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À Rennes, la compagnie Le moindre mot (voir ci-dessous) est née de latelier Théâtre Expression de lassociation Entractes (1) dont la mission, depuis 1987, est laccompagnement dadultes handicapés dans leur temps libre. Voici treize ans de cela, six ou sept travailleurs sociaux, issus de différentes institutions prenant en charge le handicap mental, avaient fait le même constat : certaines périodes de congés sont très difficiles à vivre, et favorisent déprime, alcoolisme et solitude ; certains ponts par exemple posent problème aux institutions, de même que certains moments sociaux importants, genre Noël ou 1er de lan. De fait, il sagit là de besoins non pris en compte, non financés par les tutelles administratives et les structures traditionnelles. Pendant trois ans, lassociation survit en lien avec les associations dorigine, avant de devenir autonome en 1990. Aujourdhui, elle dispose de quatre permanents dont deux emplois-jeunes. Les établissements, les familles, certains réseaux aussi sont à lorigine des demandes de sorties ou de prises en charge quant aux loisirs. Le travail se fait en lien avec les tuteurs, les infirmiers de secteur, les éducateurs de suite, etc. Il sagit de donner aux personnes handicapées mentales (et aussi à quelques handicapés moteurs avec troubles associés) « les moyens daméliorer leurs capacités dexpression, de relation, de communication », de favoriser léveil culturel et une meilleure insertion sociale, de constituer des réseaux relationnels et de vivre des moments de plaisir.
Lencadrement est assuré par une équipe de plusieurs dizaines de vacataires travailleurs sociaux, animateurs, moniteurs sportifs qui organisent des activités culturelles (ateliers théâtres, sorties cinéma, concerts, théâtre) ou sportives (foot, natation, randonnées). Les familles ou les institutions peuvent sadresser à lassociation pour des sorties dominicales, des week-ends, y compris prolongés, qui peuvent être touristiques, à thème, de détente. Des séjours de vacances sont également organisés. Pour lannée 2000, deux chiffres : quatre cents
adhérents, et un peu plus de 5000 journées organisées.
Cyrille Baron, médiateur loisirs-culture (un des permanents dEntractes) et metteur en scène, nous raconte le succès quont rencontré, en juin 98, plusieurs représentations de Hansel et Gretel des frères Grimm, auprès des parents, des travailleurs sociaux et du grand public. Cest dailleurs au sortir de ce succès que sest structurée la compagnie en tant que telle. Cette année, Clap avait déjà été joué, en mai, sur trois soirées, réunissant plus de 500 spectateurs. Depuis, la rencontre avec la formation musicale Fonds de tiroir a encore contribué à améliorer le spectacle. On leur souhaite bon vent.
Dans la Mayenne, sous la direction de Yannick Bône, ex-éducateur et metteur en scène compositeur titulaire dun diplôme universitaire de musicien intervenant (DUMI) universitaire , la compagnie de lAube (2) intervient, depuis sa création il y a cinq ans, dans plusieurs foyers et centres daide par le travail (CAT) du département. Dans ses objectifs : « Permettre à la personnalité de sépanouir dans le respect dautrui et de soi-même et, par cela, faciliter lintégration dans un groupe, dans la collectivité et ses valeurs ». Début avril 2000, onze personnes du CAT de Laval animaient ainsi deux soirées Commusications (notez le jeu de mot) au foyer culturel, autour de percussions africaines et de gestuelle symbolique : dans des costumes futuristes ou moyenâgeux, il sagissait de rapports de force entre extra terrestres et chevaliers et, somme toute dacceptation des différences mutuelles.
Un autre spectacle, Miroir, avait été travaillé et monté par les handicapés dun autre établissement mayennais. Et, le 5 novembre dernier, dans la même ville, 200 personnes applaudissaient Regards, joué par sept femmes venant dun CAT. Ce spectacle était improvisé à partir dun texte de Prévert (La chasse à lenfant, choisi avec léquipe éducative et les personnes handicapées, réécrit par celles-ci, enregistré, ayant permis aussi, nous indique le metteur en scène, un véritable travail sur la violence). Regards était dailleurs repris le 21 décembre dernier. Lidée de Yannick Bône, semble-t-il, fait son chemin auprès des institutions spécialisées de la région : aujourdhui, il travaille avec cinq CAT et un IME, quil nexclut dailleurs aucunement de faire un jour se rencontrer.
Jusquà présent, venaient faire du théâtre les personnes handicapées qui en exprimaient le désir ; mais un projet différent est récemment apparu dans un autre établissement, porté par une psychologue : le théâtre serait envisagé là comme réponse à un malaise, à vocation davantage thérapeutique en quelque sorte. Proposition sera ainsi faite à des résidents en difficulté de participer à ces activités, participation qui sera parlée ensuite en entretien individuel
Dans le Pas-de-Calais douze travailleurs handicapés issus de deux CAT forment, depuis quelques années maintenant, une troupe théâtrale, avec quatre éducateurs ayant, eux, une pratique théâtrale confirmée et travaillent à partir dun atelier hebdomadaire dexpression scénique (3). Leur spectacle sur la Bretagne, Pas de régime sans sel pour lAnkou, a été présenté dans plusieurs lieux de la région : deux ans de travail, quand même, pour fignoler la mise en scène, et pour fabriquer costumes et décors À partir de cette année 2001, une nouvelle pièce, ElMusette, mettra en scène les habitants dun coron pendant les années 50, patois et humour au rendez-vous. « Lambition de ce travail », précisent modestement les initiateurs, « est de créer un espace, un temps de rencontre et de communication entre un public et des travailleurs handicapés qui souhaitent développer leurs capacités dexpression ».
Dans le Limousin, en octobre et novembre derniers, le festival Paroles de quartiers (4) avait invité les habitants à découvrir les créations de compagnies belges, italiennes, polonaises ou françaises. Au programme, plusieurs représentations théâtrales, bien sûr, mais aussi une journée détude-action et une soirée avec les artistes de la région. Une nouvelle politique tarifaire daccessibilité avait mis toutes les places à 20 francs. On a pu y voir et entendre le Pstrag Theater polonais, des Paroles dateliers travaillées par des résidents de lAssociation des paralysés de France (APF), la Nouvelle scène internationale belge, autre théâtre engagé Une troupe italienne, lIsola del Tesoro, qui développe depuis 1988 des ateliers théâtraux pour enfants et ado, présentait Nous sommes momentanément absents (« Siamo momentaneamente assenti »), qui évoque les mines anti-personnel ; un Théâtre de lArcane marseillais, dans son spectacle Zone barbare, organisait des rencontres « probables » entre personnes « dorigine et de culture différentes » : « [ ] Dabord lexclusion, puis la logique dexclusion, cette logique poussée jusquaux limites de la barbarie conduit à une folie destructrice »
À lorigine de cette initiative, la compagnie Paroles, créée en 1993 à linitiative dun enseignant et dune éducatrice spécialisée, qui ont développé une réelle collaboration avec le secteur du handicap ; aujourdhui, elle compte une dizaine dintervenants, se sent « à peu près tranquille au niveau des subventions » et recevra, le 2 février prochain, le Trophée APF de la Haute-Vienne, récompensant ainsi leur travail de fond. La compagnie intervient régulièrement dans une petite dizaine détablissements spécialisés (ateliers mensuels, bimensuels ou hebdomadaires) et propose également des formations à la pratique théâtrale. Cette année, un partenariat va probablement sengager avec une compagnie madrilène analogue, rencontrée en 1997 à loccasion dune tournée en Espagne. Et en juin prochain, les nouvelles créations des ateliers APF seront présentées.
À Dieppe, un troisième festival de création et dexpression de la personne déficiente intellectuelle (5) aura lieu du 9 au 13 avril 2001. À lorigine, une association de parents denfants inadaptés (APEI) gérant un institut médico pédagogique (IMP) et un CAT.
Un atelier de jour du Ravelin est mis en place, qui accueille 43 adultes déficients intellectuels ne pouvant accéder aux structures de travail protégé, mais « pour qui il est essentiel de bénéficier dactivités visant la plus grande intégration sociale possible ». Lexpression créatrice y est privilégiée et, en 1994, un atelier arts plastiques était venu compléter un travail déjà initié dans le domaine de lexpression corporelle, théâtrale et musicale.
Organisé tous les deux ans depuis 1997, un festival a pris corps, avec des objectifs dexpression, dintégration, de reconnaissance, de savoir-faire et douverture sur le monde. En 1997, il avait rassemblé 800 enfants et adultes handicapés des régions nord et nord ouest de la France, avec leurs accompagnateurs. Deux ans plus tard, ils étaient 1500. Et cette année, plus de 2000 participants sont attendus Mais pour 2001, il est question de toucher de manière plus importante un public « non initié » au handicap et peu habitué à cotoyer des personnes handicapées, de promouvoir aussi les spectacles de rue, d« accentuer la valorisation de la personne handicapée » ; des troupes professionnelles issues du milieu spécialisé apporteront « une dimension supplémentaire », prévoient les organisateurs ; une Journée forum accueillera le 12 avril des associations, des organismes de formation, les différents partenaires. Y sont conviés associations, personnalités, centres de formations, administrations et entreprises en contact direct ou indirect avec les personnes déficientes intellectuelles ainsi que des professionnels impliqués dans des actions, à venir présenter leurs projets et leurs actions.
Mais voilà, au cours de nos démarches, contacts ou reportages, nous avons pu constater que ces différentes initiatives navaient que peu ou pas de contacts entre elles. Et parfois, le déploraient. Certaines compagnies nous ont demandé les coordonnées de telle ou telle autre. Nous avons également observé que peu dinitiatives étaient formalisées par des écrits. Un véritable travail de mise en réseau, de partage dinformations et déchanges reste, semble-t-il, à faire.
Joël Plantet
(1) EntrActes 65 Bd Jean Mermoz - 35136 Saint Jacques de la Lande. Tél. 02 99 35 00 05.Fonds de tiroir Contact : Jeff Gervin - La Bournichais 35150 Janzé. Tél. 02 99 47 27 10.
(2) Compagnie de lAube 15 rue Renaise - 53000 Laval. Tél. 02 43 26 02 88. compaube@wanadoo.fr
(3) CAT 181 rue de la Libération - BP 29 62640 Montigny en Gohelle. Tél. 03 21 08 74 14.
(4) Compagnie Paroles 9 rue Fénelon - 87000 Limoges. Tél. 05 55 50 59 72. cie.paroles@wanadoo.fr
(5) Isabelle André - Atelier du Ravelin - 11 rue Guillaume Terrien - 76 200 Dieppe. Tél. 02 32 90 55 77. ajravelin@wanadoo.fr
Mi-décembre 2000, Rennes, cur de Bretagne. La Vilaine enfle des pluies récentes, et les gens ne parlent que de considérations météorologiques. Une rue sombre et longue, un petit théâtre, genre salle de quartier. Ce soir-là, la compagnie Le moindre mot joue Clap, une pièce de lécrivain Louis Calaferte. Dans la salle pleine, lambiance est jeune et travailleur social, effluves de patchouli, sympa, tranquille. Sur la scène, un tapis de feuilles mortes. À droite, une batterie, un piano, un bel accordéon. Au fond, un drap blanc est tendu.
« Les trains déraillent avec fracas », psalmodie la belle voix rauque de la chanteuse du groupe Fonds de tiroir, qui accompagnera musicalement, de bout en bout, la pièce. Ils sont huit comédiens, deux femmes et six hommes (un seul est professionnel, les autres sont handicapés mentaux), huit à sexaminer avec densité, à venir scruter la salle, à croiser leurs trajectoires et leurs (rares) paroles. La pièce parle des masques sociaux, du comportement de lindividu dans un groupe. « Ils me font tous peur, même les plus faibles Si les gens sintéressaient à moi, je suis sûr que ça irait beaucoup mieux Me faire des amis », soupirent les acteurs, accompagné par la voix radicale et libertaire de la chanteuse La douceur languide de laccordéon accompagne très heureusement la densité du texte. Et celle-ci est servie par la force de la mise en scène (minimaliste, donc), mais aussi par une construction globale, un travail que lon sent mené de bout en bout.
« Sous un ciel de cendre/Vous verrez un jour le Dieu Dollar/Descendre/De son perchoir » : une chanson dédiée à largent (au consumérisme culturel ?) envahit maintenant lespace ; des corps, sur scène, se cherchent, cest la danse des masques. « Embrasse-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », propose la voix de Fonds de tiroir, très mobile (on laperçoit, dans sa robe noire, à gauche de lespace, et pfft, elle est déjà sur la droite) ; trois couples valsent, cest la fête au village, dénormes confettis bleus, jaunes sont lâchés.
Le quotidien est là : lun, avec un jeu de cartes, fait une patience, une autre se maquille, lune lit, lautre balaie Au fond de la scène, une grande boîte, un homme sy enferme Avec des mimiques plus quexpressives, deux autres mecs engagent un ballet, suivent une femme qui passe, se dandinent, drolatiques, tout le monde imite les gestes de tout le monde (oui, comment se comporter en société ?). Le trio musical dénonce alors « labsurde dune époque, où lon survit courbé » et, pour conclure, nous explique que « tout ça court/tout ça danse/tout ça chante/pour se donner de lespérance/pour se venger de labstinence/en attendant la providence »
Ils seront fougueusement applaudis, rappelés. Le spectacle, nous dit avec émotion lun des comédiens, est dédié à Bernard, récemment décédé ; il faisait partie de leur troupe.
Longiligne et archiconcentré encore, un des acteurs, Frédéric qui a le rôle de « lAvare », celui qui échange ses billets verts avec tant de difficultés nous confie, en fin de spectacle, sa fierté de participer à une telle entreprise. Les mots ne viennent pas facilement, ses mains se tordent, mais ses yeux brillent déclats étonnants. « Ça enlève le stress », nous précise lacteur, qui « a toujours fait du théâtre », mais ne se produit devant le public que depuis quelques années. Un véritable artiste, que lon vient féliciter en fin de spectacle. En projet, le travail sur un autre texte de Calaferte, un riche, trois pauvres, dans le but de lassocier à Clap pour une représentation plus étoffée.
Joël Plantet
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