Numéro 566, 1 mars 2001

L’école des parents migrants

Des psychologues originaires d’Afrique et des travailleurs sociaux ont créé un lieu où les pères et les mères africains apprennent comment exercer leurs responsabilités à l’égard de leurs enfants. En France où les règles ne sont pas comme chez eux comment, par exemple, collaborer avec les enseignants, et ne pas se faire « avoir » par leurs fils et leurs filles plus instruits qu’eux ? La cité HLM Piat-Envierges dans le XXe arrondissement de Paris sert actuellement de terrain à cette expérience plutôt concluante.

En 1998 les travailleurs sociaux de la cité Piat-Envierges, cité HLM du haut Belleville, dans le XXe arrondissement de Paris, sont préoccupés. Les assistantes sociales polyvalentes du quartier, l’assistante sociale scolaire, les éducateurs de l’équipe de prévention Jeunesse Feu Vert, sont tous très inquiets : des enfants issus de familles africaines de la cité (les plus jeunes ont tout juste six ans) commettent régulièrement des incivilités, des actes délictueux.

Sophie, assistante sociale de secteur, témoigne : « Le phénomène prenait de l’ampleur, la presse s’en faisait l’écho. Nous ne savions que faire pour endiguer ces violences. Des fratries entières étaient dans ces bandes. Nous connaissions certains des enfants issus de familles africaines de la cité, mais, nous n’arrivions pas à rencontrer les parents et à leur parler. Nous étions démunis mais nous souhaitions réagir pour prévenir ces comportements déviants et y mettre fin. J’avais suivi, cette année-là, une formation menée par Afrique Conseil (lire ci-dessous). Je connaissais M. Muanza (voir interview). La cité Piat-envierges était reconnue depuis 1997, « site DSU » (site de développement urbain) – on pourrait dire aujourd’hui « ZUS » (zone urbaine sensible). Nous pouvions ainsi obtenir, dans le cadre de la politique de la ville, des financements de la préfecture, de la ville, du département, du fonds d’action sociale, pour proposer et réaliser une nouvelle forme d’intervention sociale. Nous avons obtenu ces financements. Tout le monde était d’accord pour dire qu’il fallait cibler la cité Piat-Envierges parce que c’était là que c’était difficile, c’était là qu’il fallait concentrer les forces. Nous avons ainsi ouvert, en septembre 1998, avec Afrique Conseil, une école de parents migrants, démarche déjà expérimentée, sur le XIVe arrondissement, par Afrique Conseil et des travailleurs sociaux du département ».

L’école des parents migrants s’organise autour de rencontres-échanges mensuels réunissant un groupe de parents africains de la cité Piat-Envierges, les travailleurs sociaux du quartier et les spécialistes d’Afrique Conseil. Les thèmes traités sont choisis par les intervenants. Ils sont le plus souvent liés à l’éducation : comment peut-on écouter son enfant ? Parents, pourquoi et comment punir nos enfants ? Comment savoir ce que font nos enfants dans la rue ? Que dites-vous à vos enfants après nos rencontres ?… Ils peuvent aussi être en fonction des préoccupations du moment ou de chacun : les traditions africaines et la loi française ; la législation actuelle concernant le droit des étrangers ; le budget familial et le coût de la vie en France…

Ce qui s’échange à l’école des parents, ce sont les expériences et les connaissances de chacun. Les travailleurs sociaux parlent aussi de leur vécu de parents et de leurs difficultés. Afrique Conseil propose une médiation interculturelle, une aide au repérage et à l’appréhension des valeurs culturelles des pays d’origine et de la France, pays d’accueil. Les rencontres sont préparées et suivies d’une analyse par les intervenants afin de décrypter les discours et adapter les interventions suivantes. Cette expérience de groupe de paroles s’inscrit bien dans les dernières orientations préconisées par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité. La circulaire n° 99/153 du 9/03/99 relative aux réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents préconise, en effet, le soutien des parents dans leur rôle éducatif et la consolidation de l’échange, l’entraide et la solidarité entre parents.

L’école des parents migrants fonctionne toujours. L’action a été reconduite, depuis sa création, chaque année, par les financeurs (jusqu’en… ?). Aujourd’hui, la réunion, travailleurs sociaux, familles africaines et Afrique Conseil s’articule autour de l’intervention de la principale adjointe du collège Jean Moulin, venue pour parler de son établissement et répondre à toutes les questions relatives à la rentrée scolaire des enfants. Elle se déroule dans une salle, prêtée, après maintes et maintes tractations, par une association. Trouver un lieu pour ce groupe de paroles est toujours très aléatoire. Hélène, assistante sociale, explique : « La salle nous est prêtée gracieusement ; le président de l’association peut revenir sur sa décision à tout moment. L’antenne jeunes du quartier aurait pu nous accueillir. C’est une structure de la ville. Nous travaillons pour le même employeur. Mais les contacts de responsables à responsables se sont révélés très longs et très complexes, et puis, ce qui nous a été proposé était impossible : il fallait garder les enfants dans les escaliers. De plus, depuis peu, plus personne n’est affecté à la garde des enfants pendant les réunions. Avant, un agent administratif nous épaulait. Désormais, c’est à nous de gérer. On doit se débrouiller ».

La salle est exiguë et aveugle. Il y a juste assez de place pour tout le monde. L’atmosphère est conviviale et détendue : on s’est rassemblé autour du thé et des petits gâteaux. Les personnes se connaissent, échangent des banalités, le brouhaha est constant. Les salutations à l’africaine prennent du temps. Les femmes, en boubous aux couleurs vives, sont venues avec des enfants. Ils captent l’attention, surtout quand ils ne peuvent plus tenir en place. La porte vitrée est dangereuse, si un petit venait à passer au travers…

Fabienne D., principale adjointe du collège Jean Moulin, explique comment le collège s’est organisé pour accueillir les parents et les élèves. « Les sixièmes sont les premiers à faire la rentrée. Ils sont les seuls élèves du collège pendant deux jours. Ce temps va faciliter leur adaptation à un nouveau milieu de vie, très différent de l’école primaire. Un goûter enseignants-parents-élèves de sixième favorise les premiers échanges et contacts ».

Elle présente les objectifs des réunions trimestrielles parents-enseignants et la journée portes ouvertes. Elle affirme la volonté de dialogue et d’ouverture de l’établissement : « Nous souhaitons que vous veniez au collège le plus souvent possible, et pas seulement quand il y a un problème d’urgence, quand quelque chose ne va pas. Quand on se connaît mieux, c’est plus facile. On arrive toujours à se comprendre. Quand les enfants savent que leurs parents viennent au collège, cela se passe beaucoup mieux pour eux en classe ».

Les intervenants souhaitent la participation et l’implication des parents dans la scolarité de leurs enfants. Pour cela, ils sont bien conscients de la nécessité de rompre la méconnaissance que les familles ont du collège et de son fonctionnement. Il faut aussi faciliter la communication entre l’école et les parents.

Yamba (père africain) s’étonne, incrédule : « Alors, moi, j’ai le droit d’y aller là-bas ? Même s’il n’y a pas de problèmes ? Tous les jours ? ». Aïssata (mère africaine) s’interroge : « J’ai honte d’aller à l’école parce que mon fils a redoublé. J’ai reçu une lettre. Ma sœur m’a dit : tu peux faire « rappel ». Moi, je dis d’abord : « Est-ce que c’est important si on fait ça ? À quoi ça sert ? On peut faire mais je sais pas si c’est bien ou mal ». À ces interrogations, Fabienne D. a pu répondre : « Quand on fait redoubler un enfant, c’est que l’on a confiance en lui. À un certain moment, il n’a pas pu (pour diverses raisons) apprendre tout ce qu’il devait apprendre. On va lui donner l’occasion, en redoublant, de refaire, d’atteindre le bon niveau. On lui donne une chance supplémentaire. Redoubler n’est jamais une punition ».

Kabangu Muanza rappelle à l’auditoire des difficultés méconnues mais cependant très présentes, pour les familles africaines. « Il y a un décalage entre le fonctionnement des familles et le fonctionnement de l’école. Les modèles éducatifs sont différents. Jonas (père africain) ne parle pas français, il ne le lit pas. Il me demande de le représenter et de parlementer en son nom, avec les enseignants. Il est plus âgé que moi, nous ne sommes pas parents ; néanmoins, je suis son petit frère. L’école estime que ce n’est pas moi qui exerce l’autorité parentale et me rétorque : « Nous voulons rencontrer le père de l’enfant, le père biologique ». Si Jonas envoie sa fille aînée de 17 ans - elle parle très bien français - l’école persiste : « Ce n’est pas toi que nous voulons voir, c’est ton père ». En Afrique, la parenté est à la fois sociale et biologique. Tout adulte est responsable d’un enfant et peut intervenir dans son éducation. L’école devrait s’imprégner de la culture d’une certaine population migrante. Et puis, il y a aussi des parents qui ont honte et peur d’aller à l’école. Ils ne refusent pas d’y aller mais ils ne s’y sentent pas à l’aise. Ces parents méritent d’être encouragés ».

En réponse aux difficultés évoquées, Kabangu Muanza est invité, selon sa disponibilité, à venir avec les parents à l’école. De leur côté, les éducateurs de Jeunesse Feu Vert se proposent pour accompagner les parents vers l’institution. L’école communique beaucoup par l’écrit avec les parents. Le carnet de correspondance indique l’emploi du temps des enfants, les remarques et consignes des enseignants et de la direction, les sorties prévues. Les devoirs à faire sont mentionnés dans les agendas. Les bulletins trimestriels, les décisions d’orientation sont autant d’écrits etc.

Beaucoup de parents africains sont démunis face à des enfants plus instruits qu’eux et qui en retirent un certain pouvoir et ascendant. Fabienne D. explique : « Le carnet de correspondance est de couleur bleue, il contient la photographie de votre enfant. Il y a un tableau sur la couverture du carnet, au dos : c’est l’emploi du temps. Si la première ligne est écrite, c’est que l’enfant commence le premier cours à 8 h 30 ; si elle est vide, il commence à 9 h 30. Si votre enfant ne va pas à l’école, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Venez me voir ou téléphonez-moi ; je vous expliquerai ». Kumba (mère africaine de dix enfants) s’insurge : « Le carnet de correspondance, Amadou ne me le montre jamais. Je ne disais rien à mes enfants, je vais regarder tout aujourd’hui ».

Des mères africaines témoignent de leur participation à l’école des parents migrants. Elles sont venues d’Afrique occidentale (Sénégal, Mali), migrantes pour raisons économiques. Elles sont en France depuis dix, quinze ou vingt ans. Leurs enfants sont nés et sont scolarisés ici. Fatoumata affirme : « L’école des parents, c’est bien pour nous, africains. Cela permet de nous connaître. C’est intéressant. Ils (les intervenants) parlent sérieusement. C’est bien pour le quartier aussi. Il faut continuer ». « C’est pas mal les réunions » confirme timidement Aminata. « Cela nous donne de bonnes idées, de bons conseils. On veut que l’enfant soit bien. C’est pour son intérêt, tout ça ».

Aïssata exprime sa reconnaissance aux travailleurs sociaux : « Je leur dis : Merci beaucoup. Vous nous aidez beaucoup. Vous voulez que nos enfants aient un bon avenir ». Elle souligne l’importance de la présence aux réunions d’Afrique Conseil : « Kabangu Muanza voit bien les choses. Il parle bien français, mieux que moi. Il est africain, il comprend mieux les choses que nous parce qu’il sait lire, il connaît le droit de France mieux que nous ».

Fatoumata nous fait part de ses réflexions sur les modèles éducatifs français et africains : « Les enfants sont plus violents qu’avant. En Afrique, si un enfant a fait une bêtise, même si ce n’est pas ton enfant, tu peux lui donner un conseil ou une fessée, une gifle même. Ici, si tu fais ça, tu passes au tribunal tout le temps. De chez moi, de ma fenêtre, je vois les enfants qui prennent les drogues. Je descends et je dis : « C’est pas bien ce que tu fais là », même si ma fille me conseille de ne pas m’en mêler. Je ne veux pas que mes enfants deviennent comme eux. C’est pour cela que je ne les laisse pas traîner dehors ».

Kumba a été très intéressée par la réunion sur l’école : « L’école et les parents, on doit se serrer les coudes, pour les enfants, pour qu’ils réussissent. C’est ce qu’a dit la dame du collège ; c’est vrai. Elle a dit : « On vérifie le carnet (de correspondance) tous les soirs ». C’est vrai. Je tiens les enfants un peu ». Fatoumata souligne, avec vivacité, les limites du groupe : « Les parents ne parlent pas de grand-chose. Ils couvrent leurs enfants. C’est pas bien. Comme on dit en Afrique : « Tous les jours, c’est pour les voleurs ; mais, un jour, c’est pour les propriétaires ». Moi, je parle ; c’est pour ça que des parents sont fâchés quand je parle ».

Ces témoignages prouvent le souhait de ces familles migrantes de s’intégrer et de se sentir reconnues comme tout citoyen. S’ils se sentent parfois impuissants, ces parents ne sont ni complices, ni indifférents aux conséquences des dysfonctionnements de leurs enfants. Leur participation à l’école des parents migrants les valorise et les positionne en adultes responsables. Les travailleurs sociaux trouvent, quant à eux, dans cette forme de travail collectif, une nouvelle émulation. Ils constatent, en effet, avec satisfaction qu’ils ont ouvert un espace de parole pour ces familles en difficulté avec leurs enfants. Celles-ci sont partie prenante et investies dans cette expérience. L’école des parents migrants serait-elle l’exemple d’un partenariat réussi et pertinent ?

Anne Catal


L’association Afrique Conseil

Afrique Conseil, association sans but lucratif, existe depuis novembre 1992. Des intellectuels africains s’y sont regroupés et organisés. Ils ont vécu en Afrique et ont suivi leurs études en Europe. Ils sont donc familiarisés avec les deux cultures. Très investis et impliqués, ils ont souhaité mettre leurs compétences au service de leurs communautés et en promouvoir les intérêts. Kabangu Muanza (lire interview page 9), docteur en psychologie du travail, chargé d’études à Afrique Conseil, se souvient : « Nous pensions qu’il était temps que les Africains se prennent en charge. Nous ne nous reconnaissions pas dans les discours tenus sur les Africains et la culture africaine. Nous souhaitions nous mettre à la disposition de nos compatriotes. Qui mieux que nous pouvait se sacrifier pour eux ? ».

Après des débuts difficiles – comme le rappelle Kabangu Muanza : « Nous vivions sur nos fonds propres ; nous bricolions ; les réunions se tenaient dans des cafés ou à nos domiciles… » – l’association est aujourd’hui reconnue par les institutions et les travailleurs sociaux. Afrique Conseil organise, pour les professionnels du social, des actions de sensibilisation et de formation sur la connaissance des cultures africaines et favorise, d’autre part, l’intégration des familles africaines en France en établissant un lien, une médiation entre celles-ci et les acteurs sociaux. L’association propose un éclairage culturel aux équipes socio-éducatives et judiciaires, une aide et un suivi psychologique auprès des populations migrantes et des adolescents migrants, en concertation avec les partenaires et des actions de soutien à la parentalité. « Nous ne sommes pas des thérapeutes » souligne Kabangu Muanza. « Nous travaillons sur la psychologie interculturelle, avec une démarche psychosociale. Nous travaillons avec les moyens que nous avons : la parole, l’exploitation des théories psychologiques simples. Nous partons du social pour donner une explication psychologique ou pour faire des orientations. De plus, il est certain que la confiance s’établit plus naturellement entre des personnes qui proviennent d’un même pays. Nous ne percevons pas de subventions de fonctionnement. Nous sommes rémunérés aux actions réalisées. Aussi, nous nous devons d’être performants et cette forme de rémunération peut être garante d’un travail de qualité ». L’association peut, enfin, participer à la conception et à l’accompagnement de projets pour des groupes de jeunes ou des personnes qui désirent s’investir en Afrique.

Afrique Conseil - 55 rue du Château d’eau - 75010 Paris. Tél. 01 44 83 03 64. Fax 01 44 83 03 65


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