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En 1998 les travailleurs sociaux de la cité Piat-Envierges, cité HLM du haut Belleville, dans le XXe arrondissement de Paris, sont préoccupés. Les assistantes sociales polyvalentes du quartier, lassistante sociale scolaire, les éducateurs de léquipe de prévention Jeunesse Feu Vert, sont tous très inquiets : des enfants issus de familles africaines de la cité (les plus jeunes ont tout juste six ans) commettent régulièrement des incivilités, des actes délictueux.
Sophie, assistante sociale de secteur, témoigne : « Le phénomène prenait de lampleur, la presse sen faisait lécho. Nous ne savions que faire pour endiguer ces violences. Des fratries entières étaient dans ces bandes. Nous connaissions certains des enfants issus de familles africaines de la cité, mais, nous narrivions pas à rencontrer les parents et à leur parler. Nous étions démunis mais nous souhaitions réagir pour prévenir ces comportements déviants et y mettre fin. Javais suivi, cette année-là, une formation menée par Afrique Conseil (lire ci-dessous). Je connaissais M. Muanza (voir interview). La cité Piat-envierges était reconnue depuis 1997, « site DSU » (site de développement urbain) on pourrait dire aujourdhui « ZUS » (zone urbaine sensible). Nous pouvions ainsi obtenir, dans le cadre de la politique de la ville, des financements de la préfecture, de la ville, du département, du fonds daction sociale, pour proposer et réaliser une nouvelle forme dintervention sociale. Nous avons obtenu ces financements. Tout le monde était daccord pour dire quil fallait cibler la cité Piat-Envierges parce que cétait là que cétait difficile, cétait là quil fallait concentrer les forces. Nous avons ainsi ouvert, en septembre 1998, avec Afrique Conseil, une école de parents migrants, démarche déjà expérimentée, sur le XIVe arrondissement, par Afrique Conseil et des travailleurs sociaux du département ».
Lécole des parents migrants sorganise autour de rencontres-échanges mensuels réunissant un groupe de parents africains de la cité Piat-Envierges, les travailleurs sociaux du quartier et les spécialistes dAfrique Conseil. Les thèmes traités sont choisis par les intervenants. Ils sont le plus souvent liés à léducation : comment peut-on écouter son enfant ? Parents, pourquoi et comment punir nos enfants ? Comment savoir ce que font nos enfants dans la rue ? Que dites-vous à vos enfants après nos rencontres ? Ils peuvent aussi être en fonction des préoccupations du moment ou de chacun : les traditions africaines et la loi française ; la législation actuelle concernant le droit des étrangers ; le budget familial et le coût de la vie en France
Ce qui séchange à lécole des parents, ce sont les expériences et les connaissances de chacun. Les travailleurs sociaux parlent aussi de leur vécu de parents et de leurs difficultés. Afrique Conseil propose une médiation interculturelle, une aide au repérage et à lappréhension des valeurs culturelles des pays dorigine et de la France, pays daccueil. Les rencontres sont préparées et suivies dune analyse par les intervenants afin de décrypter les discours et adapter les interventions suivantes. Cette expérience de groupe de paroles sinscrit bien dans les dernières orientations préconisées par le ministère de lEmploi et de la Solidarité. La circulaire n° 99/153 du 9/03/99 relative aux réseaux découte, dappui et daccompagnement des parents préconise, en effet, le soutien des parents dans leur rôle éducatif et la consolidation de léchange, lentraide et la solidarité entre parents.
Lécole des parents migrants fonctionne toujours. Laction a été reconduite, depuis sa création, chaque année, par les financeurs (jusquen ?). Aujourdhui, la réunion, travailleurs sociaux, familles africaines et Afrique Conseil sarticule autour de lintervention de la principale adjointe du collège Jean Moulin, venue pour parler de son établissement et répondre à toutes les questions relatives à la rentrée scolaire des enfants. Elle se déroule dans une salle, prêtée, après maintes et maintes tractations, par une association. Trouver un lieu pour ce groupe de paroles est toujours très aléatoire. Hélène, assistante sociale, explique : « La salle nous est prêtée gracieusement ; le président de lassociation peut revenir sur sa décision à tout moment. Lantenne jeunes du quartier aurait pu nous accueillir. Cest une structure de la ville. Nous travaillons pour le même employeur. Mais les contacts de responsables à responsables se sont révélés très longs et très complexes, et puis, ce qui nous a été proposé était impossible : il fallait garder les enfants dans les escaliers. De plus, depuis peu, plus personne nest affecté à la garde des enfants pendant les réunions. Avant, un agent administratif nous épaulait. Désormais, cest à nous de gérer. On doit se débrouiller ».
La salle est exiguë et aveugle. Il y a juste assez de place pour tout le monde. Latmosphère est conviviale et détendue : on sest rassemblé autour du thé et des petits gâteaux. Les personnes se connaissent, échangent des banalités, le brouhaha est constant. Les salutations à lafricaine prennent du temps. Les femmes, en boubous aux couleurs vives, sont venues avec des enfants. Ils captent lattention, surtout quand ils ne peuvent plus tenir en place. La porte vitrée est dangereuse, si un petit venait à passer au travers
Fabienne D., principale adjointe du collège Jean Moulin, explique comment le collège sest organisé pour accueillir les parents et les élèves. « Les sixièmes sont les premiers à faire la rentrée. Ils sont les seuls élèves du collège pendant deux jours. Ce temps va faciliter leur adaptation à un nouveau milieu de vie, très différent de lécole primaire. Un goûter enseignants-parents-élèves de sixième favorise les premiers échanges et contacts ».
Elle présente les objectifs des réunions trimestrielles parents-enseignants et la journée portes ouvertes. Elle affirme la volonté de dialogue et douverture de létablissement : « Nous souhaitons que vous veniez au collège le plus souvent possible, et pas seulement quand il y a un problème durgence, quand quelque chose ne va pas. Quand on se connaît mieux, cest plus facile. On arrive toujours à se comprendre. Quand les enfants savent que leurs parents viennent au collège, cela se passe beaucoup mieux pour eux en classe ».
Les intervenants souhaitent la participation et limplication des parents dans la scolarité de leurs enfants. Pour cela, ils sont bien conscients de la nécessité de rompre la méconnaissance que les familles ont du collège et de son fonctionnement. Il faut aussi faciliter la communication entre lécole et les parents.
Yamba (père africain) sétonne, incrédule : « Alors, moi, jai le droit dy aller là-bas ? Même sil ny a pas de problèmes ? Tous les jours ? ». Aïssata (mère africaine) sinterroge : « Jai honte daller à lécole parce que mon fils a redoublé. Jai reçu une lettre. Ma sur ma dit : tu peux faire « rappel ». Moi, je dis dabord : « Est-ce que cest important si on fait ça ? À quoi ça sert ? On peut faire mais je sais pas si cest bien ou mal ». À ces interrogations, Fabienne D. a pu répondre : « Quand on fait redoubler un enfant, cest que lon a confiance en lui. À un certain moment, il na pas pu (pour diverses raisons) apprendre tout ce quil devait apprendre. On va lui donner loccasion, en redoublant, de refaire, datteindre le bon niveau. On lui donne une chance supplémentaire. Redoubler nest jamais une punition ».
Kabangu Muanza rappelle à lauditoire des difficultés méconnues mais cependant très présentes, pour les familles africaines. « Il y a un décalage entre le fonctionnement des familles et le fonctionnement de lécole. Les modèles éducatifs sont différents. Jonas (père africain) ne parle pas français, il ne le lit pas. Il me demande de le représenter et de parlementer en son nom, avec les enseignants. Il est plus âgé que moi, nous ne sommes pas parents ; néanmoins, je suis son petit frère. Lécole estime que ce nest pas moi qui exerce lautorité parentale et me rétorque : « Nous voulons rencontrer le père de lenfant, le père biologique ». Si Jonas envoie sa fille aînée de 17 ans - elle parle très bien français - lécole persiste : « Ce nest pas toi que nous voulons voir, cest ton père ». En Afrique, la parenté est à la fois sociale et biologique. Tout adulte est responsable dun enfant et peut intervenir dans son éducation. Lécole devrait simprégner de la culture dune certaine population migrante. Et puis, il y a aussi des parents qui ont honte et peur daller à lécole. Ils ne refusent pas dy aller mais ils ne sy sentent pas à laise. Ces parents méritent dêtre encouragés ».
En réponse aux difficultés évoquées, Kabangu Muanza est invité, selon sa disponibilité, à venir avec les parents à lécole. De leur côté, les éducateurs de Jeunesse Feu Vert se proposent pour accompagner les parents vers linstitution.
Lécole communique beaucoup par lécrit avec les parents. Le carnet de correspondance indique lemploi du temps des enfants, les remarques et consignes des enseignants et de la direction, les sorties prévues. Les devoirs à faire sont mentionnés dans les agendas. Les bulletins trimestriels, les décisions dorientation sont autant décrits etc.
Beaucoup de parents africains sont démunis face à des enfants plus instruits queux et qui en retirent un certain pouvoir et ascendant. Fabienne D. explique : « Le carnet de correspondance est de couleur bleue, il contient la photographie de votre enfant. Il y a un tableau sur la couverture du carnet, au dos : cest lemploi du temps. Si la première ligne est écrite, cest que lenfant commence le premier cours à 8 h 30 ; si elle est vide, il commence à 9 h 30. Si votre enfant ne va pas à lécole, cest quil y a quelque chose qui ne va pas. Venez me voir ou téléphonez-moi ; je vous expliquerai ». Kumba (mère africaine de dix enfants) sinsurge : « Le carnet de correspondance, Amadou ne me le montre jamais. Je ne disais rien à mes enfants, je vais regarder tout aujourdhui ».
Des mères africaines témoignent de leur participation à lécole des parents migrants. Elles sont venues dAfrique occidentale (Sénégal, Mali), migrantes pour raisons économiques. Elles sont en France depuis dix, quinze ou vingt ans. Leurs enfants sont nés et sont scolarisés ici. Fatoumata affirme : « Lécole des parents, cest bien pour nous, africains. Cela permet de nous connaître. Cest intéressant. Ils (les intervenants) parlent sérieusement. Cest bien pour le quartier aussi. Il faut continuer ». « Cest pas mal les réunions » confirme timidement Aminata. « Cela nous donne de bonnes idées, de bons conseils. On veut que lenfant soit bien. Cest pour son intérêt, tout ça ».
Aïssata exprime sa reconnaissance aux travailleurs sociaux : « Je leur dis : Merci beaucoup. Vous nous aidez beaucoup. Vous voulez que nos enfants aient un bon avenir ». Elle souligne limportance de la présence aux réunions dAfrique Conseil : « Kabangu Muanza voit bien les choses. Il parle bien français, mieux que moi. Il est africain, il comprend mieux les choses que nous parce quil sait lire, il connaît le droit de France mieux que nous ».
Fatoumata nous fait part de ses réflexions sur les modèles éducatifs français et africains : « Les enfants sont plus violents quavant. En Afrique, si un enfant a fait une bêtise, même si ce nest pas ton enfant, tu peux lui donner un conseil ou une fessée, une gifle même. Ici, si tu fais ça, tu passes au tribunal tout le temps. De chez moi, de ma fenêtre, je vois les enfants qui prennent les drogues. Je descends et je dis : « Cest pas bien ce que tu fais là », même si ma fille me conseille de ne pas men mêler. Je ne veux pas que mes enfants deviennent comme eux. Cest pour cela que je ne les laisse pas traîner dehors ».
Kumba a été très intéressée par la réunion sur lécole : « Lécole et les parents, on doit se serrer les coudes, pour les enfants, pour quils réussissent. Cest ce qua dit la dame du collège ; cest vrai. Elle a dit : « On vérifie le carnet (de correspondance) tous les soirs ». Cest vrai. Je tiens les enfants un peu ». Fatoumata souligne, avec vivacité, les limites du groupe : « Les parents ne parlent pas de grand-chose. Ils couvrent leurs enfants. Cest pas bien. Comme on dit en Afrique : « Tous les jours, cest pour les voleurs ; mais, un jour, cest pour les propriétaires ». Moi, je parle ; cest pour ça que des parents sont fâchés quand je parle ».
Ces témoignages prouvent le souhait de ces familles migrantes de sintégrer et de se sentir reconnues comme tout citoyen. Sils se sentent parfois impuissants, ces parents ne sont ni complices, ni indifférents aux conséquences des dysfonctionnements de leurs enfants. Leur participation à lécole des parents migrants les valorise et les positionne en adultes responsables. Les travailleurs sociaux trouvent, quant à eux, dans cette forme de travail collectif, une nouvelle émulation. Ils constatent, en effet, avec satisfaction quils ont ouvert un espace de parole pour ces familles en difficulté avec leurs enfants. Celles-ci sont partie prenante et investies dans cette expérience. Lécole des parents migrants serait-elle lexemple dun partenariat réussi et pertinent ?
Anne Catal
Afrique Conseil, association sans but lucratif, existe depuis novembre 1992. Des intellectuels africains sy sont regroupés et organisés. Ils ont vécu en Afrique et ont suivi leurs études en Europe. Ils sont donc familiarisés avec les deux cultures. Très investis et impliqués, ils ont souhaité mettre leurs compétences au service de leurs communautés et en promouvoir les intérêts. Kabangu Muanza (lire interview page 9), docteur en psychologie du travail, chargé détudes à Afrique Conseil, se souvient : « Nous pensions quil était temps que les Africains se prennent en charge. Nous ne nous reconnaissions pas dans les discours tenus sur les Africains et la culture africaine. Nous souhaitions nous mettre à la disposition de nos compatriotes. Qui mieux que nous pouvait se sacrifier pour eux ? ».
Après des débuts difficiles comme le rappelle Kabangu Muanza : « Nous vivions sur nos fonds propres ; nous bricolions ; les réunions se tenaient dans des cafés ou à nos domiciles » lassociation est aujourdhui reconnue par les institutions et les travailleurs sociaux. Afrique Conseil organise, pour les professionnels du social, des actions de sensibilisation et de formation sur la connaissance des cultures africaines et favorise, dautre part, lintégration des familles africaines en France en établissant un lien, une médiation entre celles-ci et les acteurs sociaux. Lassociation propose un éclairage culturel aux équipes socio-éducatives et judiciaires, une aide et un suivi psychologique auprès des populations migrantes et des adolescents migrants, en concertation avec les partenaires et des actions de soutien à la parentalité. « Nous ne sommes pas des thérapeutes » souligne Kabangu Muanza. « Nous travaillons sur la psychologie interculturelle, avec une démarche psychosociale. Nous travaillons avec les moyens que nous avons : la parole, lexploitation des théories psychologiques simples. Nous partons du social pour donner une explication psychologique ou pour faire des orientations. De plus, il est certain que la confiance sétablit plus naturellement entre des personnes qui proviennent dun même pays. Nous ne percevons pas de subventions de fonctionnement. Nous sommes rémunérés aux actions réalisées. Aussi, nous nous devons dêtre performants et cette forme de rémunération peut être garante dun travail de qualité ». Lassociation peut, enfin, participer à la conception et à laccompagnement de projets pour des groupes de jeunes ou des personnes qui désirent sinvestir en Afrique.
Afrique Conseil - 55 rue du Château deau - 75010 Paris. Tél. 01 44 83 03 64. Fax 01 44 83 03 65
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