Numéro 565, 22 février 2001

Il faut faciliter les relations entre les parents et les maisons d’enfants à caractère social

Soupçonner les familles d’être mauvaises, c’est trop souvent l’attitude des MECS qui n’ont pas de relations avec celles-ci, tout simplement parce que leur principal « fournisseur d’usagers », l’ASE, leur dit : occupez-vous des gosses, on se charge du reste. Il est indispensable pourtant, pour ces établissements sociaux, de créer des services propres qui instaurent une négociation fructueuse entre leurs bénéficiaires et leurs professionnels. Réflexions sur une évolution souhaitable

Si la collaboration entre parents et professionnels s’impose plus naturellement dans les services à destination de bénéficiaires porteurs de handicaps, parce que ces derniers ou leurs parents sont en attente de diverses prestations, celle-ci s’avère autrement délicate entre des parents subissant parfois des mesures de justice ou acceptant à contrecœur des mesures administratives qui les séparent de leur (s) enfant (s), et qui semblent sceller leur incompétence éducative où pointent un dysfonctionnement familial. En effet, sur les cent cinquante mille enfants qui sont séparés de leurs parents, chaque année en France, il apparaît que le plus grand nombre est déplacé sous le motif de carences éducatives (1).

Pourtant, plus que jamais, le sort des enfants accueillis en établissement s’avère suspendu à la possibilité ou non de dépasser le double lien dans lequel la société les place, les déplace, ou plus exactement les « outplace », même avec les meilleures raisons du monde. Sans l’instauration d’une négociation, d’une relation d’aide, voire d’une véritable alliance éducative ou thérapeutique, l’établissement n’est-il pas acculé de fait à un travail de Sysiphe entériné par la fameuse formule maintes fois entendue dans la bouche des professionnels : « La famille défait le week-end ce que nous faisons la semaine » ? Formule parfaitement réversible par ailleurs… L’établissement n’est-il pas condamné à constituer la ligne de mire de parents et d’enfants, n’ayant plus pour seul but que de faire échouer tout ce que les professionnels pourront leur proposer, afin de valider et sauvegarder une identité familiale même vacillante, pour les uns, afin de dépasser l’insupportable culpabilité d’avoir trahi ses parents, pour les autres ?

À l’heure actuelle, de nombreux établissements à caractère social voient la pertinence de leur action remise en question par des enfants et des adolescents qui en sollicitent de plus en plus violemment les limites. Les professionnels déclarent bien souvent se trouver confrontés à une évolution des populations accueillies, évolution en prise sur les bouleversements que connaît notre société : qu’il s’agisse de l’éclatement de la structure familiale ou de sa diversification, de la crise de l’autorité et des modèles, du relâchement du lien social au sein de l’école et des lieux publics en général, d’une absence grandissante de points de repère, d’une incertitude croissante concernant les positions et les rôles sociaux, bref, d’un manque de lisibilité du jeu social et de la place que peuvent y occuper ces jeunes. S’ensuit une complexification des situations des adolescents dont les comportements se modifient dans le sens de davantage de déphasage, d’imprévisibilité, de violence et de perturbations psychologiques. Aussi, la frontière entre maisons d’enfants à caractère social et instituts de rééducation a-t-elle tendance à s’estomper…

Face à ce constat massif, il est temps de mettre sur la table les enseignements qui s’imposent :

- les établissements qui accueillent ces populations ne doivent-ils pas évoluer radicalement dans leur mode d’action ? C’est-à-dire modifier leurs dispositifs et leurs procédures, voire le recrutement de leurs personnels, de manière à moduler leurs réponses, à offrir une « prise en charge éducative à la carte » ?

- La famille ne détient-elle pas les clés de la trajectoire de l’enfant ? L’efficacité d’une action auprès de l’enfant isolé n’est-elle pas des plus faibles ? Le coût dû à la multiplication aberrante des intervenants auprès des familles ne devient-il pas exorbitant ?

- Que dire de la division initiale du travail social : l’ASE s’occupe de la famille et l’établissement de l’enfant ? Sinon qu’elle a probablement vécue définitivement et que l’ASE ne peut plus véritablement gérer les situations, que ce soit du fait d’une surcharge de dossiers, d’un manque de moyens ou de fonctionnements obsolètes.

- Dès lors, sous l’action conjuguée des nouvelles exigences en matière d’action sociale — se traduisant par un raccourcissement et une modulation des temps de séjour —, et des courants méthodologiques émergeant (approches systémique et écologique notamment), l’établissement ne doit-il pas davantage recentrer son action sur l’intervention familiale en privilégiant un travail en réseau ?

Face à de tels constats les établissements se trouvent relativement démunis, rappelés bien souvent à l’ordre d’un positionnement étriqué : « Occupez-vous de l’enfant ». Ceux qui souhaitent mettre en place un service-famille doivent tout d’abord se poser une série de questions fondamentales visant à identifier le positionnement de celui-ci. L’expérience montre en effet que pour qu’un tel projet puisse réellement fonctionner, il lui faut résulter d’une analyse de l’existant et d’une volonté de dépassement et d’évolution du modèle d’intervention, bref d’un véritable projet.

• En premier lieu, l’envie de créer un service-famille repose-t-elle sur une intuition ou un véritable état des lieux ? L’établissement est-il en mesure d’évaluer l’efficacité de son action passée et actuelle ? De quelle nature peut être cette efficacité ? L’établissement a-t-il identifié son système relationnel ? Peut-il définir les rôles de tous ses partenaires ? Qui sont les bénéficiaires de ses prestations ? Dans quelles conditions lui sont-ils adressés ? Quel contrat l’établissement passe-t-il avec les familles ? Quelles relations entretient-il avec l’ASE, le juge des enfants ? Quel retour en a-t-il ?

• En second lieu, il convient de réfléchir aux objectifs d’un tel service, de les « conceptualiser » et d’envisager un mode d’intervention et de financement. S’agit-il de viser une amélioration de la situation de l’enfant par l’instauration d’un partenariat accru ? Ce service délivrera-t-il des informations ? Proposera-t-il un appui psychologique ? Organisera-t-il de l’entraide sociale ? S’orientera-t-il vers de nouvelles prestations visant, par exemple, l’amélioration du climat psychosocial de la famille ? Voire un réaménagement des liens familiaux ? Proposera-t-il du conseil familial, une guidance éducative, une médiation, etc. Aidera-t-il la famille à identifier les rôles des divers partenaires qui interviennent auprès d’elle pour mener avec son concours un état des lieux de sa situation et d’établir un diagnostic, de négocier des modes de réponses possibles, de proposer une intervention concernant les interactions familiales et l’action éducative ? Dans quelles conditions le service-famille interviendra-t-il auprès de la famille ? À domicile ou dans un lieu déterminé ? Selon quel dispositif ? Comment sera menée l’évaluation de ces prestations, et dans quelles conditions ? Quel sera le mode de financement d’un tel service ?

• En troisième lieu, il s’agit d’identifier quels seront les professionnels qui interviendront. De quelles compétences seront-ils détenteurs ? Ces professionnels proviendront-ils d’un redéploiement interne ou d’un recrutement externe ? Certaines compétences et capacités s’imposent comme la conduite d’entretien : il s’agit de savoir écouter, reformuler, de savoir recentrer un entretien, de le faire aboutir. Il s’agit encore d’être sensibilisé à la communication et aux interactions dans les groupes, d’être formé à la communication non verbale, d’avoir des connaissances générales en psychologie ou psychosociologie.Un certain nombre de qualités personnelles sont également requises, comme savoir être empathique et bienveillant, savoir s’exprimer simplement et clairement, s’assurer que l’on a bien été compris, savoir prendre du recul par rapport à une relation, tolérer la contradiction, être prêt à travailler avec des collègues, s’adapter à un autre style, accepter la remise en cause, être clair sur les objectifs poursuivis. En outre, il apparaît intéressant que les membres de ce service possèdent des champs de formation différents, par exemple éducateur, psychologue, assistant social, conseillère en économie sociale et familiale. Des rôles différents doivent apparaître afin de constituer une stratégie d’intervention auprès de la famille. Nous pouvons souligner l’intérêt de cette différenciation des rôles au sein de la co-animation. Un tel service doit se renforcer par l’expérience et l’autoformation : avant et après chaque entretien, un travail d’analyse doit être effectué.

• Enfin, en quatrième lieu, il est indispensable de définir quel positionnement l’établissement veut adopter concernant ce service famille. Fournira-t-il une prestation systématique, c’est-à-dire concernant toutes les familles ayant leur enfant dans l’établissement ? Sera-t-il ouvert sur l’environnement ? Quels peuvent être les liens de ce service avec le reste de l’établissement ? Comment y sera-t-il intégré ? Comment éviter un sentiment de concurrence entre les équipes éducatives et ce service, entre les divers travailleurs sociaux (ASE) et ce service ? Le projet innovant est-il porté par une ou plusieurs personnes ? A-t-il fait l’objet d’une communication et d’une sensibilisation ?

Faire émerger un service-famille est une chose, le pérenniser en est une autre. Si l’état des lieux et le projet ont été des phases bâclées, c’est la viabilité d’un tel service qui sera remise en cause à terme. Car un tel service questionne, dérange, réinterroge fondamentalement l’utilité, les options et le fonctionnement d’un établissement à caractère social, ainsi que son environnement : les défenses territoriales, les dispositifs barricadés et routiniers peuvent à tout moment reprendre le dessus. D’autre part, les acteurs initiateurs de tels services peuvent aussi partir… Une telle pratique, en ligne de front, peut faire peur et user prématurément ceux qui n’y sont pas suffisamment préparés. Dans le même temps, ces services représentent aujourd’hui le poste avancé de futurs modes d’intervention, la transition entre les dispositifs classiques de rupture et d’internement et des interventions directes d’accompagnement au changement auprès des systèmes sociaux. Vaste perspective.

Pourtant, ici ou là, un certain nombre d’établissements ont pris l’initiative de jouer la carte d’un partenariat accru avec les familles. Afin de faciliter la mise en place d’une coopération – même minimale dans certains cas – entre les parents et les professionnels, des services ont ainsi conduit une réflexion sur leur fonctionnement et mis en place de nouvelles pratiques professionnelles, de nouveaux modèles d’interaction et de communication, d’autres sont allés plus loin en mettant en place des « services-familles », qui recouvrent toutefois des réalités sensiblement différentes, en fonction de leurs contextes, de leurs histoires, de leurs projets, de leurs compétences et de leurs expériences.

Il y a l’option classique qui consiste à développer une collaboration avec les familles par l’intermédiaire du projet personnalisé. Celle-ci nécessite un fonctionnement d’équipe homogène et la présence d’un coordinateur de projet qui assure cette interface entre la famille et les professionnels de l’établissement. À l’opposé il y a l’option qui proposerait un projet parfaitement autonome d’intervention auprès des familles : le service n’a pas de lien financier avec un établissement particulier. Il peut être intégré à une association et mis au service de multiples établissements ; il peut encore dépendre d’un Groupement d’Intérêt de plusieurs associations.

Entre ces deux extrêmes il y a la place pour au moins deux autres options :

• L’une qui consiste à mettre en place un service chargé des relations avec les familles des bénéficiaires accueillies au sein de l’établissement. Cette équipe, généralement constituée par des éducateurs spécialisés et/ou des assistants sociaux formés à l’approche familiale, a généralement pour mission d’assurer les liaisons avec les familles et tout spécialement lorsque certaines tensions s’avèrent plus fortes. Ce service peut jouer le rôle d’un coordinateur de projet, en recueillant les attentes des parents et en les associant au projet personnalisé de leur enfant, en assistant aux réunions de projet des enfants et adolescents, en faisant valoir le point de vue de la famille, enfin, en produisant un rapport spécifique à l’ASE. Ce service joue tour à tour le rôle de facilitateur, d’atténuateur, de médiateur et de transmetteur.

• L’autre qui consiste à développer un service famille dans une perspective plus ambitieuse, en s’adressant à un public plus large : à savoir, non seulement aux parents des enfants ou des adolescents accueillis dans l’établissement, mais aussi à d’autres parents dans l’environnement de l’établissement. Le service famille est alors externé par rapport à l’établissement : il propose son offre propre de service et possède son propre projet ; il fonctionne sur la base d’une demande spécifique et dispose par conséquent de sa logistique de communication (par exemple, tracts à disposition dans les lieux publics et les services sociaux, les écoles et les lieux hospitaliers, etc.). En formulant ainsi une offre originale, l’équipe professionnelle d’un tel service nécessite un dispositif plus conséquent et exige un haut niveau de formation ainsi que des compétences tout à fait spécifiques. Généralement, les intervenants sont des psychologues formés à la thérapie ou à l’aide familiale, des travailleurs sociaux formés à la médiation, etc. Il n’est pas rare qu’une supervision existe. Ce type de service famille intervient dans la perspective d’aider une famille quant à ses interrelations, à dépasser les difficultés vécues, tant au niveau éducatif qu’au niveau affectif. Le dispositif est modulable, il fait l’objet d’une négociation. Des suivis à plus long terme peuvent être envisagés selon les options de l’équipe.

Ces deux dernières options génèrent divers effets dans les établissements et il faut accepter de les envisager : la première peut transformer un service famille en « bureau des affaires indiennes », si l’on n’y prend garde ; la seconde peut donner l’impression de jouer le rôle de vitrine, dégageant une élite par rapport aux autres intervenants auprès de l’enfant. Lorsqu’ils sont éducateurs, les membres de tels services peuvent être jalousés par leurs collègues, se faire allégrement traités de « bureaucrates » – parce qu’ils font des horaires de jour et qu’ils passent beaucoup de temps en entretiens – ou bien de « voyageurs de commerce » – parce qu’ils se déplacent beaucoup… Il s’agit donc de gérer leur implantation dans l’établissement ; les liens qu’ils entretiennent avec d’autres partenaires ne doivent pas les couper de leurs collègues. Mais après tout, d’autres services ont connu ou connaissent le même phénomène : SESSAD, Service d’accompagnement à la vie sociale ou à la vie professionnelle, par exemple.

Quoiqu’il en soit la notion de négociation — et l’éthique qu’elle sous-tend — est capitale. La négociation suppose une parité entre les parties, en l’occurrence prestataires et bénéficiaires, et un respect des convictions et points de vue de chacun. La négociation sous-entend là encore la recherche d’un compromis et que l’on s’appuie sur les compétences des familles. Cette négociation nécessite de s’inscrire dans un processus de contractualisation qui entraîne la capacité de la part de l’établissement de bien identifier et de bien expliciter les prestations qu’il offre.

Jean-René Loubat

(1) Paul Bouchet, président d’ATD Quart-Monde, La Misère hors la loi, éditions Textuel.


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