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Il y a cinquante ans, nexistait aucune prise en charge, en région parisienne du moins, pour les enfants atteints de polyhandicap. Le terme même nexistait pas : on parlait à leur sujet de « grabataires », « dencéphalopathes » puis « darriérés profonds ». Ce désert, dans les faits et dans les mots, laissait les parents seuls dans leur malheur avec un enfant très handicapé, refusé par toutes les structures médico-éducatives existantes et qui mourrait dans ses premières années. Une telle carence qui était en fait un refus actif et parfois explicite de soins, reposait chez les professionnels connus dans le grand public sur une représentation sociale totalement négative : « Ces enfants névolueront pas, il ny a rien à faire pour eux, ils ne seront jamais des citoyens utiles à la collectivité » ; on nous demandait à nous médecins, de certifier leur « irrécupérabilité ». La Sécurité sociale, elle-même, confirmait ces non-sens en refusant de rembourser par exemple la plus simple kinésithérapie, reproduisant sans doute inconsciemment un déni dappartenance de ces enfants à lhumanité.
Cet état de fait dura jusquen 1965, date à laquelle le CESAP (Comité détude et de soins aux arriérés profonds de la région parisienne) démontra à la Caisse nationale de lassurance maladie que le soin apporté à lenfant dit « irrécupérable » pouvait permettre en fait à lensemble de sa famille de retrouver et de conserver une qualité de vie, garante de la santé de tout le groupe familial. À partir de là on put commencer à créer une gamme de services (consultations spécialisées, accueils temporaires, aide à domicile, placements familiaux ) et détablissements en externat ou internat qui puisse répondre aux attentes très diversifiées et évolutives des familles.
Deux grands textes législatifs ont contribué à changer les mentalités : la loi de juin 1975 qui affirmait le droit de toute personne handicapée, quel que soit son état, davoir accès aux soins et à léducation, ainsi quà une vie dans le milieu le plus ordinaire possible. Les nouvelles annexes 24 en 1989-1990 ont donné aux enfants polyhandicapés un accès égal à léducation et aux soins spécialisés en imposant dans lannexe 24 ter les mêmes critères de qualité que dans les autres textes : projets individualisés et cohérents, accueil des parents, évaluation régulière des pratiques . Cependant, la législation, peut être effrayée par les coûts élevés de la qualité dans ces années de crise économique, donna dans lannexe 24 ter une définition dangereusement restrictive du polyhandicap : « QI inférieur à 35 (!) avec déficience motrice associée et restriction extrême de lautonomie et des possibilités de perception, dexpression et de relation ». Ce faisant elle na sûrement pas mesuré le risque de coller ainsi aux enfants et aux familles une étiquette sociale négative.
Les structures daccueil sont-elles suffisantes et adaptées aux besoins ?
Il est difficile de répondre rapidement à une question si complexe et je ne peux prétendre tout connaître de létat des lieux. Parti de rien, il y a seulement 35 ans, il me semble que le champ du polyhandicap a rattrapé une partie du retard :
On sait que cette médecine, patiente et modeste doit être connue et partagée avec lensemble des équipes et par les parents. Des progrès, aussi importants sont réalisés dans les domaines de la communication, de la vie sensorielle, cognitive, relationnelle permettent de donner aux enfants et aux adultes polyhandicapés, en dépit de leur grande dépendance à légard des gestes de la vie quotidienne, des possibilités de choix, la reconnaissance de leur personnalité unique, des expériences de rencontres sociales, culturelles et dattachements familiaux, amicaux, sexualisés Cest essentiellement lindividualisation du regard, de lattention portée à chacun deux qui ont permis ces avancées. Mais beaucoup reste à faire pour que chaque lieu de vie en ait les moyens. Linégalité règne, là comme ailleurs, en dépit de notre belle devise républicaine
AMP, éducateurs, travailleurs sociaux sont-ils suffisamment formés pour offrir des pratiques de qualité avec ces personnes ?
Alors que la formation est une des clefs principales de la poursuite dun approfondissement qualitatif des prises en charges, je suis étonnée et navrée de constater encore aujourdhui que linformation sur le polyhandicap est réduite très souvent à la portion congrue : 3 à 6 heures théoriques dans la formation qualifiante dun éducateur ou dune AMP ! Cette carence renforce le stéréotype négatif et détourne sans doute les jeunes diplômés de cette voie difficile : « Sans doute ny ai-je rien à y faire puisquon à rien à men dire ? » Et pourtant ce nest pas faute de formateurs, car les équipes des établissements ont beaucoup à apporter sur leurs expériences et leurs réflexions
Cela se perçoit aisément dans les colloques et journées détude de la formation continue, souvent organisées par les CREAI, principalement pour et par les équipes de MAS. Un bon nombre dAMP expérimentées et réfléchies se sont révélées être des pédagogues de valeur pour aider des équipes insuffisamment nombreuses et trop souvent non qualifiées.
Sil est certain que soignants, rééducateurs et éducateurs ne pourront jamais arriver « tout armés » sur le terrain du polyhandicap je nai pas oublié mon propre désarroi à la sortie de la faculté de médecine il serait temps de donner, dans toutes les formations soignantes ou éducatives, les bases suffisantes pour désirer et oser franchir le seuil des établissements qui accueillent les personnes polyhandicapées pour savoir si on peut et si on veut y demeurer un temps et pour savoir comment continuer de se former sur les plans pratiques et théoriques « en cours demploi ».
Quelles seraient les améliorations essentielles à apporter à la situation des polyhandicapés et de leur famille ?
Jinsisterai surtout sur les améliorations souhaitables pour le polyhandicap, mais beaucoup dentre elles concernent lensemble du champ social. Dabord pour changer le regard social, il me semble quil faudrait élargir et « positiver » la définition du polyhandicap. Un groupe détude du CTNERHI et le rapport Bordeloup avaient adapté la définition suivante : « Association de déficiences graves avec retard mental moyen, sévère ou profond (QI inférieur à 50) entraînant une dépendance importante à légard dune aide humaine et technique permanente, proche, individualisée ». Cette redéfinition fonctionnelle exprimée en termes positifs met laccent sur les qualités de laide nécessaire et non plus sur les manques de la personne. Si elle était officiellement adoptée, elle limiterait aussi le risque dune surségrégation homogène des plus dépendants en permettant daccueillir ensemble, mais bien entendu avec des projets individualisés diversifiés, ceux qui aujourdhui encore sont refusés partout : les autistes déficitaires par exemple et les polyhandicapés au sens étroit du terme. Lautre amélioration indispensable est la prise de conscience par les associations gestionnaires comme par les tutelles quil ne peut y avoir de prise en charge du polyhandicap sans un encadrement nombreux, (un ratio d1,5 pour 1 est nécessaire ) formé et soutenu. Pratiquer à léconomie dans ce domaine devrait être considéré comme un délit parce quon y met en danger la vie dautrui : les personnes polyhandicapées qui régressent (ou qui meurent parfois dans les semaines qui suivent leur entrée en hôpital psychiatrique par exemple).
Les risques existent aussi pour les familles culpabilisées à nouveau ; et pour les professionnels qui sépuisent vite lorsquils ne sont pas assez nombreux et soutenus. En dépit de la pression des besoins non satisfaits surtout pour les adultes il faut sinterdire douvrir MAS ou FDT sans moyens humains suffisamment denses et qualifiés. Cest une illusion de croire que « ça peut saméliorer après »
Enfin les nouvelles annexes 24 nous donnent toutes les clefs de lamélioration de la qualité : il y est dit que les familles doivent être « informées, associées et soutenues ». Dans le champ du polyhandicap, comme ailleurs, ne serait-il pas judicieux dappliquer ces trois termes aux trois partenaires en présence : les personnes handicapées, les familles, les professionnels qui ont le droit et le devoir dêtre également informés, associés et soutenus. Quelle amélioration pour demain !
Que peut espérer une personne polyhandicapée en terme dévolution au cours de sa vie ?
Les moyens y compris informatiques que nous avons aujourdhui de décoder avec beaucoup de patience, mais aussi avec précision, leur langage infraverbal, nous autorisent sans doute à être leur « porte-parole » au sens fort du terme. Les jeunes polyhandicapés ont les mêmes espoirs que tous les jeunes : des psychologues très patientes et expérimentées leur ont fait raconter leurs rêves : adolescents, ils se voient marcher, parler, aimer et être aimés comme leurs frères et surs. Ils aiment la vie, sintéressent à leur santé et aux soins qui aujourdhui leur permettent daccéder à lâge adulte et au début du vieillissement. Comme beaucoup dadolescents, certains dentre eux connaissent cependant une phase dépressive nourrie par langoisse de ne pouvoir être aimé, de ne pouvoir exercer un rôle parental et trop souvent dêtre privé des réponses les plus simples à leurs désirs sexuels.
Dès la fin de ladolescence la plupart dentre eux renoncent à lespoir dacquérir une autonomie du geste, de la vie quotidienne, mais tous espèrent tout au long de leur vie et en toute légitimité, affirmer leur autonomie psychique : ils veulent être compris et entendus en tant que sujet à part entière : exercer des choix, être assisté sans être chosifié, exprimer leurs attachements ou leurs refus, leurs joies ou leurs inquiétudes. Dans leur combat incessant pour exister en tant que personne unique, ils ont besoin de nous, parents, amis, professionnels, ils vérifient dans notre regard et nos comportements que nous ne nous laissons pas prendre au leurre de leur dépendance physique pour faire deux déternels enfants. Ils attendent de nous que derrière la prison de leur corps immobile et silencieux, nous les reconnaissons capables de vivre chacun différemment les intérêts, les attentes, les espoirs successifs de leur avancée en âge.
Propos recueillis par Guy Benloulou
À lire : « Accompagner les personnes polyhandicapées » Éditions CTNERHI, diffusion PUF 1998, 2e édition. Les Cahiers de lActif N° 286-287 - mars/avril 2000, Dossier polyhandicap 148 pages.
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