Numéro 566, 1 mars 2001

L’interculturalité : pour faire les premiers pas d’une intégration

« Sachant l’importance de l’enquête sociale dans la prise en charge à mettre en place, faire une mauvaise évaluation de la situation, même par ignorance, serait catastrophique pour les familles migrantes. Dans cet ordre d’idée, il paraît bénéfique d’apprendre aux travailleurs sociaux à gérer l’altérité, de les sensibiliser aux cultures de ces populations. » (Kabangu Muanza est docteur en psychologie du travail et cofondateur d’Afrique conseil. Il est également formateur à l’IUFM de Lay-les-Roses (94) et consultant chargé d’études).

L’approche interculturelle vis-à-vis des familles migrantes favorise-t-elle réellement l’intégration sociale ou professionnelle de ces familles ou au contraire le risque n’est-il pas de les enfermer dans leur culture ?

L’approche interculturelle marque certainement le début du travail de l’intégration des familles migrantes. Elle doit, de ce fait, s’orienter vers la recherche des traits communs, encourager la rencontre de l’autre, l’échange, la réciprocité entre les cultures représentées, en l’occurrence la culture française et les cultures des populations migrantes. Car pour moi, l’intégration est le résultat de l’adhésion de ces populations aux valeurs de la société d’accueil et de leur conviction d’être acceptées par celle-ci. Elle est une sorte de contrat basé sur un système de droits et d’obligations. L’approche interculturelle la conceptualise et la matérialise sous forme de reconnaissance mutuelle. La responsabilité des populations migrantes est engagée au même titre que celle de la société d’accueil.

Par ailleurs, l’approche interculturelle n’entraîne nullement le risque d’enfermer les familles migrantes dans leurs cultures d’origine. Au contraire, elle permet de les valoriser. Elle crée les conditions où elles peuvent être reconnues, c’est-à-dire, considérées comme des partenaires égaux, c’est-à-dire des personnes ayant quelque chose à transmettre, des personnes sans lesquelles aucune solution ne peut être trouvée. Le danger est de penser l’interculturel comme la hiérarchisation des cultures avec comme conséquence l’assimilation des populations migrantes.

L’approche interculturelle dote l’intégration de son aspect psychologique. Cependant sa contribution s’avère insuffisante quand il s’agit de l’intégration des populations migrantes. En effet, ce n’est pas en communiquant avec les Français, en s’appropriant leur système de valeur, qu’on est intégré en France. D’autres critères entrent en ligne de compte. Outre la langue on peut citer le logement et l’emploi. Alors, combien de migrants parlent le français et ne sont pas bien logés et/ou se retrouvent au chômage ? D’autre part, combien d’entre eux maîtrisent le français, sont bien logés, occupent un emploi mais se sentent constamment étrangers, menacés, rejetés ? Dès lors, l’approche interculturelle ne peut favoriser réellement l’intégration sociale ou professionnelle des familles migrantes que si et seulement si elle peut faciliter la communication avec les Français et entraîner, en même temps, le changement de la politique en matière d’accès au logement et à l’emploi. C’est de cette façon que peut émerger l’aspect matériel de l’intégration.

Dans quelle mesure l’altérité et le rapport à l’autre est-il travaillé ?

Face à l’autre et, pis encore, à un étranger on peut se sentir menacé. Sa méconnaissance génère la peur. L’incompréhension et les malentendus s’installent. Les stéréotypes servent d’argument. Et les préjugés régissent le comportement. Ce sont là les raisons pour lesquelles le rapport à l’altérité, à l’autre mérite d’être travaillé. Ce travail vise à changer les regards, les attitudes en jugeant l’autre à sa juste valeur ; vise à dissiper les malentendus, à communiquer, à se comprendre, à se respecter dans la différence, à cohabiter pacifiquement. Ce qu’il faut éviter c’est chercher à détruire la dimension ontologique de son identité.

Cette discipline, si tant est qu’on puisse la nommer ainsi, reçoit-elle le soutien politique français et des pays d’origine de ces familles, pour organiser sa réussite ?

Se demander si les pays d’origine et la France soutiennent le travail sur le rapport à l’autre pour les familles migrantes c’est s’interroger sur le moment et la forme de leur intervention. En effet, à propos de l’intégration des populations migrantes, deux moments sont à évoquer. Le premier est celui qui part de la prise de décision d’émigrer au jour du départ. En ce qui concerne les Africains, je n’ai aucune connaissance d’un pays d’Afrique qui informe ses ressortissants candidats à l’émigration sur les conditions de vie en France, sur les Français eux-mêmes, leurs visions du monde et leurs attitudes vis-à-vis de l’étranger. Il en est de même des consuls français d’Afrique. Ils n’organisent pas des campagnes d’information au profit des candidats à l’émigration. Il reste à chacun d’affronter soi-même la réalité. La deuxième période concerne la vie en France, le jour de l’arrivée sur le territoire français. À partir de ce moment, le travail d’information, de conseil et de soutien se fait plus de façon informelle que formelle. Il est réalisé par la communauté d’origine dans le cadre associatif, familial ou amical. Quant à la politique française, elle soutient le travail sur le rapport à l’autre en donnant aux primo arrivants la possibilité de s’alphabétiser. Par ailleurs, elle accorde des subventions aux associations dont les actions visent à faciliter l’intégration des familles migrantes. C’est le cas de notre association, Afrique Conseil [voir encadré page 7]. Concrètement, nous avons mis en place des groupes de parole destinés aux parents migrants dans les quatorzième et vingtième arrondissements de Paris [Lire page 4]. L’objectif d’expliquer aux parents migrants le fonctionnement de la société d’accueil, son projet éducatif, et les informer sur les processus de mutations culturelles et la façon de les gérer. Par ailleurs, nous intervenons dans le département du Val-de-Marne où nous assurons la médiation entre l’institution scolaire et les familles migrantes (enfants et parents). Pour nous, c’est aussi l’occasion d’apporter aux professionnels un éclairage culturel afin de mieux comprendre avec les familles migrantes d’origine africaine et de mieux communiquer avec elles. Mais, beaucoup reste à faire dans ce domaine étant donné l’exclusion dont sont victimes les migrants par rapport au logement et à l’emploi, étant donné leur stigmatisation, étant donné la xénophobie ambiante.

Est-il nécessaire pour les travailleurs sociaux confrontés à ces familles d’acquérir une formation adaptée à cette pratique pour leur éviter certaines dérives ?

Refuser la différence, prendre en charge les familles migrantes sans se référer à leurs origines culturelles, c’est exercer une certaine violence sur elles, c’est les déstabiliser. Sachant l’importance de l’enquête sociale dans la prise en charge à mettre en place, faire une mauvaise évaluation de la situation, même par ignorance, serait catastrophique pour elles. Dans cet ordre d’idée, il paraît bénéfique d’apprendre aux travailleurs sociaux à gérer l’altérité, les sensibiliser aux cultures des populations migrantes. En sa qualité d’organisme formateur, Afrique Conseil assure des formations sur la culture africaine destinées aux travailleurs sociaux pour leur donner des codes de communication, des outils de compréhension et d’interprétation des comportements des Africains.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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