même pour les hypothèses de vente des bâtiments utilisés actuellement dans le cadre de la réorganisation des lieux dactivité, perspective provoquant une inquiétude quant à lavenir du patrimoine. Sans oublier les familles daccueil inquiètes du nouveau rôle quon va leur demander de jouer. Elles sont appelées à une plus grande souplesse dans leurs modalités de travail. Mais on ne peut leur demander de relayer les familles naturelles ou les foyers dhébergement dans le court terme sans questionner les risques de dérives de ce type dorientation. Sans compter la question de leur rémunération quand lenfant ne sera plus momentanément chez elles. Les nécessaires évolutions, nos interlocuteurs non seulement en conviennent mais en sont demandeurs, doivent être jaugées à laune des bénéfices que pourront en attendre tant les usagers que le personnel.
Intentions des uns, attentes des autres, méthodologie élaborée dun côté, modalités souhaitées de lautre, objectif visé, résultats obtenus lécart est toujours difficile à combler. Mais, pourra-t-il lêtre jamais ? Limportant est surtout que des partenaires qui ne se situent pas à la même place et qui nont donc à parler dune même voix, se positionnent dans une tension à la fois intelligente et constructive pour tenter de faire avancer au mieux le cadre de travail au travers même de leur confrontation.
LAAE a pris son essor en 1961 et sest développée autour des activités dun service AEMO et dun service denquêtes sociales, puis dun secteur hébergement internat éducatif en 1971 ; en 1996, naîtra un service de médiation et réparation pénale, puis un service dinvestigation. Le personnel est composé de 95 salariés. Au milieu des années 80, certains professionnels sinterrogent quant à linadéquation architecturale, organisationnelle et pédagogique de létablissement, mais sans être vraiment entendus. Une ambiance conflictuelle règne. Un audit de lURIOPSS intervient en 1991 qui fait état dune situation de blocage et qui préconise un travail de remise à plat de lexistant et de redéfinition des axes de travail. Cest avec le temps que la pertinence de cette évolution nécessaire simpose.
Le nouveau directeur général, Patrick Martin, recruté en 1995 par une association gestionnaire animée à ce moment-là dune claire volonté de changement lexplique bien : « Avec le conseil dadministration, nous avons eu la certitude quil fallait préserver les acquis, lintuition quil fallait évoluer et la conviction quil fallait associer les acteurs » explique-t-il. Une étude diagnostique est demandée au CREAI. Les prescripteurs sont interrogés (conseil général, protection judiciaire de la jeunesse, magistrats) visant à prendre en compte les complémentarités départementales et à sy inscrire. Lensemble du personnel est également entendu lors dentretiens et lors dune restitution orale du diagnostic. Le résultat est sans appel et vient confirmer les nombreux constats accumulés les années précédentes : les modalités offertes en matière dhébergement apparaissant de plus en plus décalées par rapport aux besoins des populations en difficulté. De plus en plus de jeunes vivent entre leur famille où certains dangers les empêchent de rester et un internat qui ne convient pas toujours au mode dexpression de leurs difficultés. En outre, ils sont aussi de plus en plus nombreux à ne plus avoir de projet. Doù la nécessité impérieuse de diversifier les réponses pour être en capacité doffrir des solutions au plus près des problèmes rencontrés par les jeunes pris en charge. De la vieille structure qui navait pas changé depuis vingt ans regroupant, sur deux étages, trente adolescents, va naître alors un nouveau dispositif complètement réorganisé : construction dun nouvel internat de 10 places, acquisition dun pavillon au milieu dun lotissement, de trois appartements et de trois studios et recrutement de deux familles relais susceptibles doffrir un lieu daccueil dans les situations de crise. Ce dispositif peut être utilisé souplement pour suivre par exemple un jeune qui vit dans la rue et qui peut intégrer à certains moments lun des studios. Cela sest encore fait tout récemment avec laccord du juge des enfants. Deux postes ont, en outre, été transformés pour permettre à un atelier de mobilisation professionnelle de fonctionner en liaison avec un centre de formation des apprentis et ce, en direction des jeunes en rupture scolaire. Un projet est toujours en attente, espérant laccord de lÉducation nationale : louverture dune classe-relais qui serait animée par des éducateurs techniques et un répétiteur scolaire. Cette réorganisation en interne sest doublée dune large ouverture de linstitution vers lextérieur. De linternat tout dabord en direction de la commune où la structure est située : hébergement du centre aéré lété, de lécole de musique, stages proposés dans les services techniques de la mairie aux jeunes pris en charge, présence délus municipaux dans le conseil détablissement, ouverture à la population à loccasion de la journée du patrimoine. Des autres services de lassociation ensuite, en direction des partenaires du secteur. Les professionnels ont été encouragés à rejoindre ce qui existe déjà ou à prendre linitiative de nouvelles collaborations : des groupes de travail ont ainsi été créés avec les parents et les enseignants, la protection maternelle et infantile et dautres parents, des travailleuses familiales, des acteurs de quartier sur la violence, des acteurs de la politique de la ville. Cette évolution sintègre dans une politique associative, visant à prendre en compte la manière dont les questions sociales se posent et à en être acteur. Même si elle est exposée ici en quelques lignes, elle sest réalisée sur une longue période.
Les axes du changement
Patrick Martin, directeur général de lAAE, avant dexposer cette trajectoire, met en garde tout de suite son interlocuteur. Ce quil évoque de la méthodologie adoptée pour faire évoluer lassociation ne relève ni dun modèle, ni dun livre de recettes. Ce qui sest construit la été en un temps et des circonstances donnés. Cela nest pas reproductible à lidentique, ailleurs. En outre, ce qui a fonctionné à un moment ne fonctionnerait peut-être pas à un autre moment, même avec les mêmes acteurs. La deuxième précaution quil met en avant relève de lhistoire : chaque époque privilégie des constructions en remettant en cause celles précédemment édifiées. Si lon se penche sur la façon dont le secteur associatif a répondu aux besoins des personnes en difficulté au cours des cinquante dernières années, on sera inévitablement amené à relativiser la question de nos évolutions actuelles et à les considérer dune manière bien plus modeste. Ce que lon va tenter de modifier reste une élaboration toujours ouverte, du fait même que les convictions daujourdhui sont appelées à changer. « On ne cherche pas la vérité, puisque celle-ci est en évolution constante ».
Fort de ces réserves qui lui semblaient essentielles dévoquer en préalable, Patrick Martin explique le triptyque à partir duquel il a conduit le changement de ces dernières années. Le premier axe sarticule autour de deux quêtes complémentaires qui doivent présider à toute démarche de transformation : une exigence de qualité professionnelle et une recherche daccroissement de lestime de soi des acteurs. Lamplification des compétences individuelles permet de rendre un service de plus grande qualité aux usagers et à la fois de renvoyer aux intervenants une image positive deux-mêmes, lun et lautre se renforçant mutuellement. Le deuxième axe renvoie à la nécessaire disponibilité à lévolution des problématiques sociales. Si une association daction socio-éducative veut remplir son rôle, elle doit en permanence essayer de répondre au mieux aux besoins qui évoluent en sy adaptant, voire en les devançant. Troisième axe du renouvellement des pratiques : lappropriation des projets par les professionnels. « Une politique échoue autant par erreur sur lhomme que par erreur de stratégie ». On ne fait rien sans les personnes directement concernées !
Prendre le temps
Et puis, il y a le temps : ne pas vouloir aller trop vite, ne pas bousculer les individus, prendre les moyens de faire cheminer les réflexions et damener progressivement les mentalités à sadapter aux nécessaires modifications. Patrick Martin est arrivé à son poste en 1995. Cinq années après, il continue patiemment à avancer avec laide active du directeur du foyer, A. Regouby et avec lensemble du personnel, à un rythme qui permet à chacun (e) de sy retrouver, limportant étant que tout le monde bouge en même temps. Bien sûr, des craintes et des résistances se sont manifestées. Quand on veut faire évoluer un mode de fonctionnement, on provoque inévitablement de la méfiance et une opposition potentielle. Remettre en cause ses habitudes de travail nest pas si facile que cela. Toutes ces réactions ont été acceptées, reconnues, discutées et médiatisées. Leur expression a été garantie selon le principe du respect du contradictoire. Les salariés ont eu non seulement le droit dexprimer leurs divergences, mais les moyens de le faire au travers des nombreuses réunions qui se sont tenues. Ce qui a permis de les dépasser sans trop de difficulté. Ainsi, lorsquil sest agi dorganiser la répartition des postes, chaque salarié a été invité à faire un courrier, puis a été reçu par la direction pour envisager la faisabilité de ses vux, une formation dadaptation leur étant éventuellement proposée à la clé. Patrick Martin insistera enfin sur limportance, dans cette démarche, dun encadrement qui ne doit être ni trop distant, ni trop dirigiste. La réussite de lopération dépend en grande partie de sa capacité à sapproprier la démarche globale.
Lavis des professionnels
Quen pensent les acteurs de terrain ? B. Ribreau, éducateur à lAAE depuis 1981 et représentant dune instance du personnel qui a donc été au cur de lévolution de linstitution le reconnaît : aujourdhui « la politique du conseil dadministration et de la direction générale nous apparaît positive et dynamique ». Mais il rappelle aussi les propositions des personnels pour obtenir des conditions dhébergement et de prise en charge adaptées aux besoins des jeunes ; et de sinterroger, à la lumière des difficultés du passé, sur les conditions à créer pour que les analyses et propositions des professionnels de terrain soient écoutées et prises en compte dans une dynamique permanente. « Laccroissement de notre estime de soi ne passe-t-elle pas aussi par la reconnaissance de notre capacité dexpertise et notre place dans le débat et les évolutions des structures », remarque-t-il. « Lactuelle stratégie favorisant, dune façon fort intéressante les modifications de linstitution dans toutes ses dimensions, ne doit néanmoins pas occulter que cette construction collective nest jamais évidente et doit faire lobjet dune attention continue. Les différentes instances devant y être associées ».
Au terme de cette présentation, il apparaît possible de résumer la dynamique de changement vécue dans cette institution à partir de trois clés : la mobilisation de tous les niveaux de lassociation et ceux de létablissement en particulier ; lécoute permanente de lévolution des problématiques auxquelles sont confrontés les usagers ; lappui sur la professionnalité des acteurs qui garantit une construction institutionnelle du changement.
Jacques Trémintin
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