Numéro 569, 22 mars 2001

L’expérience du CAT-Foyer Les Saugeraies

Une consultation réussie

Êtes-vous satisfait de la restauration ? Choisissez-vous les personnes avec qui vous mangez ? Celles avec lesquelles vous cohabitez ? Aimez-vous le poste que vous occupez ? Autant de questions auxquelles les résidents ont particulièrement apprécié de répondre

L’établissement accueille des adultes dits « IMC » (infirmes moteurs cérébraux) dans un centre d’aide par le travail durant la journée et assure leur hébergement ainsi qu’un accompagnement quotidien dans une structure résidentielle. Le CAT-foyer Les Saugeraies est une création d’une dizaine d’années, gérée par un directeur qui a connu sa fondation : Jean-Marie Descamps. Homme de conviction et d’expérience (ancien éducateur spécialisé, il a suivi une formation dans un institut d’administration des entreprises et est titulaire d’un troisième cycle de « management et marketing des structures de l’économie sociale »), il est rompu aux questions de gestion financière et de management, sans avoir perdu toutefois la fibre sensible et conviviale – nous sommes dans le Mâconnais…

Ses proches collaborateurs – les responsables de structures – sont des éducateurs techniques spécialisés et une conseillère en économie sociale et familiale de formation. Consciente des atouts et des limites du dispositif qui est offert aux bénéficiaires, cette équipe entame, à l’invitation de son directeur, une démarche d’examen de son projet et de la qualité des services rendus par l’établissement, auprès d’un organisme spécialisé. Après un travail d’identification des prestations de service offertes par l’établissement, il est convenu entre celui-ci et l’organisme spécialisé qu’une consultation par entretiens sera mise en place auprès des bénéficiaires. Deux guides d’entretien (l’un pour le CAT, l’autre pour le foyer) sont alors élaborés.

Ces guides sont tout d’abord testés à titre expérimental auprès de deux ou trois bénéficiaires, puis ils sont généralisés à l’ensemble de ceux-ci. Au total, les entretiens s’étalent sur une durée de deux mois, à raison de deux maximum par journée et par interviewer. La durée de chaque entretien est en moyenne d’une heure. Avec certaines personnes, il faut effectuer l’entretien en deux fois.

Au départ, chacun craignait que la longueur de l’entretien ne s’avérât rédhibitoire, qu’elle ne décourageât des bénéficiaires fatigables. A la suite de ces entretiens, le premier constat fut bien l’intérêt manifesté et la bonne résistance physique et nerveuse des interviewés. Le bouche à oreille fonctionnant bien, chaque bénéficiaire réclama rapidement de passer lui aussi cet entretien.

Le déroulement des entretiens apprend un certain nombre de choses et surprend à plusieurs titres. Aucun refus ou réticence n’ont été manifestés vis-à-vis de l’entretien. Certes, des résidents ont eu quelques difficultés à comprendre toutes les questions. Les interviewers ont dû s’adapter au niveau de compréhension des interviewés, reformuler des questions avec des résidants ; avec certains, ils ont dû se libérer des questions précises du guide, tout en demeurant dans l’esprit de l’entretien ; tandis qu’avec d’autres, il était nécessaire de bien rester centré en permanence sur les questions.

Les entretiens n’ont jamais été perçus comme pesants ou représentant une perte de temps mais au contraire comme riches d’enseignement. Indiscutablement, la consultation a suscité une grosse demande de la part des bénéficiaires. De nombreuses personnes ayant appris qu’un de leurs collègues avait eu cet entretien, ont posé la question : « Quand est-ce que je passe ? ». Les bénéficiaires ont fréquemment apprécié le fait qu’on leur consacre un temps personnalisé et spécifique concernant leur vie quotidienne.

Sur ce point, l’analyse des temps de travail réalisée dans divers établissements montre fréquemment le peu de temps qui est passé personnellement avec chaque bénéficiaire, notamment dans un foyer. Les trois-quart des résidants ont reconnu que c’était la première fois que cela leur arrivait et qu’ils aimeraient que cela se reproduise. Ils ont également fait état de leurs craintes a priori. L’assurance que les réponses ne seraient pas divulguées les a rassérénés.

Les interviewers ont découvert chez les bénéficiaires une énorme envie de gérer leur vie : « J’étais surprise, relate une éducatrice, par le fait qu’ils ont une grande conscience de leur avenir ! Ils ne se leurrent pas sur leurs capacités ; je m’attendais à ce qu’ils aient beaucoup de désirs, alors que certains veulent simplement pouvoir prendre une douche tout seul ».

D’autres bénéficiaires émettent des souhaits précis : « Je veux faire de la musculation, mais mon père ne veut pas… ». Beaucoup ne souhaitent pas que l’on parle de sexualité auprès de leurs parents. D’autres encore déclarent craindre l’avenir, évoquent leur état et le risque de mort, mais ne pas vouloir d’aide psychologique.

Certains interviewés ont demandé de rajouter des choses, témoignant ainsi de leurs préoccupations liées à l’entretien, voire d’un certain cheminement, ou manifestent leur insistance : « Tu as bien noté cela ! ». Il y a ceux qui sont impatients que ce qu’ils ont pu dire soit réalisé ; par exemple, dès le lendemain : « Alors pour ma chambre, qu’est-ce qui est fait ? ».

Au cours des entretiens, certaines questions se sont avérées plus difficiles, celles concernant les droits des citoyens et leurs pouvoirs. Ces droits apparaissent bien abstraits et la plupart des bénéficiaires n’a jamais été concerné par cela. Par exemple : tel père dit qu’il vote pour son fils ; pour une résidante, il apparaît important de pouvoir voter mais elle ne sait pas pour quoi l’on vote. Autre exemple plus immédiat, concernant le vote pour la représentation au conseil d’établissement : il n’y a pas toujours de photo des candidats, ainsi, nombre de résidants qui ne savent pas lire ne savent pas pour qui voter. Rendons-nous à l’évidence, la personne handicapée est sous-représentée. Autrement dit, ne traite-t-on pas les bénéficiaires comme des enfants ? Telle est l’une des puissantes interrogations qui devait ressortir de la consultation…

Le fait de réfléchir à une prestation de service concernant l’aide relationnelle et la promotion sociale, et d’introduire des questions sur ce thème au sein de la consultation, a permis la prise de conscience de divers paradoxes. En somme, si l’on parle beaucoup de citoyenneté ici ou là, il s’avère qu’elle demeure encore très conceptuelle et n’entraîne pas encore suffisamment dans les faits de véritables formations à ce qu’est la vie publique.

Depuis l’époque (pas si ancienne) où l’on appelait les travailleurs en CAT « les jeunes », jusqu’à la nôtre, éprise de formules politiquement correctes, la réalité de terrain n’a pas toujours suivi les intentions déclarées. La vie institutionnelle a bien souvent entériné une coupure avec l’environnement et son univers culturel, encouragé un repli sur une micro-communauté, renvoyé en permanence le bénéficiaire à ses comportements et les professionnels à leur ressenti, cultivé l’intégration normative dans l’établissement, tout cela bien souvent au détriment d’une recherche de promotion sociale et d’accès à la vie de la cité. Comme si l’environnement faisait peur et comme si l’autonomie devait demeurer une éternelle intention… Mais la vraie peur ne serait-elle pas plutôt de devoir suivre les personnes porteuses de handicaps dans la vie publique ? D’accompagner leur parcours au-delà du périmètre forclos et rassurant de l’établissement ?

Jean-René Loubat


Quelques exemples de questions posées aux bénéficiaires des Saugeraies

Êtes-vous satisfait (e) de la restauration délivrée par notre foyer (petits-déjeuners, repas en soirée, repas de vacances et de week-ends), quant à : la quantité ? La qualité ? La présentation ? La variété ? Le service ? (1). Avez-vous des souhaits, si oui, lesquels ? Préférez-vous manger à : une grande table ? Une petite table ? (1). Choisissez-vous les personnes avec qui vous mangez ? Souvent, rarement, quelquefois, jamais. Quelles sont les raisons de votre choix ? L’ambiance au cours des repas vous paraît-elle bonne ? (1)

L’implantation du lieu d’hébergement vous convient-elle ? (1). Est-ce que les pavillons vous paraissent suffisamment adaptés : au plan des déplacements (rampes, portes, couloirs, etc.) ? Au plan de l’accessibilité de certaines commodités (placards) ? Au plan de l’utilisation des salles de bain et des toilettes ? (1). Quelles sont les améliorations que vous souhaiteriez voir apporter ?

Êtes-vous satisfait (e) de l’aménagement de votre chambre ? Complètement, en partie, pas vraiment, pas du tout. Si non, qu’est-ce que vous souhaiteriez voir s’améliorer ? Êtes-vous satisfait (e) de la décoration et de l’aménagement des parties communes : complètement, en partie, pas vraiment, pas du tout.

Avez-vous choisi les personnes avec lesquelles vous cohabitez ? (1). Avez-vous des problèmes avec les personnes avec qui vous cohabitez ? Si oui, pourquoi ?

Travaillez-vous dans un atelier dont l’activité vous intéresse ? Avez-vous choisi l’atelier dans lequel vous travaillez ? Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce type d’activité ? Est-ce qu’il y a des choses que vous n’aimez pas faire ? Avez-vous choisi le poste que vous occupez ? Vous convient-il ? Qu’est-ce qui vous plaît dans ce poste et pour quelle (s) raison (s) ? Qu’est-ce qui ne vous plaît pas dans ce poste et pour quelle (s) raison (s) ? Souhaiteriez-vous occuper un autre poste ? Lequel ? Pour quelle (s) raison (s) ?

Est-ce qu’on vous demande parfois de faire des choses qui vous gênent ? Est-ce que vous avez l’impression de travailler trop vite ? Est-ce que vous vous sentez particulièrement fatigué (e) après votre journée ? Est-ce que vous vous déplacez beaucoup pour travailler ? Le travail effectué vous paraît-il particulièrement minutieux ? Est-ce qu’on vous laisse des initiatives pour aménager votre poste ?

(1) Réponses par oui ou non


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