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La politique de la Ville envahit peu à peu le champ du travail social. Malgré une histoire relativement ancienne et un affichage politique fort, elle na atteint de manière massive les acteurs de terrain que depuis la mise en place des dispositifs de développement social et urbain (DSU), et surtout lors du deuxième contrat de ville (1994). Pour les travailleurs sociaux, elle a dabord été considérée comme concernant le traitement urbain plutôt que social des quartiers.
Peu lisible à ses débuts dans son institutionnalisation progressive et tâtonnante de 1981 à 1988 à travers diverses et nombreuses instances évolutives (DSQ, Convention de Quartier, DSU, CIV, DIV, etc.), par sa marginalité (23 quartiers concernés en 1982), par le profil des nouveaux intervenants, extérieurs pour la plupart au travail social, par ses modes opératoires (animation globale territorialisée, partenariat institutionnel, expérimentation/généralisation), la politique de la Ville leur passait largement au-dessus de la tête. Les plus avertis dentre eux étaient plus occupés à encaisser les conséquences de la décentralisation et à décoder les fameux rapports Schwartz et Bonnemaison tout en étant confrontés, sur le terrain, à la dégradation de la situation sociale et de leurs conditions dintervention, sans voir quavec le rapport Dudebout ces rapports étaient fondateurs de cette nouvelle politique.
Dautre part, la politique de la Ville a largement ignoré, voire méprisé le travail social « classique » et ses modes opératoires : sa mise en uvre sans ménagements, sans prise en compte du point de vue et de lexpérience des travailleurs sociaux, sans articulations opératoires, mettant en cause, de fait mais aussi de plus en plus explicitement, lefficacité de ces derniers.
Si la professionnalisation des assistant (e) s sociaux (ales), des éducateur (trice) s spécialisé (e) s pouvait paraître acquise, les autres catégories de travailleurs sociaux (animateur (trice) s, travailleuses familiales ) ont vu la leur fortement interpellée par le foisonnement de nouveaux « intervenants » aux statuts aléatoires. Globalement, la professionnalisation de tous est affaiblie par la participation « fourre-tout » mettant autour des tables partenariales des compétences et des statuts inégaux sans précautions clarificatrices. Ce nest pas le cloisonnement des différents métiers, autour des multiples conventions collectives, qui peut permettre à lensemble des travailleurs sociaux de défendre une identité collective autre que strictement corporative et réductrice.
La mise en place des dispositifs de développement social des quartiers
(DSQ) puis de développement social urbain (DSU) sest réalisée
sans concertation véritable sur les intentions et les procédures
sinon dans des commissions de quartier alibi qui nont concerné
quun nombre réduit des professionnels en place. Avec la décentralisation,
la politique de la Ville a fortement rapproché le « politique
» (élus, préfet) du terrain, transformant les recherches de financement
auxquelles étaient habitués beaucoup de professionnels en négociations
de tout autre nature, et instaurant des rapports dans lesquels
lappartenance institutionnelle prend le pas sur lintérêt public
(ou du public).
Aujourdhui, la politique de la Ville est devenue incontournable par la gestion de proximité des équipes chef de projet DSU et les enjeux quelle affiche dépassent largement la zone restreinte des quartiers dits « sensibles » (ZUS, ZRU, Zones franches). Les organismes de formation intègrent peu à peu la politique de la Ville dans les cursus. Mais avec grande difficulté : par quel bout la prendre ? Peu de formateurs en ont une connaissance concrète et les productions théoriques sont pléthoriques et brouillonnes.
Pour les travailleurs sociaux, la politique de la ville nest quune nouvelle forme de lintervention sociale. Dautant que dans la pratique institutionnelle quotidienne des quartiers, elle se donne à voir comme le cumul de politiques sectorielles territorialisées dont lhistoire de chacune est largement antérieure à celle de la politique de la Ville : logement, action sociale, protection de lenfance, prévention de la délinquance, action éducative, insertion professionnelle, etc. De même pour les organismes : centres sociaux, PJJ, clubs de prévention, associations de défense ou de lutte.
La relation au public du travail social est toujours la confrontation à la souffrance des personnes et à la déshérence de groupes sociaux, parfois sauto-qualifiant, la plupart du temps qualifiés par des mesures et des dispositifs. Les difficultés et le manque de culture de la coopération dans un système construit de bric et de broc, avaient amené chacun à développer ses propres réseaux (notamment les instituts de réadaptation et les clubs de prévention pour linsertion professionnelle, les petits boulots, les stages en entreprise). Les apports de la politique de la ville (partenariat, travail en réseau, action collective, participation des habitants ou des usagers, mise en cohérence) étaient déjà recherchés par beaucoup, à létat de vux pieux la plupart du temps, vus la difficulté et le peu de soutien des institutions.
Mais la politique de la Ville na guère été plus efficace malgré les intentions affichées. Il est vrai que les travailleurs sociaux nont paradoxalement pas vraiment joué le jeu. La manière dont a été mise en place la politique de la Ville (voir plus haut) et la réserve des conseils généraux (départements) y est pour quelque chose. Mais pas seulement. La culture des travailleurs sociaux est historiquement contestataire. La conception humaniste des publics déshérités comme victimes du système socio-économique permettait de se positionner en résistance aux injonctions de lassistanat et du contrôle social (alibi parfois ).
Lorsque linjonction venue den haut coïncide avec les souhaits, cette culture de résistance se réduit au repli crispé sur ses missions originelles, son mode et ses techniques dintervention professionnelle. Dans le contexte de proximité du politique, elle favorise le durcissement sectaire des fausses querelles de « boutique ». La place des responsables de service et déquipement dans les quartiers est dailleurs assez spécifique. Peu de professionnels qualifiés et expérimentés sont candidats à ces postes ingrats, peu gratifiants et peu rémunérateurs.
De plus, ils sont amenés à fonctionner à linjonction négative, situation peu confortable. En effet, les décideurs et responsables centraux des services sont largement démunis pour donner des orientations à leurs subordonnés quant à ce quil faudrait mettre en uvre dans les quartiers. Le responsable local, à défaut de savoir ce quon attend de lui, apprend ce quil ne faut pas faire quand il se fait taper sur les doigts ! Soumis par ailleurs à la pression des « usagers », il ne trouve guère de secours dans les rarissimes sessions de formation continue (encore faut-il quelles soient adaptées), encore moins dans les échanges entre professionnels (analyse commune des pratiques). Il est vrai que lon est assez individualiste dans le métier, et que souvent le professionnel de même rang joue dans léquipe den face. Curieusement, ces éléments combinés (rareté des candidats, incurie et mépris des hiérarchies, pression) génèrent à la fois une liberté daction (tant que ça ne gène pas) et un isolement dans la fonction propices à la constitution de petits potentats vigilants à la préservation frileuse de leur pré carré.
Cas particulier aussi, mais répandu, celui de travailleurs sociaux ou « assimilés » dans les organismes associatifs quils ont souvent contribué à créer. Sautodésignant, la plupart du temps, président ou directeur par le biais de conseils dadministration plus ou moins fantômes, ils entretiennent des relations très personnalisées avec les élus. La difficulté, pour disposer aujourdhui de personnes prêtes à sinvestir bénévolement, est certes réelle et pose problème au professionnel soucieux de démocratie mais favorise les procédés peu scrupuleux, dautant que les pouvoirs publics ont besoin dinterlocuteurs dits associatifs pour justifier de la participation citoyenne, voire assurer des services quils ne peuvent ou veulent prendre en charge directement. Il est difficile, dans ces derniers cas, despérer un fonctionnement démocratique dans lintervention éducative elle-même.
Par ailleurs, le dispositif de la politique de la Ville, à lencontre des objectifs affichés, se résume à une gestion administrative plus compliquée sous prétexte de proximité qui dilue (masque ?) les responsabilités. Les chefs de projet DSU sont incapables, dans leur allégeance au politique, de promouvoir de réelles élaborations et coopérations partenariales. Ils ne sont certes pas aidés par les « partenaires » institutionnels signataires du Contrat de Ville. Il faut dire que la méthodologie, surtout celle de la production collective, nest pas le fort (ni le souci) des « techniciens » et des élus de la politique de la Ville, toutes institutions confondues. Pour quil y ait méthode, il faut quil y ait volonté de traduire des orientations en applications concrètes. Quoi détonnant alors à ce que laccompagnement des agents de terrain pour la mise en uvre des politiques publiques soit aussi indigent et se résume principalement à des formations à la gestion du stress ! Les formations professionnelles sont aussi pauvres sur le sujet et se centrent plus volontiers sur la méthodologie de projet. Aussi nest-il pas rare de voir de jeunes professionnels ignorant agir dans le cadre dune commande institutionnelle !
Cela rejaillit bien sûr sur les travailleurs sociaux « de base », foule danonymes au statut principalement précaire (ou soumis au turn-over pour les fonctionnaires qui sont peu aussi à vouloir travailler dans les quartiers), au salaire dérisoire et confrontée à la mise en cause dune professionnalité pourtant déjà peu assurée. Peu et mal formés aux réalités quils doivent affronter cest dans leur ferveur humaniste quils puisent une énergie, et une naïveté étonnantes. Malgré tout, leur absence de culture historique et sociologique du social et de léducation populaire, leur culture scolaire et leur formation professionnelle (privilégiant lexpérience du terrain et lanalyse des pratiques), les incitent peu à la lecture théorique ou réglementaire. Aussi fonctionnent-ils, pour la plupart, à partir de clichés projetés sur les populations miséreuses et sont dans lincapacité daffronter les méandres et circonvolutions de politiques complexes.Le désarroi est grand aujourdhui dans cette catégorie de professionnels.
Ce sont eux pourtant qui sont au contact quotidiennement avec la population, qui partagent au plus près les situations souvent dramatiques des habitants. Ils subissent au premier chef (après les gens eux-mêmes évidemment) limpact de lurgence de la souffrance humaine que génère notre monde. Tout leffort de la pyramide institutionnelle devrait avoir pour aboutissement de donner à ces agents de base les conditions et les moyens de leur acte professionnel. Ce qui est loin dêtre le cas aujourdhui !
Malgré cette « fracture » entre le travail social et la politique de la Ville, celle-ci me paraît pourtant être une opportunité à saisir pour les travailleurs sociaux. Les travailleurs sociaux (tous métiers confondus) sont encore nombreux à croire en leur travail auprès des populations. Et ils représentent une réelle force de savoirs et de compétences, sils savent les faire valoir, dont auraient bien besoin les nouvelles politiques publiques. La politique de la Ville, dans toutes ses composantes et dispositifs rattachés, offre le cadre législatif, réglementaire et technique, si on la prend « au pied de la lettre », aux conditions dexercice auxquelles aspirent la majorité des travailleurs sociaux. Encore faut-il en faire lanalyse critique (notamment des logiques sectorielles quelle accueille) et ne pas hésiter à renouveler lapproche du travail social.
La dispersion des métiers du social (rattachement, conventions collectives, cloisonnement des formations) mérite dêtre revue, de même que devrait être revisitée la catégorie floue de lanimation qui fait la part belle aux falsifications de toutes sortes. La dépendance aux politiques issues de la décentralisation doit être remise en cause, les services, autant de coordination que dintervention, ne devant pas être des relais ou des vitrines denjeux électoraux au détriment de leur inscription auprès des populations. Il serait nécessaire aussi de requalifier le lien entre les fonctions de prestation de services (sociaux) ou dactivités (socio-éducatives) et de médiation du travail social. Ce manque de visibilité de la production de lien social dont est porteur le travail social fait beau jeu à la multiplication de nouvelles fonctions aux compétences indéfinies (médiateurs, correspondants de nuit ) promues par la lutte contre linsécurité. Ceci en prenant en compte lémancipation des enfants et adolescents daujourdhui, mais aussi des familles, même si elle est souvent douloureuse, par un recentrage sur la fonction daccompagnement des personnes et des groupes basée sur lautonomie.
Ce pourrait être le tronc commun de la formation professionnelle de lensemble des métiers du social en valorisant lanalyse institutionnelle (alors quaujourdhui dominent lanalyse des pratiques, létude de cas, la dynamique de groupe et la méthodologie de projet), en donnant plus de place à létude historique et sociologique du travail social et de léducation populaire, à lanalyse critique de leur évolution et de leur place aujourdhui, à la lumière de lexpérience du terrain en articulation étroite avec une formation continue valorisant la recherche spontanée et son croisement avec la recherche théorique.
Un processus démocratique concernant chaque membre de la communauté doit se mesurer aux possibilités effectives de participation du plus démuni de ses membres. Cest dans cette dimension, que la sollicitation à la « participation » proposée par la politique de la Ville dans les quartiers-territoires dexclusion, peut prendre sens au-delà de lutilisation alibi qui en est faite aujourdhui. Certes pas dans le seul sens de lamélioration du « service public au service de lusager », mais de la participation à la décision de quel service, pour quoi faire et de lapprentissage de lexercice de cette participation, qui, comme lautonomie, ne sapprend quen sexerçant.
Cest dans cette dimension, qui concerne la société toute entière, que les travailleurs sociaux ont une place et un rôle spécifiques à tenir, sils dépassent leur tendance psychoaffective (issue de leur pratique basée sur le relationnel) au profit dune approche psychosociale et institutionnelle. Cela suppose que lensemble du travail social sinscrive résolument et avec détermination (mais certainement pas naïvement) dans la politique de la Ville. À lheure où se négocie la « nouvelle génération » des Contrats de Ville, il est peut-être temps que les travailleurs sociaux prennent le risque de la politique de la ville.
Alain Bonneaud, animateur de développement social
Partant du constat que linégalité entre les jeunes cest dabord le chômage, il sagit de simplifier les formules de stages, dassocier les jeunes à la vie de la cité, de faciliter laccès des jeunes au logement par des aides financières et juridiques. Approche globale et coordination locale. Principe de discrimination positive.Substituer à la logique de léchec et de la sélection celle de la réussite fondée sur lautonomie, la confiance et la capacité créatrice des jeunes.Création des PAIO et des Missions locales.
Propositions visant à enrayer le développement du sentiment dinsécurité.Approche globale de la lutte contre la délinquance en privilégiant la prévention et laide aux victimes (politique du logement, du cadre de vie, insertion des immigrés, améliorer lintervention de la police (îlotage), sécurité dans les transports, place de la justice dans la prévention ) Création du CNPD et des CCPD, des Contrats dAction de Prévention, des Travaux dIntérêt Général.
La politique de la Ville est une politique globale visant linsertion économique (via la formation et la santé) et à changer la ville (via lurbanisme, la culture et le social). Démocratiser la gestion de la ville, participation des habitants, équilibrer la composition sociologique des quartiers, insérer les jeunes, repenser lurbanisme, prévenir linsécurité. Transversalité, expérimentation, évaluation, engagement des élus locaux (maires). Géographie prioritaire (quartiers sensibles). Création du Développement Social des Quartiers (DSQ) et de lanimation de la coordination locale (chefs de projet).
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