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Pendant des lustres, les institutions ont refusé les enfants polyhandicapés. Seules les structures hospitalières les accueillaient. Si les choses ont changé, « laccompagnement éducatif de lenfant polyhandicapé reste encore largement à inventer », affirme Patrick Geuns, chef de service éducatif à Polymômes (1). Nous sommes au début dune histoire. On considère encore les professionnels qui soccupent denfants polyhandicapés comme des non-professionnels. « A-t-on besoin dautant de qualifications pour travailler auprès denfants et dadolescents polyhandicapés ? », se demandent nombre déducateurs spécialisés.
Formatrice en institut régional de travail social (aide médico-psychologique, moniteur éducateur, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants), Annick Bataille, chef de service de linstitut médico-éducatif de lAdret (2), constate que beaucoup détudiants ont une représentation fausse du polyhandicap. Elle leur propose de passer une après-midi avec les jeunes de linstitut médico-éducatif, de partager leurs activités, de les aider, lors du repas par exemple. Après cette expérience, pour quelques uns, naît une véritable motivation.
Les services déducation spéciale et de soins à domicile, (SESSAD), les centres daction médico-sociale précoce (CAMSP), les instituts médico-éducatifs, les maisons denfants à caractère social, et le placement familial spécialisé, constituent les lieux daccueil des enfants polyhandicapés ; les maisons daccueil spécialisées (MAS) et les foyers à double tarification (FDT), ceux des adultes. La carence en établissement daccueil, surtout pour les adolescents et les adultes, est dramatique : environ une place pour 2,5 enfants ; une place pour six à sept adultes (3). La situation saméliore certes, mais beaucoup trop lentement. La carence reste insupportable dans trois cas : celui des enfants atteints de psychose déficitaire, dans certaines grandes villes comme Paris, pour les adultes polyhandicapés et malades. Carence due à limage sociale encore très négative du polyhandicap et au coût élevé de lencadrement.
Linstitut médico-éducatif de lAdret accueille 47 enfants de 3 à 20 ans en présence continue et propose trois places daccueil relais temporaire durgence, pour les familles extérieures à linstitution. En 1989 et en 1992, lAdret a dû créer deux maisons daccueil spécialisées pour les jeunes à partir de vingt ans. Aujourdhui, 13 de leurs jeunes sont âgés de vingt ans ou plus, mais nont pas de place dans ces maisons. « Les structures daccueil manquent cruellement », déplore Annick Bataille.
Patrick Geuns, reconnaît que sa structure est privilégiée. Polymômes accueille huit enfants de moins de dix ans. Cest une petite structure. Polymômes reçoit les enfants trois jours par semaine en institution, complétés par des visites à domicile, effectuées par les éducatrices spécialisées. Cette forme daccueil prend tout son sens, parce quelle sadresse à de très jeunes enfants qui nont pas encore bénéficié daccompagnement en établissement. Compte tenu de la pénurie de structures daccueil, léquipe de Polymômes doit anticiper la recherche dune place dans un autre établissement, pour le jour où lenfant partira. En même temps, Polymômes est un sas qui permet à la famille et à lenfant de souffler. Le manque de place provoque cette situation paradoxale : accueillir un enfant et penser déjà à lui trouver une place ailleurs à sa sortie En effet, dans le Nord, les listes dattente sont très longues : environ quatre vingt enfants et adolescents attendent une place en structure daccueil. A Polymômes, la liste dattente est importante aussi. La situation de ces enfants « sans place » est souvent dramatique.
Chez lenfant polyhandicapé, la prise en charge de la douleur est une priorité. Elle est constante et fait partie de son quotidien du fait de la multiplicité de ses atteintes organiques. Elle est un préalable obligatoire à toute prise en charge éducative ou ré-éducative car elle bloque un processus relationnel déjà limité. Cest une obligation éthique et légale. (4) « Malheureusement, à lheure actuelle, la douleur de lenfant reste encore trop souvent niée, méconnue ou insuffisamment traitée », souligne un médecin. Ce déni peut arriver dans les établissements pour enfants polyhandicapés, et exister chez les professionnels comme chez les parents, doù la nécessité de sensibilisation et de formation.
Annick Bataille propose une réforme dans les programmes de formation des professionnels de la santé et de léducation. Elle préconise un nombre dheures denseignement obligatoire sur les particularités des personnes polyhandicapées. En effet, bien que diverses formations abordent le sujet, les besoins spécifiques des personnes polyhandicapées constituent encore rarement une unité de formation en soi. Les étudiants acquièrent des connaissances théoriques, mais rarement des connaissances pratiques. « On peut parler de transdisciplinarité, déclare Annick Bataille. Chaque professionnel doit avoir une bonne formation initiale, notamment une bonne connaissance des étapes du développement psychologique de lenfant sain, mais aussi du développement de la motricité et de la perception. Il doit savoir apprendre un peu du métier de lautre. » LAdret a développé une stratégie de formation pour léquipe en place (voir encadré) et va créer une formation en interne pour les professionnels quelle embauche. Cependant, Annick Bataille demande à ce que ce type de module de formation soit inscrit dans les textes de loi, pour le bon accompagnement des personnes polyhandicapées.
Le concept de polyhandicap nest pas enseigné comme tel en institut de formation en massokinésithérapie. Le programme des études ny fait quexplicitement allusion. Lapproche théorique passe dabord par la prise en charge des troubles orthopédiques pour prévenir et traiter les déformations du corps. Souci légitime puisque le corps de la personne polyhandicapée est soumis à dénormes contraintes biomécaniques. Mais il faut ouvrir les étudiants à la dimension polysensorielle de la prise en charge. « Le corps nest pas seulement un corps orthopédique à redresser, cest surtout un corps de relation, de communication, démotion », dit Jean-Michel Hennebel, enseignant. Létudiant va rencontrer la réalité du polyhandicap sur le terrain de stage. La rencontre se fait au niveau du corps : il faut toucher lenfant, le prendre, le lever, lhabiller, le nourrir, le masser, le mobiliser, le faire respirer « Là, létudiant appréhende ce quest lautre dans sa vulnérabilité, parfois dans sa fragilité extrême. » Tout cela demande lapprentissage de précautions, de la douceur, de la tendresse. « Létudiant jeune, sportif, plein de vitalité et de santé rencontre un être diamétralement opposé. Le contraste le saisit dans sa fougue et linhibition thérapeutique est parfois manifeste », explique Jean-Michel Hennebel.
Pour Patrick Geuns, « la rencontre avec le polyhandicap, si elle est acceptée, permet de dégager lessence même de lacte éducatif ». Les personnes polyhandicapées interrogent le débat social actuel : comment faire une société cohérente et juste avec de nombreuses différences qui réclament chacune à être reconnue ? Pourquoi penserait-on le pouvoir, la sexualité, la religion, la pauvreté et pas le handicap ou le polyhandicap ? « La question du polyhandicap est bien emblématique de nos hésitations du traitement de laltérité sociale. Le plus démuni peut être un régulateur social, comme il est une formidable loupe des malheurs du monde. La personne polyhandicapée vient nous poser la question de sa place et réclame reconnaissance et dignité quand elle demande à être scolarisée comme tout un chacun. Elle nous questionne sur les fondements indispensables dune société humaine et démocratique. »
Longtemps, on a pensé que pour travailler avec des enfants présentant une réceptivité aussi réduite, un niveau cognitif si bas, le personnel dencadrement navait pas besoin de grandes connaissances, « des soins simples, un peu daffection, quelques caresses et petites histoires semblaient correspondre à une démarche pédago-thérapeutique suffisante. » La systématisation de la prise en charge, telle quelle est apparue ces dernières années, a mis en évidence une richesse de connaissances sans lesquelles il est impossible désormais de faire un travail de qualité. Les besoins en éducation, particulièrement élevés, exigent une qualification différenciée des professionnels.
Katia Rouff
(1) Polymômes, service rattaché à lInstitut médico-éducatif Le Recueil - 200 rue de Lannoy - 59650 Villeneuve dAscq. Tel. 03 20 61 72 72
(2) IME de l'Adret - Rue Pierre Bochu - 59247 Féchain. Tél. 03 27 94 50 00
(3) Année 1997 (source CTNERHI)
(4) Loi 96-452 du 28 mai 1996. Elle stipule : « Les établissements de santé, publics ou privés, et les établissements médico-sociaux, mettent en uvre les moyens propres à prendre en charge la douleur des personnes quils accueillent. »
« Une association de déficiences graves avec retard mental moyen, sévère ou profond (QI < 50), entraînant une dépendance importante à légard dune aide humaine et technique permanente, proche et individualisée », telle est la définition du polyhandicap, proposée par le centre technique national détudes et de recherches sur les handicaps et les inadaptations. Elle a été retenue par linspection générale des affaires sociales pour réunir le polyhandicap, les psychoses déficitaires et les associations rares de déficiences graves (la surdité-cécité par exemple), dans la notion plus large de multihandicap.
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