Numéro 558, 4 janvier 2001

La politique de la Ville veut-elle réinventer le travail social ?

Les professions canoniques du travail social — assistantes sociales, éducateurs, animateurs — sont concurrencées par les nouveaux métiers dans les banlieues. Explications d’un dérapage à travers l’exemple emblématique des emplois-jeunes

Dans une brochure intitulée Les métiers du travail social et éditée il y a six mois, la direction de l’action sociale décrit celui d’éducateur spécialisé : « Il aide les personnes en difficulté à restaurer ou à préserver leur autonomie. Il favorise également les actions de prévention. (…) Il est également de plus en plus appelé à intervenir sur le développement local d’un quartier ou d’une commune ». Le champ social s’est en effet, nul ne l’ignore plus maintenant, étendu aux métiers de la ville ; depuis quelques années, la multiplication des intervenants — dont les emplois-jeunes — a été une des manifestations de cette évolution.

Le budget du ministère de la Ville devrait être celui qui augmente le plus pour l’année 2001 : il a triplé depuis mars 98, en passant de 755 MF à 2 409 MF. « Soustraits les 2 % des crédits servant au fonctionnement de l’administration du ministère », précise la DIV, « le budget restant est dévolu essentiellement aux collectivités locales, aux 15 000 associations travaillant dans les quartiers en difficulté et au soutien à l’activité économique ». Les 247 contrats de ville seront, pendant le contrat de plan État-région 2000-2006, « particulièrement soutenus » et verront leurs moyens doubler ; les nouveaux dispositifs (équipes emploi-insertion, adultes-relais, fonds de revitalisation économique, renouvellement urbain…) sont inscrits au projet de budget ; dépendant du programme national de renouvellement urbain (PNRU), les cinquante grands projets de ville et les trente opérations de renouvellement urbain bénéficieront, à partir de l’année prochaine, d’environ 700 MF d’engagements financiers (1).

Déléguée interministérielle à la Ville, Claude Brévan, après constatation du « malentendu entre politique publique de la ville et travailleurs sociaux », estime qu’il faut « réaffirmer la spécificité du travail social », mais ne pas « opposer une logique réparatrice à une logique de développement » ni « une offre collective de service et le travail social de terrain » ; elle espère que les professions vont installer entre elles davantage de fluidité, de porosité, pour favoriser le « nomadisme » d’une pratique à l’autre… Et elle annonçait tout récemment que dès 2001, une expérimentation sur site essaierait d’identifier les verrous, les blocages, entre le milieu ouvert et la politique de la Ville.

La question des emplois-jeunes

Arrêtons-nous, par exemple, sur la question emblématique des emplois-jeunes, d’autant plus que la nécessité d’un diagnostic de mi-parcours s’impose. Les 258 000 postes créés, indique un conseiller du ministère de l’Emploi et de la Solidarité, se décomposent ainsi : 161 000 l’ont été par des associations ou des collectivités locales, 75 000 par l’Éducation nationale, 20 000 par la police, 2 000 par la Justice. On apprend que leur moyenne d’âge est de 24 ans, et que le quart a un niveau inférieur au bac… Mais seulement 14 % sont issus des quartiers de la politique de la Ville (rappelons que l’objectif gouvernemental était de 20 %). Un recentrage est donc à assurer pour que le programme Nouveaux services/emplois-jeunes (NS/EJ) concerne davantage de jeunes plus précaires, dont les jeunes sortant du programme TRACE, d’autant plus que le dispositif est appelé à continuer de se développer. Des mesures doivent être annoncées sur la pérennisation, aidant par exemple les employeurs à solvabiliser leurs activités au-delà de l’aide de l’État (80 % du SMIC) ou établissant des conventions pluriannuelles.

Autre sujet sensible, la professionnalisation : des plans d’action pour des formations après repérage des besoins seront mis en œuvre ; une attestation d’activité, co-écrite par le jeune et par l’employeur, va être expérimentée dans une dizaine de départements, avant d’être validée par la cellule nationale d’appui à la professionnalisation.

La validation des acquis, encore une question délicate : la loi qui doit traiter la question est reportée en 2001. Mais, indique le ministère, des travaux sur des référentiels d’activités seront présentés en cette fin d’année aux grandes fédérations d’employeurs ; l’intégration dans la fonction publique, promet-on, qu’elle soit territoriale ou hospitalière, sera facilitée.

Remis fin septembre dernier au ministre délégué à la Ville, un rapport, intitulé Une nouvelle ambition pour les villes, de nouvelles frontières pour les métiers, synthétisait un état des lieux : les métiers intervenant dans la politique de la Ville restent difficiles à cerner, quelles que soient leur ancienneté et leur nature ; bien que très différents par leur contenu, ces métiers sont fondés sur des logiques professionnelles « communes et spécifiques » ; mais ceux qui contribuent à la lutte contre l’exclusion urbaine relèvent chacun d’une professionnalité propre ; et en dépit de leurs points communs, les métiers du DSU, de la médiation, du travail social, les métiers du service public et de l’aménagement ont tous des difficultés à travailler ensemble et à identifier les points de contact de leurs missions ; l’atypisme des métiers dits de la ville pose donc des questions particulières de positionnement et de statut des professionnels ; et le temps est venu de « conforter » ces métiers.

À partir de ce constat, l’écrit émettait 38 propositions (2), insistant sur le besoin de professionnalisation et de formation pour créer un nouveau « cœur de métier ». Les dix-sept premières entendent développer et consolider les métiers de la politique de la ville, la DIV se proposant d’animer, par exemple, une cellule nationale de coordination portant sur la professionnalisation des agents locaux de médiation sociale et de certains adultes-relais ; une douzaine d’autres fait émerger un cadre afin que naissent « de nouvelles fonctions et de nouveaux métiers pour enrichir le service public » voient le jour. La proposition 21 évoque ainsi l’hypothèse d’un statut de l’entreprise sociale au sein du ministère de la Ville et au secrétariat d’État à l’Économie solidaire.

La dernière série de propositions concerne les liens, parfois difficiles il est vrai, entre travail social et politique de la ville, « un rendez-vous renouvelé à ne pas manquer » : conférence annuelle consacrée au développement social, permettant de « réaffirmer l’unité du travail social, son caractère de service public et de lui fixer des objectifs » ; adaptation et refonte des missions de la prévention spécialisée ; parrainage des emplois-jeunes par des professionnels qualifiés, dans le secteur de l’accompagnement social ; inclusion du développement social urbain (DSU) dans la formation initiale des travailleurs sociaux, organisation de stages de formation permanente à l’approche territoriale ; validation de l’ingénierie sociale appliquée au DSU ; expérimentation, enfin, de projet social de territoire, sur des territoires de la politique de la ville et avec l’ensemble des travailleurs sociaux (service social départemental, CCAS, CAF, secteur associatif…), « dans une logique de décloisonnement »… (3).

Mais qu’en pensent les professionnels concernés ? La Prévention spécialisée réunissait un colloque, le 28 novembre 2000, intitulé Les nouveaux emplois dans les quartiers : vers une ré-invention du travail social ? Y étaient rendus publics les résultats de deux travaux sur ses rapports avec les emplois-jeunes (voir ci-dessous). Y ont été dites et redites les trois voies d’accès de plus en plus souvent proposées pour la profession : voie directe, mise au travail avec formation en cours d’emploi et — celle qui rencontre quelques résistances… — pratique professionnelle accompagnée de validation des acquis (qualifiée de « chantier d’aujourd’hui » par le roboratif Jacques Ladsous). Une fois de plus, le sociologue Michel Autès a pédagogiquement explicité les différences entre la profession — « construit social » — et le métier, « registre de l’activité » ; la qualification, ajoutait-il, est de l’ordre de la profession, tandis que la compétence a, elle, à voir avec le métier.

À noter que les pièges de l’ethnicisation ont été évoqués dans certaines questions du public, par exemple sur les compétences : « M’a-t-on embauchée parce que je parlais arabe ? » interrogeait ainsi une des rares emplois-jeunes présents dans la salle… De même, questionnait un directeur de manière polémique, « l’origine ethnique va-t-elle entrer dans la compétence ? »…

Les métiers du social doivent évoluer, reconnaissaient en conclusion les organisateurs, et il est nécessaire de mener une réflexion « critique et approfondie » sur le sens sociétal que prend la segmentation de nos professions. Mais, a-t-il été répété aussi, une des conditions sine qua non d’un bon changement doit être de permettre à chacun, de quelque place qu’il agisse, de pouvoir prendre des initiatives. « Simplement pour ne pas s’éteindre ».

Joël Plantet

(1) Un travail récent sur la politique de la ville a été élaboré par l’association Profession banlieue : Aménagement et urbanisme : pour quelles transformations durables ? Profession banlieue – 15 rue Catulienne 93200 Saint-Denis. Tél. 01 48 09 26 36. E-mail :profession.banlieue@wanadoo.fr

(2) Délégation interministérielle à la Ville – 194 avenue du Président Wilson – 93217 Saint-Denis la Plaine. Tél. 01 49 17 46 46. Internet : www.ville.gouv.fr (le rapport peut y être téléchargé).

(3) La ville et l’urbain, l’état des savoirs, dirigé par Thierry Paquot, Sophie Body-Gendrot et Michel Lussault, La Découverte, (442 p. ; 160 F).


Les nouveaux acteurs du social et la prévention spécialisée

Le Conseil technique de la prévention spécialisée (CTPS) en 1999, le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) (1) cette année, ont initié des enquêtes nationales sur la mise en œuvre du dispositif NS/EJ dans le champ de la prévention spécialisée.

Le premier travail a mis en lumière un fait troublant : les collectivités territoriales recrutent des jeunes pour les affecter à… des fonctions de relations avec d’autres jeunes. 70 % des effectifs du programme seraient concernés. Est-ce là un formidable aveu, s’interroge le Conseil technique, notre société se défaussant de ses jeunes sur leurs pairs ? Autre constatation : de même que le référentiel de l’insertion était dominant dans les années 80, est constatée une montée en puissance, actuellement, de celui de la médiation. Phénomène « compliqué et ambigu », son développement ne doit pas être, par exemple, un alibi à la non-transformation des institutions…

En janvier prochain, le CTPS publiera un rapport, appuyé sur les observations du programme NS/EJ, sur l’activité éducative et la production de la sécurité (2).

Le second écrit a été établi à partir de 417 questionnaires, remplis par des associations de toutes les régions, et représentant la description de 504 postes d’emplois-jeunes. Il apparaît que plus de la moitié est consacrée à des fonctions de sécurisation des espaces collectifs, publics ou privés : médiateurs, agents d’ambiance, correspondants de nuit, auxiliaires de police, etc. Le niveau de formation est très disparate, avec toutefois un noyau dur autour de bac/bac + 2 ; les 2/3 des titulaires ont entre 22 et 25 ans, sont célibataires et sans enfant.

Les employeurs sont, en ordre décroissant, l’État, les communes, les offices de logement social, les organismes de transport, puis « très minoritairement » les associations ; les 3/4 des postes sont rémunérés au SMIC, 1/4 se situant au-delà.

Par ailleurs, il est noté une confusion récurrente entre « référent » et supérieur hiérarchique ; les plans de formation sont disparates ; enfin les perspectives de pérennisation portent, lorsqu’elles existent, pour l’essentiel sur l’intégration dans les services existants de l’employeur, et marginalement sur la pérennisation de la fonction nouvelle expérimentée par l’emploi-jeune.

(1) CNLAPS – 562 avenue du Grand Ariétaz – 73000 Chambéry. Tél. 04 79 96 27 30. Les prochaines assises nationales auront lieu en octobre 2002 à Marseille.

(2) Autre rapport attendu en janvier 2001 : Jeunes et politiques publiques, du Commissariat au Plan.


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