![]() |
||
Si la collaboration entre parents et professionnels simpose plus naturellement dans les services à destination de bénéficiaires porteurs de handicaps, parce que ces derniers ou leurs parents sont en attente de diverses prestations, celle-ci savère autrement délicate entre des parents subissant parfois des mesures de justice ou acceptant à contrecur des mesures administratives qui les séparent de leur (s) enfant (s), et qui semblent sceller leur incompétence éducative où pointent un dysfonctionnement familial. En effet, sur les cent cinquante mille enfants qui sont séparés de leurs parents, chaque année en France, il apparaît que le plus grand nombre est déplacé sous le motif de carences éducatives (1).
Pourtant, plus que jamais, le sort des enfants accueillis en établissement savère suspendu à la possibilité ou non de dépasser le double lien dans lequel la société les place, les déplace, ou plus exactement les « outplace », même avec les meilleures raisons du monde. Sans linstauration dune négociation, dune relation daide, voire dune véritable alliance éducative ou thérapeutique, létablissement nest-il pas acculé de fait à un travail de Sysiphe entériné par la fameuse formule maintes fois entendue dans la bouche des professionnels : « La famille défait le week-end ce que nous faisons la semaine » ? Formule parfaitement réversible par ailleurs Létablissement nest-il pas condamné à constituer la ligne de mire de parents et denfants, nayant plus pour seul but que de faire échouer tout ce que les professionnels pourront leur proposer, afin de valider et sauvegarder une identité familiale même vacillante, pour les uns, afin de dépasser linsupportable culpabilité davoir trahi ses parents, pour les autres ?
À lheure actuelle, de nombreux établissements à caractère social voient la pertinence de leur action remise en question par des enfants et des adolescents qui en sollicitent de plus en plus violemment les limites. Les professionnels déclarent bien souvent se trouver confrontés à une évolution des populations accueillies, évolution en prise sur les bouleversements que connaît notre société : quil sagisse de léclatement de la structure familiale ou de sa diversification, de la crise de lautorité et des modèles, du relâchement du lien social au sein de lécole et des lieux publics en général, dune absence grandissante de points de repère, dune incertitude croissante concernant les positions et les rôles sociaux, bref, dun manque de lisibilité du jeu social et de la place que peuvent y occuper ces jeunes. Sensuit une complexification des situations des adolescents dont les comportements se modifient dans le sens de davantage de déphasage, dimprévisibilité, de violence et de perturbations psychologiques. Aussi, la frontière entre maisons denfants à caractère social et instituts de rééducation a-t-elle tendance à sestomper
Face à ce constat massif, il est temps de mettre sur la table les enseignements qui simposent :
- les établissements qui accueillent ces populations ne doivent-ils pas évoluer radicalement dans leur mode daction ? Cest-à-dire modifier leurs dispositifs et leurs procédures, voire le recrutement de leurs personnels, de manière à moduler leurs réponses, à offrir une « prise en charge éducative à la carte » ?
- La famille ne détient-elle pas les clés de la trajectoire de lenfant ? Lefficacité dune action auprès de lenfant isolé nest-elle pas des plus faibles ? Le coût dû à la multiplication aberrante des intervenants auprès des familles ne devient-il pas exorbitant ?
- Que dire de la division initiale du travail social : lASE soccupe de la famille et létablissement de lenfant ? Sinon quelle a probablement vécue définitivement et que lASE ne peut plus véritablement gérer les situations, que ce soit du fait dune surcharge de dossiers, dun manque de moyens ou de fonctionnements obsolètes.
- Dès lors, sous laction conjuguée des nouvelles exigences en matière daction sociale se traduisant par un raccourcissement et une modulation des temps de séjour , et des courants méthodologiques émergeant (approches systémique et écologique notamment), létablissement ne doit-il pas davantage recentrer son action sur lintervention familiale en privilégiant un travail en réseau ?
Face à de tels constats les établissements se trouvent relativement démunis, rappelés bien souvent à lordre dun positionnement étriqué : « Occupez-vous de lenfant ». Ceux qui souhaitent mettre en place un service-famille doivent tout dabord se poser une série de questions fondamentales visant à identifier le positionnement de celui-ci. Lexpérience montre en effet que pour quun tel projet puisse réellement fonctionner, il lui faut résulter dune analyse de lexistant et dune volonté de dépassement et dévolution du modèle dintervention, bref dun véritable projet.
En premier lieu, lenvie de créer un service-famille repose-t-elle sur une intuition ou un véritable état des lieux ? Létablissement est-il en mesure dévaluer lefficacité de son action passée et actuelle ? De quelle nature peut être cette efficacité ? Létablissement a-t-il identifié son système relationnel ? Peut-il définir les rôles de tous ses partenaires ? Qui sont les bénéficiaires de ses prestations ? Dans quelles conditions lui sont-ils adressés ? Quel contrat létablissement passe-t-il avec les familles ? Quelles relations entretient-il avec lASE, le juge des enfants ? Quel retour en a-t-il ?
En second lieu, il convient de réfléchir aux objectifs dun tel service, de les « conceptualiser » et denvisager un mode dintervention et de financement. Sagit-il de viser une amélioration de la situation de lenfant par linstauration dun partenariat accru ? Ce service délivrera-t-il des informations ? Proposera-t-il un appui psychologique ? Organisera-t-il de lentraide sociale ? Sorientera-t-il vers de nouvelles prestations visant, par exemple, lamélioration du climat psychosocial de la famille ? Voire un réaménagement des liens familiaux ? Proposera-t-il du conseil familial, une guidance éducative, une médiation, etc. Aidera-t-il la famille à identifier les rôles des divers partenaires qui interviennent auprès delle pour mener avec son concours un état des lieux de sa situation et détablir un diagnostic, de négocier des modes de réponses possibles, de proposer une intervention concernant les interactions familiales et laction éducative ? Dans quelles conditions le service-famille interviendra-t-il auprès de la famille ? À domicile ou dans un lieu déterminé ? Selon quel dispositif ? Comment sera menée lévaluation de ces prestations, et dans quelles conditions ? Quel sera le mode de financement dun tel service ?
En troisième lieu, il sagit didentifier quels seront les professionnels qui interviendront. De quelles compétences seront-ils détenteurs ? Ces professionnels proviendront-ils dun redéploiement interne ou dun recrutement externe ? Certaines compétences et capacités simposent comme la conduite dentretien : il sagit de savoir écouter, reformuler, de savoir recentrer un entretien, de le faire aboutir. Il sagit encore dêtre sensibilisé à la communication et aux interactions dans les groupes, dêtre formé à la communication non verbale, davoir des connaissances générales en psychologie ou psychosociologie.Un certain nombre de qualités personnelles sont également requises, comme savoir être empathique et bienveillant, savoir sexprimer simplement et clairement, sassurer que lon a bien été compris, savoir prendre du recul par rapport à une relation, tolérer la contradiction, être prêt à travailler avec des collègues, sadapter à un autre style, accepter la remise en cause, être clair sur les objectifs poursuivis. En outre, il apparaît intéressant que les membres de ce service possèdent des champs de formation différents, par exemple éducateur, psychologue, assistant social, conseillère en économie sociale et familiale. Des rôles différents doivent apparaître afin de constituer une stratégie dintervention auprès de la famille. Nous pouvons souligner lintérêt de cette différenciation des rôles au sein de la co-animation. Un tel service doit se renforcer par lexpérience et lautoformation : avant et après chaque entretien, un travail danalyse doit être effectué.
Enfin, en quatrième lieu, il est indispensable de définir quel positionnement létablissement veut adopter concernant ce service famille. Fournira-t-il une prestation systématique, cest-à-dire concernant toutes les familles ayant leur enfant dans létablissement ? Sera-t-il ouvert sur lenvironnement ? Quels peuvent être les liens de ce service avec le reste de létablissement ? Comment y sera-t-il intégré ? Comment éviter un sentiment de concurrence entre les équipes éducatives et ce service, entre les divers travailleurs sociaux (ASE) et ce service ? Le projet innovant est-il porté par une ou plusieurs personnes ? A-t-il fait lobjet dune communication et dune sensibilisation ?
Faire émerger un service-famille est une chose, le pérenniser en est une autre. Si létat des lieux et le projet ont été des phases bâclées, cest la viabilité dun tel service qui sera remise en cause à terme. Car un tel service questionne, dérange, réinterroge fondamentalement lutilité, les options et le fonctionnement dun établissement à caractère social, ainsi que son environnement : les défenses territoriales, les dispositifs barricadés et routiniers peuvent à tout moment reprendre le dessus. Dautre part, les acteurs initiateurs de tels services peuvent aussi partir Une telle pratique, en ligne de front, peut faire peur et user prématurément ceux qui ny sont pas suffisamment préparés. Dans le même temps, ces services représentent aujourdhui le poste avancé de futurs modes dintervention, la transition entre les dispositifs classiques de rupture et dinternement et des interventions directes daccompagnement au changement auprès des systèmes sociaux. Vaste perspective.
Pourtant, ici ou là, un certain nombre détablissements ont pris linitiative de jouer la carte dun partenariat accru avec les familles. Afin de faciliter la mise en place dune coopération même minimale dans certains cas entre les parents et les professionnels, des services ont ainsi conduit une réflexion sur leur fonctionnement et mis en place de nouvelles pratiques professionnelles, de nouveaux modèles dinteraction et de communication, dautres sont allés plus loin en mettant en place des « services-familles », qui recouvrent toutefois des réalités sensiblement différentes, en fonction de leurs contextes, de leurs histoires, de leurs projets, de leurs compétences et de leurs expériences.
Il y a loption classique qui consiste à développer une collaboration avec les familles par lintermédiaire du projet personnalisé. Celle-ci nécessite un fonctionnement déquipe homogène et la présence dun coordinateur de projet qui assure cette interface entre la famille et les professionnels de létablissement. À lopposé il y a loption qui proposerait un projet parfaitement autonome dintervention auprès des familles : le service na pas de lien financier avec un établissement particulier. Il peut être intégré à une association et mis au service de multiples établissements ; il peut encore dépendre dun Groupement dIntérêt de plusieurs associations.
Entre ces deux extrêmes il y a la place pour au moins deux autres options :
Lune qui consiste à mettre en place un service chargé des relations avec les familles des bénéficiaires accueillies au sein de létablissement. Cette équipe, généralement constituée par des éducateurs spécialisés et/ou des assistants sociaux formés à lapproche familiale, a généralement pour mission dassurer les liaisons avec les familles et tout spécialement lorsque certaines tensions savèrent plus fortes. Ce service peut jouer le rôle dun coordinateur de projet, en recueillant les attentes des parents et en les associant au projet personnalisé de leur enfant, en assistant aux réunions de projet des enfants et adolescents, en faisant valoir le point de vue de la famille, enfin, en produisant un rapport spécifique à lASE. Ce service joue tour à tour le rôle de facilitateur, datténuateur, de médiateur et de transmetteur.
Lautre qui consiste à développer un service famille dans une perspective plus ambitieuse, en sadressant à un public plus large : à savoir, non seulement aux parents des enfants ou des adolescents accueillis dans létablissement, mais aussi à dautres parents dans lenvironnement de létablissement. Le service famille est alors externé par rapport à létablissement : il propose son offre propre de service et possède son propre projet ; il fonctionne sur la base dune demande spécifique et dispose par conséquent de sa logistique de communication (par exemple, tracts à disposition dans les lieux publics et les services sociaux, les écoles et les lieux hospitaliers, etc.). En formulant ainsi une offre originale, léquipe professionnelle dun tel service nécessite un dispositif plus conséquent et exige un haut niveau de formation ainsi que des compétences tout à fait spécifiques. Généralement, les intervenants sont des psychologues formés à la thérapie ou à laide familiale, des travailleurs sociaux formés à la médiation, etc. Il nest pas rare quune supervision existe. Ce type de service famille intervient dans la perspective daider une famille quant à ses interrelations, à dépasser les difficultés vécues, tant au niveau éducatif quau niveau affectif. Le dispositif est modulable, il fait lobjet dune négociation. Des suivis à plus long terme peuvent être envisagés selon les options de léquipe.
Ces deux dernières options génèrent divers effets dans les établissements et il faut accepter de les envisager : la première peut transformer un service famille en « bureau des affaires indiennes », si lon ny prend garde ; la seconde peut donner limpression de jouer le rôle de vitrine, dégageant une élite par rapport aux autres intervenants auprès de lenfant. Lorsquils sont éducateurs, les membres de tels services peuvent être jalousés par leurs collègues, se faire allégrement traités de « bureaucrates » parce quils font des horaires de jour et quils passent beaucoup de temps en entretiens ou bien de « voyageurs de commerce » parce quils se déplacent beaucoup Il sagit donc de gérer leur implantation dans létablissement ; les liens quils entretiennent avec dautres partenaires ne doivent pas les couper de leurs collègues. Mais après tout, dautres services ont connu ou connaissent le même phénomène : SESSAD, Service daccompagnement à la vie sociale ou à la vie professionnelle, par exemple.
Quoiquil en soit la notion de négociation et léthique quelle sous-tend est capitale. La négociation suppose une parité entre les parties, en loccurrence prestataires et bénéficiaires, et un respect des convictions et points de vue de chacun. La négociation sous-entend là encore la recherche dun compromis et que lon sappuie sur les compétences des familles. Cette négociation nécessite de sinscrire dans un processus de contractualisation qui entraîne la capacité de la part de létablissement de bien identifier et de bien expliciter les prestations quil offre.
Jean-René Loubat
(1) Paul Bouchet, président dATD Quart-Monde, La Misère hors la loi, éditions Textuel.
| Revenir à l'index, à la page de garde. |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Lien Social 2000 |