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Le regard que je porte est un regard découlant de la psychosociologie du vieillissement et de la vieillesse. Si les progrès scientifiques et médicaux ont beaucoup avancé depuis 50 ans, le côté relationnel avec la personne âgée a changé et pas forcément dans un sens positif malgré, là aussi, les progrès effectués la concernant sur le plan social (matériel : hébergement, hygiène par exemple). Je me réfère ici aux institutions de gérontologie, phénomène sans précédent dans lhistoire de lhumanité, je me réfère à ces maisons de retraite médicalisées, type long séjour ou moyen séjour, qui sont hélas bien souvent des ghettos. Les personnes âgées étant regroupées, parquées entre elles, obligées de vivre dans des lieux quelles rejettent la plupart du temps même si ceux-ci sont objectivement confortables voire « accueillants ». Le vieillard, il faut bien le dire, rejette le vieillard. Et dans ces lieux de vie, il souffre dêtre avec ses congénères du même âge que lui ou à peu près. Linter générationnel y fait gravement défaut et le vieillard refuse de sidentifier en général aux autres, tous vieux comme lui. En outre, les équipes soignantes qui, elles sont jeunes et en nombre insuffisant, nont pas vraiment le temps ni même souvent le désir dentretenir une relation individuelle, personnalisée avec la personne âgée.
Donc cette « solution » de société nen est pas véritablement une. Et sil y a cette prise en charge collective, cest parce que le statut de la femme a changé : elle travaille et ne peut plus soccuper comme autrefois de son aïeul (sauf encore dans certains milieux ruraux) aussi parce que la famille a éclaté et pas seulement géographiquement (exemple la fille travaille à New York alors que la mère vit à Marseille), voir le nombre de divorces aussi.
Par ailleurs, il faut souligner, et ceci est très important, que seule la jeunesse est valorisée : il faut être toujours jeune et beau. La vieillesse fait peur, on la repousse, on la rejette, tout comme la mort dailleurs dont les rituels ont tendance à disparaître. De même, les valeurs ayant trait au respect de lâge ont disparu. Il faut à tout prix combattre le vieillissement, nier la vieillesse, référons-nous à toutes les gammes de publicité faisant léloge de la jeunesse, valeur privilégiée de notre société avec la rentabilité. Il ny a donc pas de place pour le vieillard dans nos sociétés industrielles, celui-ci est tenu à lécart de la vie, relégué dans des centres spéciaux où exceptionnel est celui qui est heureux. Dailleurs, lun des derniers désirs de la personne âgée, cest de retourner chez elle, dans son appartement ou sa maison. On en vient alors à évoquer le problème de la dépendance du vieillard qui ne peut plus, seul, faire face à ses occupations quotidiennes.
Justement, les métiers de « laide à domicile » pour ces personnes âgées se développent. Peut-on faire abstraction de « lapproche clinique » de la personne âgée, lorsque lon pratique de tels métiers ?
Les métiers de laide à domicile se développent mais sont encore largement insuffisants. Cest là un élément de solution : permettre au sujet âgé, dans la mesure du possible, (avec un degré dautonomie suffisant) de rester chez lui et déviter lanonymat des grandes institutions avec le désinvestissement redoutable qui sensuit. Il faut, on laura compris, réduire les ghettos de personnes âgées, être mieux adapté à leurs besoins, à leur psychologie. Le travail de ces aides (aides-soignants, infirmiers, kinésithérapeutes etc.) est très dur. La personne âgée peut être triste, déprimée, angoissée, agressive, hypocondriaque etc. tout ceci se répercute sur laide-soignant. Ces aides ont donc grand besoin de soutien et dune meilleure connaissance de la personne âgée, souvent insuffisamment comprise. Cest là que doivent intervenir des formations continues faites par des spécialistes (infirmier, kinésithérapeute, médecin, psychologue etc.). Le psychologue a donc un rôle à jouer à ce niveau, à travers par exemple des groupes de parole réguliers avec léquipe.
Lapproche clinique faite par des spécialistes de la gérontologie est donc indispensable. Il faut non seulement connaître le sujet âgé avec ses problématiques, ses maux, ses besoins, ses pathologies singulières etc. mais aussi apprendre à mieux se connaître, à mieux connaître ses réactions afin daméliorer la qualité relationnelle et aussi, ajoutons-nous, à moins souffrir soi-même devant certaines situations difficiles à appréhender. Car le personnel est amené à souffrir (de dépression, de démotivation, dépuisement). Doù encore une fois la nécessité des groupes de parole avec les équipes pour éponger cette souffrance et maintenir le sens de ce que lon fait. Enfin, je dirai quil y a un profil de laide-soignante à domicile. Tout le monde ne peut pas faire ce type de travail qui exige entre autres beaucoup de patience et avant tout de ne pas être récalcitrant ou rebuté par les vieillards.
Nombreux sont les travailleurs sociaux ayant à faire aux personnes âgées. Doivent-ils eux aussi améliorer leur formation en ce domaine ? (gérontologie etc.).
Bien sûr, pour les travailleurs sociaux, la formation continue est également indispensable. Comme elle coûte très cher, elle est encore, à lheure actuelle, insuffisante. Mais il ny a pas seulement un problème dordre pécuniaire. Il y a aussi des gens qui ne veulent pas se former. Certains ne comprennent pas la nécessité ou les avantages de la formation. Donc il y a tout un travail à faire avec ces derniers pour faire changer cet état desprit Et puis, il y a également la question peu prisée de la sélection : tout le monde nest pas apte à soccuper des personnes âgées. Avoir un regard défavorable, dévalorisant, ou méprisant sur la personne âgée, ou avoir peur par exemple nest pas un atout pour sorienter dans cette branche.
Selon vous, « être vieux » est-ce mieux accepté aujourdhui ou est-ce encore vécu par les personnes et par les sociétés comme un handicap ?
« Être vieux », du côté de la société, est plutôt considéré comme un handicap eu égard aux normes de rentabilité quelle a elle-même promues. Le vieux ne rapporte plus rien économiquement, il est même une charge pour la société qui doit sen occuper. Celle-ci ny trouvant aucun avantage (alors que le vieillard autrefois rendait beaucoup de services : il gardait les enfants par exemple et avait encore du savoir et du pouvoir). Il est devenu inutile et il est relégué bien souvent à la périphérie des grandes villes.
Du côté des personnes âgées, je nai pas parlé de leur perception à propos du fait dêtre vieux. À moins davoir un moral dacier, dêtre en parfaite santé à 88 ans et de maintenir ses investissements avec du plaisir, ce qui somme toute, savère assez rare, la personne âgée naffirme jamais quêtre vieux est un état enviable. Bien au contraire, elle souffre en général de cet état et elle le dit, physiquement (avec la diminution ou la dégradation des aptitudes ou des fonctions) et psychiquement presque toujours (avec un vécu de solitude et dennui, lot quotidien). Il ny a pas seulement à lorigine de ceci notre perception ambivalente vis-à-vis de la vieillesse, il y a aussi les progrès médicaux et techniques qui engagent le corps mécanisé à survivre au sujet malgré tous les maux et les handicaps qui en découlent.
Quelles seraient les améliorations nécessaires à entreprendre sur un plan social (voire psychique) pour que nos sociétés se réconcilient avec la vieillesse ?
Je ne détiens hélas aucune solution. La « solution » offerte par nos sociétés industrielles, on vient de le voir, repose sur lédification de « ghettos » de personnes âgées. Celles-ci sorientant forcément en fonction de leurs ressources financières (même sil y a une aide financière de lEtat). Plus vous avez dargent, et cela vaut tout de même mieux pour assurer vos vieux jours, même si cela ne résout pas tout ! Une personne âgée qui a beaucoup dargent peut rester chez elle avec toutes les aides possibles à domicile : médecin, infirmier, kinésithérapeute, psychologue, podologue, dame de compagnie, coiffeur Elle peut donc plus facilement conserver ses repères identitaires et ne pas être fondue dans la masse dépersonnalisante de linstitution gérontologique. Changer détat desprit et de valeurs donc comme rétablir des structures inter-générationnelles, bref changer de société, ne va pas de soi.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Auteur de Destins ultimes de la pulsion de mort. Figures de la vieillesse, Dunod (en collaboration avec A. Thome-Renault) 1992. Le déclin de la vie psychique. Psychanalyse de la démence sénile, Dunod 1994. Rites de vie, rites de mort. Les pratiques rituelles et leurs pouvoirs : une approche transculturelle, (sous la direction de) éditions Sociales Françaises. 1997.
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