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La sexualité des personnes handicapées mentales interroge autant les institutions qui les prennent en charge que les familles et au-delà, notre société. Pourquoi ?
Othon Printz : Votre questionnement rejoint le cycle de ces interrogations qui hantent épisodiquement nos esprits. Durant fort longtemps, les handicapés étaient considérés comme le fruit dune liaison entre un démon masculin et une femme (incube) ou une diablesse venant la nuit sunir à un homme (succube). La sexualité de ces « monstres » ne pouvait quêtre bestiale. Ces « images primordiales » alimentent toujours nos angoisses. Prenons-en conscience plutôt que de nous laisser piéger par elles dans lélaboration dune idéologie ou dune éthique.
Il me semble que toute éthique relative à la sexualité de la personne handicapée ne peut être initiée quà partir dune autre écoute en profondeur : celle des pulsions exprimées par la personne handicapée elle-même. Or, toutes celles et tous ceux qui ont été amenés à côtoyer longtemps des personnes, même très profondément handicapées, savent quen elles se trouve inscrit le désir daimer et dêtre aimées. Il faut sans cesse rappeler ça : désir daimer et dêtre aimé.
Nicole Diederich : En effet, la sexualité des personnes considérées comme « handicapées mentales » a toujours été perçue comme inacceptable socialement voire comme un fléau sagissant de sujets déficients légers. Cela a abouti, dans certains régimes démocratiques (USA, Suède) à la stérilisation massive de personnes présentant des troubles mentaux, ou considérées comme inutiles socialement, et à leur extermination pure et simple par le régime nazi. En France, une solution pratique et répandue dans les institutions a été dorganiser labsence de possibilité de relations hétérosexuelles, par la création détablissements non mixtes ou par une castration chimique.
Je voudrais dire un mot du facteur économique. Il se trouve que lorsquest posée la question de la parentalité pour des personnes qui vivent en couple et qui pourraient réaliser leur désir davoir un enfant si elles étaient accompagnées, la question du coût de cette prise en charge suit inévitablement de très près les autres considérations : médicales (la santé des personnes) ou éthiques (le bien de lenfant à naître). Et il faut bien constater que les pouvoirs publics ne font pas ce quil faut.
La fragilité de beaucoup de déficients intellectuels les expose
à des violences sexuelles, je pense notamment à celles qui peuvent
se produire en milieu institutionnel. Quelle est lattitude à
recommander aux professionnels ?
Othon Printz : La loi, en la matière, semble claire. Larticle 434-3 du code pénal réprime « la non-dénonciation de mauvais traitements ou privations infligés à un mineur de moins de 15 ans ou à une personne particulièrement vulnérable (qui nest pas en mesure de se protéger en raison de son âge, dune maladie, dune infirmité, dune déficience physique ou psychique ou dun état de grossesse). » En son article 226-14, le code va même plus loin puisquil dit que la loi sur le secret professionnel nest pas applicable à celui qui informe les autorités médicales et administratives, mais aussi directement les autorités judiciaires, des sévices ou privations infligées aux personnes citées plus haut.
Entre la loi qui édicte sans beaucoup de nuances et la multiplicité ou la complexité de la réalité du terrain, quel monde ! Dénoncer, oui. Mais quoi précisément dénoncer ? Qui dénoncer ? Lindividu qui commet ce qui apparaît comme délit aux yeux dun autre ou linstitution qui na pas fixé clairement les règles à ne pas franchir ? En établissement, à qui appartient-il de recueillir les dénonciations ? Qui décide in fine sil faut transmettre ou non vers lextérieur ? Si le directeur décide de traiter la question intra muros un éducateur peut-il, (doit-il ?) sadresser directement au procureur ?
Quelles devraient être, selon vous, les « lois essentielles » ou les décisions urgentes que les autorités de tutelle (DASS etc.) pourraient impulser en ce domaine ?
Othon Printz : En cas de suspicion ou daccusation de sévices sexuels dans le cadre dune institution, les établissements devraient en premier lieu référer à lautorité administrative cest-à-dire aux services du préfet ou du président du conseil général. Ce premier recours produira un nouvel examen cette fois externe de la situation. La transmission à lordre judiciaire, sil y a lieu, ne devrait intervenir quaprès.
Nicole Diederich : Daccord, mais il me semblerait dangereux, et je rejoins en cela le Dr. Stanislas Tomkiewicz, denvisager des mesures juridiques spéciales pour les personnes handicapées mentales concernant leur sexualité. On ne peut songer à mettre en place une loi dexception car ce serait bafouer leur appartenance à la communauté humaine. Par contre, il serait utile et urgent de mettre en place des espaces de réflexion sur ces questions et des groupes de paroles dusagers ainsi que dinscrire ce type de problème dans les formations des professionnels. Il serait utile également de débloquer des crédits pour que les institutions puissent se donner les moyens de mettre en place des actions déducation sexuelle et de prévention du sida, telles que préconisées par la circulaire DAS de décembre 1996. Le rapport de lIGAS (1998) insistait également, pour les populations handicapées, sur la mise en place dune politique de santé publique et de recherche sur ces questions.
Comment les professionnels doivent-ils « organiser » la vie, linformation, léducation.. sexuelles ?
Nicole Diederich : Des procès, réels ou dintention, peuvent pourrir la vie institutionnelle. Je pense, par exemple et jinsiste, au harcèlement moral dont peuvent être victimes des professionnels qui jugent nécessaire de faire des actions de prévention du sida envers certaines personnes handicapées accumulant des facteurs de vulnérabilité. La double contrainte est majeure : dun côté, ils peuvent se voir interdits par la direction ou les parents de faire ce type daction ou même accusés dincitation à la débauche. Et, dun autre côté, leur devoir moral leur ferait considérer leur inaction en la matière comme une forme de non-assistance à personne en danger.
Enfin, il y a double contrainte permanente que rencontrent particulièrement les éducateurs de foyer. La vie sexuelle des résidants est souvent régie par un règlement intérieur où les interdits prédominent. Lorsquun couple se forme, les éducateurs sont placés entre le marteau et lenclume et ont beaucoup de mal à savoir ce quils doivent faire. Doivent-ils rapporter la situation à la direction afin quelle sévisse ? Doivent-ils « organiser » cette sexualité à lextérieur de létablissement, dans des hôtels, par exemple ? Doivent-ils « fermer les yeux » et monter bruyamment les escaliers pour prévenir quils arrivent ? Ils sont coincés entre des exigences et une réalité qui se contredisent et ils doivent faire avec dans une grande solitude, le plus souvent, car il semble quil ne soit pas toujours facile de parler de ce genre de problème lors des réunions déquipe. Ils doivent donc souvent se débrouiller seuls et, sur un sujet aussi tabou, aussi délicat, aussi grave de conséquences possibles, il faut bien admettre que ce nest pas simple.
Dune part, il serait déjà nécessaire de rompre avec la loi du silence sur tout ce qui touche à la sexualité des usagers. Dautre part, bien quils encourent le risque de voir leur emploi mis en cause, il sagirait de savoir pour qui ils travaillent, à qui ils doivent les services pour lesquels ils sont payés : aux usagers ? A linstitution, à la pérennité de celle-ci en létat ? Aux familles ? Les trois ne sont peut-être pas inconciliables, mais lorsque cela est le cas ces questions se posent vraiment. Il sagirait donc déclaircir un certain nombre de points, de travailler plus dans la transparence, avec sa propre fragilité et ses propres problèmes en la matière. Quant aux concepts qui doivent régir leur action en matière de sexualité, ils restent à élaborer car on a longtemps ignoré cette question, mais je pense quil faut sappuyer prioritairement sur les concepts de respect et de responsabilité. Car il faudrait en finir également avec la culpabilisation, qui me semble fréquente dans ce secteur, à tout propos et hors de propos, et qui aboutit, au bout du compte, à une déresponsabilisation préjudiciable à tous.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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