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Autre explication, la vision dexpert qui se caractérise par une distinction entre ceux qui savent et ceux qui, inconscients de leur destin, doivent se plier à ce savoir. Enfin,
troisième explication : la formation même des intervenants sociaux, délibérément écartés durant longtemps de toute idée dêtre au service de quelquun. Mus par une vision très orthopédique du développement, nombre dintervenants étaient censés savoir ce qui convenait pour la personne dont ils « soccupaient »
Bref, on consulte peu ou pas du tout dans notre secteur, quil sagisse des familles, quil sagisse des bénéficiaires mineurs ou majeurs ou bien encore des personnels. Historiquement associée à la révolution démocratique et industrielle, la consultation est parfois rejetée comme un instrument commercial ou démagogique. Étrange, car alors qui décide de ce qui est ou nest pas démagogique ? Il existe ainsi le danger, on ne peut plus paradoxal, délaborer des projets détablissement ou de service, ou pire encore, des projets individuels, en court-circuitant le point de vue des principaux intéressés. Si la formule « mettre lusager au centre » a fait fortune depuis peu, comment lui conférer une réalité, sinon en accordant à la personne accueillie le plein statut de citoyen à part entière ?
La consultation suppose de faire uvre dhumilité : elle part du principe que lon doit au bénéficiaire de prendre en compte son point de vue aussi dérangeant soit-il. Que sait-on de ce que pensent les bénéficiaires dun centre daide par le travail ou dun foyer pour adultes porteurs de handicaps et de ce quon leur propose ? Que pensent les adolescents dun IME ou dune MECS ? Si des établissements se prétendent à leur service, que redoutent-ils donc ? La consultation serait-elle nécessairement synonyme de démagogie ?
À dire vrai, la consultation peut effrayer à plusieurs titres : tout dabord, parce que des établissements craignent davoir affaire à des revendications auxquelles ils ne pourront répondre ; revendications qui mettraient en cause leur fonctionnement ou du moins le supposent-ils sur un certain nombre de points : quand, par exemple, les bénéficiaires demandent pourquoi ils ne peuvent pas habiter en appartement en ville, avoir des relations sexuelles, choisir leur médecin ou leur référent, etc. Ensuite, parce quapporter des réponses aux attentes des bénéficiaires conduirait effectivement, dans certains cas, à un réaménagement organisationnel concernant des dispositifs, diverses options, les horaires, etc. ; bref, pourrait occasionner un bouleversement des routines, engendrer des remises en cause de pseudo-certitudes ou plus prosaïquement les routines professionnelles. Enfin, la consultation peut déranger certains administrateurs qui se sont fait une idée une fois pour toutes de ce qui convenait aux personnes accueillies et qui ne veulent pas voir mises en défaut leurs options idéologiques et culturelles. Chacun peut ainsi posséder de mauvaises bonnes raisons pour se défier de la consultation
Fondamentalement, les systèmes qui ne veulent pas changer nont-ils pas la lumineuse intuition que le changement ne peut venir que des bénéficiaires ? Un consensus de la peur du changement sinstalle alors autour dun discours préconçu sur le bénéficiaire, linfantilisant, le pathologisant, lenfermant dans ses handicaps pour rendre inopérant ses propos, ses manifestations et ses attentes. Le ronronnement de certaines réunions de synthèse vient parfaitement en témoigner.
Pourtant les établissements qui pratiquent diverses formes de consultation dressent un constat unanime : tout individu consulté savère infiniment plus raisonnable que celui qui nest pas consulté ! En effet, lorsquun individu nest pas entendu, on lamène à pratiquer la politique de lescalade, cest-à-dire à envoyer des messages de plus en plus massifs. Cest ainsi que des choses relativement simples à régler prennent parfois des proportions alarmantes et conduisent à divers passages à lacte, à de lagression ou de lautomutilation, ou plus subtilement à des conduites déchec, de repli ou de déstabilisation.
Dautre part, la consultation possède des effets pédagogiques : en structurant un champ donné, on transmet au consulté quil a la possibilité de sy situer et de sy positionner. On peut ainsi, plus simplement, encore lui faire comprendre que ce champ existe et que lon peut en parler (comme la sexualité par exemple). La consultation crée un espace déchange particulier, dénué de tout soupçon, de recherche daveu ou de condescendance. Par linstauration dun rituel spécifique, elle place les protagonistes dégal à égal et valorise des prises de position en dehors des discussions à bâtons rompus ou des échanges entre deux portes, ou encore des messages allusifs où lon doit « comprendre à demi-mot ». Linterviewé devient responsable de ses propos.
Enfin, faut-il le rappeler, la consultation est lun des fondements de la démocratie, au même titre que le contrat : elle soppose à la monarchie de droit divin, à la féodalité et aux luttes de clans. Au sein même dune démocratie, elle soppose à lexpression sauvage, celle des « grandes gueules », des camelots, des gourous et autres bonimenteurs qui font et défont lopinion. Dans un établissement, lexistence et le respect dun projet, dun contrat, de procédures de consultation et dune démarche-qualité sont des facteurs essentiels de démocratie et le meilleur antidote contre les tendances institutionnelles totalitaires
Au-delà des options et des intentions philosophiques, éthiques et sociales, la consultation représente une démarche méthodologique possédant ses exigences et posant trois questionnements principaux.
À lendroit des bénéficiaires, lentretien apparaît comme le mode le plus approprié et le plus souple. En effet, linterviewer a la possibilité dadapter les questions à la compréhension de chaque bénéficiaire, de les reformuler et de stimuler linterviewé, tout en étant à lécoute de ses gênes éventuelles.
Tous les bénéficiaires nayant pas accès au langage, ou ne disposant pas dune compréhension suffisante, lentretien ne peut à lévidence concerner toutes les populations accueillies dans les établissements médico-sociaux. Pour ceux-là, dautres formes de consultation peuvent être envisagées : par le biais de dessins, de choix par désignation de pictogrammes, de photos, de mises en situations, ou de divers procédés graphiques.
La passation dentretien nécessite de la part des interviewers de posséder une expérience de cette technique et de présenter un certain nombre de qualités requises : telle que savoir instaurer un climat chaleureux, savoir reformuler et faire produire, savoir attendre à bon escient, etc. Cependant, il ne faut pas oublier quil ne sagit pas « dentretiens daide » mais bien dentretiens ciblés sur un questionnement préétabli. Cest pour cela que la rédaction préalable dun « guide dentretien » savère indispensable.
Un guide dentretien indispensable pour plusieurs raisons : tout dabord, afin précisément de faciliter la tâche aux interviewers ces derniers nayant pas à improviser sur le fond ; dautre part, parce que tous les bénéficiaires répondent ainsi à des questions communes cela limite la marge de dérive des uns et des autres ; mais aussi et surtout parce que le questionnement doit concerner systématiquement les « prestations offertes » et ne pas déraper sur dautres registres.
Avant chaque entretien, linterviewer présente à la personne interrogée le but de cet entretien et lutilisation qui sera faite de ses réponses (mieux ajuster son projet personnalisé, améliorer la qualité de service globale par une meilleure connaissance des attentes et cerner la satisfaction des bénéficiaires). Il lui signifie en outre que cet entretien lui est proposé et quil ne revêt naturellement aucun caractère obligatoire et que son refus sera parfaitement compris.
Dans le même ordre didées, linterviewer rappelle que linterviewé nest pas tenu de répondre à toutes les questions qui lui sont posées et que si certaines le gênent, on passera à une autre.
Linterviewer précise encore que les professionnels ont un devoir de discrétion à lendroit des réponses faites individuellement et que celles-ci ne seront pas diffusées à lextérieur sans que linterviewé en soit averti. Il est encore énoncé que létablissement sengage à fournir des réponses et des explications aux attentes et questionnements du bénéficiaire.
Jean-René Loubat
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