Numéro 559, 11 janvier 2001

Le théâtre fait des handicapés mentaux des personnes comme les autres

Aux quatre coins de la France des expériences réunissent sur les planches des comédiens de différentes institutions. Dommage que ces troupes ne se connaissent pas car partout le succès est au rendez-vous. Un réseau reste donc à organiser. En attendant, Lien Social vous fait le récit de quelques heureuses initiatives

À Rennes, la compagnie Le moindre mot (voir ci-dessous) est née de l’atelier Théâtre Expression de l’association Entr’actes (1) dont la mission, depuis 1987, est l’accompagnement d’adultes handicapés dans leur temps libre. Voici treize ans de cela, six ou sept travailleurs sociaux, issus de différentes institutions prenant en charge le handicap mental, avaient fait le même constat : certaines périodes de congés sont très difficiles à vivre, et favorisent déprime, alcoolisme et solitude ; certains ponts par exemple posent problème aux institutions, de même que certains moments sociaux importants, genre Noël ou 1er de l’an. De fait, il s’agit là de besoins non pris en compte, non financés par les tutelles administratives et les structures traditionnelles. Pendant trois ans, l’association survit en lien avec les associations d’origine, avant de devenir autonome en 1990. Aujourd’hui, elle dispose de quatre permanents dont deux emplois-jeunes. Les établissements, les familles, certains réseaux aussi sont à l’origine des demandes de sorties ou de prises en charge quant aux loisirs. Le travail se fait en lien avec les tuteurs, les infirmiers de secteur, les éducateurs de suite, etc. Il s’agit de donner aux personnes handicapées mentales (et aussi à quelques handicapés moteurs avec troubles associés) « les moyens d’améliorer leurs capacités d’expression, de relation, de communication », de favoriser l’éveil culturel et une meilleure insertion sociale, de constituer des réseaux relationnels… et de vivre des moments de plaisir.

L’encadrement est assuré par une équipe de plusieurs dizaines de vacataires — travailleurs sociaux, animateurs, moniteurs sportifs — qui organisent des activités culturelles (ateliers théâtres, sorties cinéma, concerts, théâtre) ou sportives (foot, natation, randonnées). Les familles ou les institutions peuvent s’adresser à l’association pour des sorties dominicales, des week-ends, y compris prolongés, qui peuvent être touristiques, à thème, de détente. Des séjours de vacances sont également organisés. Pour l’année 2000, deux chiffres : quatre cents adhérents, et un peu plus de 5000 journées organisées.

Cyrille Baron, médiateur loisirs-culture (un des permanents d’Entr’actes) et metteur en scène, nous raconte le succès qu’ont rencontré, en juin 98, plusieurs représentations de Hansel et Gretel des frères Grimm, auprès des parents, des travailleurs sociaux et… du grand public. C’est d’ailleurs au sortir de ce succès que s’est structurée la compagnie en tant que telle. Cette année, Clap avait déjà été joué, en mai, sur trois soirées, réunissant plus de 500 spectateurs. Depuis, la rencontre avec la formation musicale Fonds de tiroir a encore contribué à améliorer le spectacle. On leur souhaite bon vent.

Dans la Mayenne, sous la direction de Yannick Bône, ex-éducateur et metteur en scène compositeur — titulaire d’un diplôme universitaire de musicien intervenant (DUMI) universitaire —, la compagnie de l’Aube (2) intervient, depuis sa création il y a cinq ans, dans plusieurs foyers et centres d’aide par le travail (CAT) du département. Dans ses objectifs : « Permettre à la personnalité de s’épanouir dans le respect d’autrui et de soi-même et, par cela, faciliter l’intégration dans un groupe, dans la collectivité et ses valeurs ». Début avril 2000, onze personnes du CAT de Laval animaient ainsi deux soirées Commusications (notez le jeu de mot) au foyer culturel, autour de percussions africaines et de gestuelle symbolique : dans des costumes futuristes ou moyenâgeux, il s’agissait de rapports de force entre extra terrestres et chevaliers et, somme toute… d’acceptation des différences mutuelles.

Un autre spectacle, Miroir, avait été travaillé et monté par les handicapés d’un autre établissement mayennais. Et, le 5 novembre dernier, dans la même ville, 200 personnes applaudissaient Regards, joué par sept femmes venant d’un CAT. Ce spectacle était improvisé à partir d’un texte de Prévert (La chasse à l’enfant, choisi avec l’équipe éducative et les personnes handicapées, réécrit par celles-ci, enregistré, ayant permis aussi, nous indique le metteur en scène, un véritable travail sur la violence). Regards était d’ailleurs repris le 21 décembre dernier. L’idée de Yannick Bône, semble-t-il, fait son chemin auprès des institutions spécialisées de la région : aujourd’hui, il travaille avec cinq CAT et un IME, qu’il n’exclut d’ailleurs aucunement de faire un jour se rencontrer.

Jusqu’à présent, venaient faire du théâtre les personnes handicapées qui en exprimaient le désir ; mais un projet différent est récemment apparu dans un autre établissement, porté par une psychologue : le théâtre serait envisagé là comme réponse à un malaise, à vocation davantage thérapeutique en quelque sorte. Proposition sera ainsi faite à des résidents en difficulté de participer à ces activités, participation qui sera parlée ensuite en entretien individuel…

Dans le Pas-de-Calais douze travailleurs handicapés issus de deux CAT forment, depuis quelques années maintenant, une troupe théâtrale, avec quatre éducateurs ayant, eux, une pratique théâtrale confirmée et travaillent à partir d’un atelier hebdomadaire d’expression scénique (3). Leur spectacle sur la Bretagne, Pas de régime sans sel pour l’Ankou, a été présenté dans plusieurs lieux de la région : deux ans de travail, quand même, pour fignoler la mise en scène, et pour fabriquer costumes et décors… À partir de cette année 2001, une nouvelle pièce, El’Musette, mettra en scène les habitants d’un coron pendant les années 50, patois et humour au rendez-vous. « L’ambition de ce travail », précisent modestement les initiateurs, « est de créer un espace, un temps de rencontre et de communication entre un public et des travailleurs handicapés qui souhaitent développer leurs capacités d’expression ».

Dans le Limousin, en octobre et novembre derniers, le festival Paroles de quartiers (4) avait invité les habitants à découvrir les créations de compagnies belges, italiennes, polonaises ou françaises. Au programme, plusieurs représentations théâtrales, bien sûr, mais aussi une journée d’étude-action et une soirée avec les artistes de la région. Une nouvelle politique tarifaire d’accessibilité avait mis toutes les places à 20 francs. On a pu y voir et entendre le Pstrag Theater polonais, des Paroles d’ateliers travaillées par des résidents de l’Association des paralysés de France (APF), la Nouvelle scène internationale belge, autre théâtre engagé… Une troupe italienne, l’Isola del Tesoro, qui développe depuis 1988 des ateliers théâtraux pour enfants et ado, présentait Nous sommes momentanément absents (« Siamo momentaneamente assenti »), qui évoque les mines anti-personnel ; un Théâtre de l’Arcane marseillais, dans son spectacle Zone barbare, organisait des rencontres « probables » entre personnes « d’origine et de culture différentes » : « […] D’abord l’exclusion, puis la logique d’exclusion, cette logique poussée jusqu’aux limites de la barbarie conduit à une folie destructrice… »

À l’origine de cette initiative, la compagnie Paroles, créée en 1993 à l’initiative d’un enseignant et d’une éducatrice spécialisée, qui ont développé une réelle collaboration avec le secteur du handicap ; aujourd’hui, elle compte une dizaine d’intervenants, se sent « à peu près tranquille au niveau des subventions » et recevra, le 2 février prochain, le Trophée APF de la Haute-Vienne, récompensant ainsi leur travail de fond. La compagnie intervient régulièrement dans une petite dizaine d’établissements spécialisés (ateliers mensuels, bimensuels ou hebdomadaires) et propose également des formations à la pratique théâtrale. Cette année, un partenariat va probablement s’engager avec une compagnie madrilène analogue, rencontrée en 1997 à l’occasion d’une tournée en Espagne. Et en juin prochain, les nouvelles créations des ateliers APF seront présentées.

À Dieppe, un troisième festival de création et d’expression de la personne déficiente intellectuelle (5) aura lieu du 9 au 13 avril 2001. À l’origine, une association de parents d’enfants inadaptés (APEI) gérant un institut médico pédagogique (IMP) et un CAT.

Un atelier de jour du Ravelin est mis en place, qui accueille 43 adultes déficients intellectuels ne pouvant accéder aux structures de travail protégé, mais « pour qui il est essentiel de bénéficier d’activités visant la plus grande intégration sociale possible ». L’expression créatrice y est privilégiée et, en 1994, un atelier arts plastiques était venu compléter un travail déjà initié dans le domaine de l’expression corporelle, théâtrale et musicale.

Organisé tous les deux ans depuis 1997, un festival a pris corps, avec des objectifs d’expression, d’intégration, de reconnaissance, de savoir-faire et d’ouverture sur le monde. En 1997, il avait rassemblé 800 enfants et adultes handicapés des régions nord et nord ouest de la France, avec leurs accompagnateurs. Deux ans plus tard, ils étaient 1500. Et cette année, plus de 2000 participants sont attendus… Mais pour 2001, il est question de toucher de manière plus importante un public « non initié » au handicap et peu habitué à cotoyer des personnes handicapées, de promouvoir aussi les spectacles de rue, d’« accentuer la valorisation de la personne handicapée » ; des troupes professionnelles issues du milieu spécialisé apporteront « une dimension supplémentaire », prévoient les organisateurs ; une Journée forum accueillera — le 12 avril — des associations, des organismes de formation, les différents partenaires. Y sont conviés associations, personnalités, centres de formations, administrations et entreprises en contact direct ou indirect avec les personnes déficientes intellectuelles ainsi que des professionnels impliqués dans des actions, à venir présenter leurs projets et leurs actions.

Mais voilà, au cours de nos démarches, contacts ou reportages, nous avons pu constater que ces différentes initiatives n’avaient que peu ou pas de contacts entre elles. Et parfois, le déploraient. Certaines compagnies nous ont demandé les coordonnées de telle ou telle autre. Nous avons également observé que peu d’initiatives étaient formalisées par des écrits. Un véritable travail de mise en réseau, de partage d’informations et d’échanges reste, semble-t-il, à faire.

Joël Plantet

(1) Entr’Actes – 65 Bd Jean Mermoz - 35136 Saint Jacques de la Lande. Tél. 02 99 35 00 05.Fonds de tiroir – Contact : Jeff Gervin - La Bournichais – 35150 Janzé. Tél. 02 99 47 27 10.

(2) Compagnie de l’Aube – 15 rue Renaise - 53000 Laval. Tél. 02 43 26 02 88. compaube@wanadoo.fr

(3) CAT – 181 rue de la Libération - BP 29 – 62640 Montigny en Gohelle. Tél. 03 21 08 74 14.

(4) Compagnie Paroles – 9 rue Fénelon - 87000 Limoges. Tél. 05 55 50 59 72. cie.paroles@wanadoo.fr

(5) Isabelle André - Atelier du Ravelin - 11 rue Guillaume Terrien - 76 200 Dieppe. Tél. 02 32 90 55 77. ajravelin@wanadoo.fr


Un professionnel et sept handicapés mentaux sur les planches.

Quand la compagnie Le moindre mot joue Clap à guichets fermés

Mi-décembre 2000, Rennes, cœur de Bretagne. La Vilaine enfle des pluies récentes, et les gens ne parlent que de considérations météorologiques. Une rue sombre et longue, un petit théâtre, genre salle de quartier. Ce soir-là, la compagnie Le moindre mot joue Clap, une pièce de l’écrivain Louis Calaferte. Dans la salle pleine, l’ambiance est jeune et travailleur social, effluves de patchouli, sympa, tranquille. Sur la scène, un tapis de feuilles mortes. À droite, une batterie, un piano, un bel accordéon. Au fond, un drap blanc est tendu.

« Les trains déraillent avec fracas », psalmodie la belle voix rauque de la chanteuse du groupe Fonds de tiroir, qui accompagnera musicalement, de bout en bout, la pièce. Ils sont huit comédiens, deux femmes et six hommes (un seul est professionnel, les autres sont handicapés mentaux), huit à s’examiner avec densité, à venir scruter la salle, à croiser leurs trajectoires et leurs (rares) paroles. La pièce parle des masques sociaux, du comportement de l’individu dans un groupe. « Ils me font tous peur, même les plus faibles… Si les gens s’intéressaient à moi, je suis sûr que ça irait beaucoup mieux… Me faire des amis… », soupirent les acteurs, accompagné par la voix radicale et libertaire de la chanteuse… La douceur languide de l’accordéon accompagne très heureusement la densité du texte. Et celle-ci est servie par la force de la mise en scène (minimaliste, donc), mais aussi par une construction globale, un travail que l’on sent mené de bout en bout.

« Sous un ciel de cendre/Vous verrez un jour le Dieu Dollar/Descendre/De son perchoir » : une chanson dédiée à l’argent (au consumérisme culturel ?) envahit maintenant l’espace ; des corps, sur scène, se cherchent, c’est la danse des masques. « Embrasse-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », propose la voix de Fonds de tiroir, très mobile (on l’aperçoit, dans sa robe noire, à gauche de l’espace, et pfft, elle est déjà sur la droite) ; trois couples valsent, c’est la fête au village, d’énormes confettis bleus, jaunes sont lâchés.

Le quotidien est là : l’un, avec un jeu de cartes, fait une patience, une autre se maquille, l’une lit, l’autre balaie… Au fond de la scène, une grande boîte, un homme s’y enferme… Avec des mimiques plus qu’expressives, deux autres mecs engagent un ballet, suivent une femme qui passe, se dandinent, drolatiques, tout le monde imite les gestes de tout le monde (oui, comment se comporter en société ?). Le trio musical dénonce alors « l’absurde d’une époque, où l’on survit courbé » et, pour conclure, nous explique que « tout ça court/tout ça danse/tout ça chante/pour se donner de l’espérance/pour se venger de l’abstinence/en attendant la providence… »

Ils seront fougueusement applaudis, rappelés. Le spectacle, nous dit avec émotion l’un des comédiens, est dédié à Bernard, récemment décédé ; il faisait partie de leur troupe.

Longiligne et archiconcentré encore, un des acteurs, Frédéric — qui a le rôle de « l’Avare », celui qui échange ses billets verts avec tant de difficultés — nous confie, en fin de spectacle, sa fierté de participer à une telle entreprise. Les mots ne viennent pas facilement, ses mains se tordent, mais ses yeux brillent d’éclats étonnants. « Ça enlève le stress », nous précise l’acteur, qui « a toujours fait du théâtre », mais ne se produit devant le public que depuis quelques années. Un véritable artiste, que l’on vient féliciter en fin de spectacle. En projet, le travail sur un autre texte de Calaferte, un riche, trois pauvres, dans le but de l’associer à Clap pour une représentation plus étoffée.

Joël Plantet


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