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Numéro 555, 7 décembre 2000

35 heures et internat

Les points de vue de Jean-Marie Servin et Lucien Bargane et le bilan de Christine Vigean, directrice d'un foyer éducatif


Il faut laisser entrer la vie dans les internats et prendre le temps d’y vivre

Annualisé, mensualisé, forfaité, redistribué, compressé, étalé, sur la base de 35 heures hebdomadaires, pourquoi pas et qu’importe le temps de travail ? Ce qui importe c’est le temps de vivre dans le temps réel de la vie.

L’internat, le foyer sont des lieux où les enfants et les ados passent un temps de leur vie. Car c’est bien de vie qu’il est question, de vie de tous les jours avec ses temps incompressibles : activités, repas, sommeil, qui sont, qui font, qui permettent la vie. Par conséquent, la question est de savoir si là où les mômes vivent les éducateurs, eux, ne feraient que travailler ? Ou bien, vivent-ils eux aussi ? Ces temps de présence auprès des jeunes sont-ils effectivement, un temps de vie plénière personnelle pour les éducateurs, temps d’accomplissement, d’épanouissement, de créativité, dans une dimension de « vivre-avec » ? En un mot, les éducateurs sont-ils heureux de vivre en internat ?

Si la question des 35 heures et de l’amplitude se résume à un conflit entre la « vie » des enfants et l’horaire des éducs, la cause est entendue. Il faut fermer les internats et renvoyer les gosses chez eux. Au moins, les parents y font plus de 35 heures sans amplitude.

Par contre, si les éducs ont le projet et le sentiment de « vivre » effectivement un temps de leur vie à eux dans l’internat avec les jeunes, alors, il faut laisser entrer la vie dans les internats et prendre le temps d’y vivre. Par conséquent, le premier critère de la réponse à la question ce n’est pas la loi, c’est la vie. En se souvenant que la loi est faite pour l’homme et non pas l’homme pour la loi.

Ce qui semble de nature à transcender et la loi, et les idéologies, et les contraintes institutionnelles, et la polémique, c’est la clinique. En effet, le propre d’un projet pédagogique, éducatif ou thérapeutique, c’est d’être, en principe, rigoureusement articulé aux difficultés spécifiques des enfants qu’il accueille. Dans le cadre d’un internat spécialisé, la prise en charge au quotidien d’un enfant IMC avec troubles associés ; ou d’un adolescent déficitaire ; ou d’un jeune carencé ; ou d’un psychotique ; ou d’un ado toxico-dépendant inspire des dispositifs institutionnels, des gestes et des attitudes spécifiques. En fonction d’une clinique, certes évolutive (car elle ne consiste pas à enfermer le sujet dans un diagnostic) on peut mettre en place auprès des jeunes des équipes éducatives dont les organisations peuvent être originales et très différentes en fonction des réalités de la clinique. Le déterminant organisationnel majeur n’est pas la loi sur les 35 heures mais la façon dont un sujet souffre. Ce qui ne peut qu’entraîner des demandes multiples de dérogations… ou la fermeture du service.

C’est autour des carences précoces et de la pathologie du lien (auxquelles les formations médicales et éducatives font un si mauvais sort) que les contradictions cliniques et éthiques suscitées par les 35 heures sont le plus manifestes. Un enfant carencé précoce souffre en général de troubles cognitifs, moteurs, somatiques et relationnels. A ces troubles s’ajoutent fréquemment une pathologie du lien mère-enfant à dominante de fusion, de confusion, et de retards graves dans le processus d’individuation. S’ajoutent aussi, de plus en plus, des traumatismes existentiels (familles éclatées, placements nombreux), des coups et des sévices sexuels. Pour faire simple et clair, disons que les jeunes carencés sont paumés dans le temps, dans l’espace, dans leur corps et dans la relation à autrui. Ajoutez à tout ça un internat de semaine avec retour systématique chez les parents chaque W. E et petites vacances ; 7 ou huit éducateurs saupoudrés sur un groupe ; un temps de « vivre avec » découpé en rondelles horaires ; un veilleur de nuit ; remplacez la cuisinière par des conteneurs en inox et la lingère par une blanchisserie industrielle ; ajoutez une mesure de Dolto pour faire psy ; une pincée de Lacan mal compris pour faire chic, et, vous sortirez du four un petit chef d’œuvre de management.

La question des 35 heures touche au temps. Dans notre société d’accélération forcenée faut-il imposer aux enfants qui nous sont confiés de vivre plus vite, de grandir plus vite, de guérir plus vite ? Prendre le temps de vivre avec l’enfant c’est entrer dans son temps à lui, c’est rester auprès de lui le temps qu’il faut. Il y a des critères certains et sûrs : la durée, la continuité, la lenteur, la répétition, la ritualisation. C’est avec nous, dans le temps du vivre-avec, que l’enfant construit progressivement une histoire originale, qui s’insère dans son histoire familiale, qui nourrit sa mémoire, qui renforce son sentiment d’identité, qui écrit un récit de vie.

C’est aussi dans un temps long avec tel ou tel adulte référent que l’enfant actualise sur cet adulte-là (et pas sur tous !) son vécu infantile inconscient, dépose sur lui un peu de sa souffrance. C’est le transfert dans la relation éducative, si bien décrit par Rouzel (1), qui met l’éducateur dans tous ses états. Etre éducateur spécialisé c’est d’une part, ne pas laisser ce transfert dégénérer en relation d’emprise, et, d’autre part, maîtriser son contre-transfert d’amour ou de haine, là où nous nous mettons inéluctablement à réagir comme les parents de l’enfant…. En institution, comme en famille d’accueil, les enfants savent très bien nous faire fonctionner comme ça. Mais, pour qu’une relation transférentielle s’installe, pour que des mécanismes d’identification et de projection se mettent en mouvement, il faut… du temps et de la répétition avec un éducateur, une éducatrice référents dans une relative continuité.

Pour finir, il faut peut-être se demander si la relation éducative en internat est une pratique managée, encadrée par un horaire rigoureux susceptible de subir toutes les réductions à venir ?

Jean-Marie Servin

(1) Le Travail d’éducateur spécialisé, Dunod 97, p 22.


Les 35 heures et l’identité de l’éducateur spécialisé en internat

Le débat sur les 35 heures n’a pas eu lieu dans toutes les institutions spécialisées parce que réfléchir à l’aménagement du temps de travail, c’est d’abord réfléchir à ce qui fait l’essentiel de la relation éducative. C’est questionner à nouveau l’identité professionnelle de l’éducateur et réveiller l’opposition fondatrice entre le modèle de « l’éducateur familial-charismatique » et le modèle « curatif », entre ceux qui aiment les enfants et ceux qui les prennent professionnellement en charge.

Le courrier des lecteurs de Lien Social a été un lieu d’échange de propos parfois rudes entre les opposants et les partisans des 35 heures. Les premiers ont soupçonné les seconds de ne pas « aimer » suffisamment bien ni les enfants ni leur métier et de penser d’abord à leur confort personnel ; les seconds ont répliqué tout aussi vertement en suspectant les premiers d’être dans la toute-puissance, de ne pas savoir passer les relais et d’ignorer le travail en équipe. Au discours de l’amour s’est opposé celui de l’analyse psychanalytique ; à la tradition de l’engagement sur le modèle de la vocation a fait face la rhétorique technicienne. La querelle n’est pas récente. En fait dès 1972, Paul Fustier (1) démontre qu’elle est un élément fondateur de l’institutionnalisation du métier d’éducateur spécialisé. Au début des années 60, et au moment où cesse l’urgence liée aux traumatismes de la seconde guerre mondiale, les acteurs de l’éducation spécialisée prennent conscience de la nécessité de pérenniser les emplois d’éducateurs et de les professionnaliser. Dès lors, s’opposent les arguments de ceux qui, d’une part, veulent maintenir l’engagement total des professionnels au service de l’enfant, selon un modèle emprunté aussi bien au scoutisme qu’aux valeurs laïques de l’éducation nouvelle, à ceux qui, d’autre part, militent en faveur de l’instauration d’un cadre propice à la définition d’un métier (formation diplômante, convention collective, etc.).Replacé dans ce contexte historique, le passage aux 35 heures ne fait que révéler la « fragilité » (le mot est déjà souligné par Paul Fustier) d’une profession d’éducateur qui se revendique être un métier, sans pour autant pouvoir renoncer à la dimension incontournable du don de soi. En fait, si cette querelle rejaillit si fortement à l’occasion des 35 heures c’est parce qu’elle n’a jamais cessé de hanter les institutions.

D’abord sous la forme de l’opposition, quasi récurrente dans toutes les institutions, entre les « anciens » et les « nouveaux » éducateurs. Les premiers usent de leur ancienneté pour se revendiquer comme étant les gardiens de la mémoire et de l’héritage de l’institution. Leur position dominante n’est pas sans conséquence sur la capacité accordée aux nouveaux d’accéder à l’information, voire même à une certaine partie des bâtiments. Longtemps, le fait de détenir ou non un trousseau de clefs a signifié le niveau d’intégration à l’équipe. En fait, tous ces rites à valeur initiatique furent instaurés pour dire qu’il ne suffit pas d’être diplômé et de maîtriser des savoir-faire pour être éducateur. La question de l’identité de l’éducateur passe, ensuite et encore, à travers la différence faite dans les institutions entre le statut des cadres, fussent-ils intermédiaires, et celui du reste des éducateurs. Le fait que les premiers ne soient pas soumis à une amplitude horaire rappelle que les institutions fonctionnent 24h/24h et 365 jours sur 365 dans le souci du bien-être des personnes accueillies. Volontairement ou non, cette différence signifie aux éducateurs que, une fois leur service accompli, ils laissent derrière eux des enfants que d’autres professionnels doivent prendre en charge (le veilleur, le cadre de permanence, etc.). À cet égard, on pourrait multiplier ainsi le repérage des symptômes d’une fragilité jamais acceptée et sans cesse culpabilisée : c’est par exemple les portables téléphoniques, désormais imposés aux équipes, sans que, très souvent, une règle commune n’ait été discutée. Les uns ne coupent jamais la ligne tandis que les autres adaptent leur disponibilité en fonction de leur degré de conscience professionnelle. Par ailleurs, la question du militantisme posée par Lien Social a été elle aussi révélatrice de ce dilemme entre vocation et professionnalisation sans que les débats souvent houleux aient permis d’y voir clair.

La réflexion sur le temps de travail aurait dû être simultanément une réflexion sur le contenu de la relation éducative. Au lieu de quoi, les discours en sont restés à des soucis de préservation des avantages acquis. Comme si, au travers de cette formidable occasion manquée, les éducateurs avaient voulu signifier leur désir de ne pas regarder leur avenir en face. Comme s’ils avaient donné leur congé à toute forme d’engagement et de professionnalisation.

L. Bargane

(1) L’identité de l’éducateur spécialisé, PUF, 1972


Bilan nuancé après 10 mois de pratique par Christine Vigean, directrice du foyer éducatif spécialisé La Maison à Buc (Yvelines) et secrétaire de l’Association régionale des internats éducatifs spécialisés d’Île de France

Comment s’est effectuée la mise en place des 35 heures au sein de votre établissement ?

L’établissement que je dirige prend en charge 40 adolescents et jeunes majeurs de 13 à 21 ans « en conflits avec eux mêmes et avec les autres ». Il s’agit d’un internat diversifié, en petits groupes au foyer, mais également pour les plus âgés, en appartements et studios à Versailles.

La préparation aux 35 heures s’est faite progressivement, dès le dernier trimestre 1998. Si l’accord d’entreprise a été négocié dans les formes, au siège de l’association gestionnaire, chaque établissement a réfléchi en interne à sa mise en place en y associant le personnel. L’accord d’entreprise a été signé en juin 1999 et agréé en décembre 1999, ce qui a permis une application dès le 1er janvier 2000. Malgré cette préparation, et le choix fait d’utiliser la capacité de 6 % de remplacement, essentiellement pour le secteur éducatif, un certain nombre d’inquiétudes restaient très présentes. Elles reflétaient un discours massivement renvoyé par le secteur social : comment était-il possible de morceler un temps éducatif basé sur un rapport au quotidien, sur une restauration du lien, de la confiance et des repères ?

Après 10 mois de pratique de ces 35 heures, il me semble que le bilan est plus nuancé. Je l’articulerai autour de trois axes : la mise en place au quotidien et les problèmes rencontrés, l’inadaptation totale de la nouvelle législation avec certains temps particuliers de la vie de groupe, des questions de fond soulevées par cette nouvelle mise en place.

Justement, en quoi la vie quotidienne du foyer s’est-elle transformée pour les jeunes et les éducateurs notamment au niveau des prises en charge ?

Des choix ont été faits pour maintenir des horaires non morcelés afin de préserver la qualité des conditions de travail, aspect indispensable pour conserver un personnel qualifié, motivé, prenant en charge une population en grande difficulté. Il nous apparaissait contradictoire de permettre aux salariés de bénéficier d’un temps libre complémentaire si les conditions de travail se dégradaient.

Peut-on alors parler d’inadaptation de cette nouvelle législation à ce type de structures ?

Effectivement, si dans le quotidien les difficultés amènent plutôt à interroger ses fonctionnements, il reste des temps pour lesquels la nouvelle législation est totalement inappropriée. Il s’agit des transferts et de certains week-ends particuliers. L’accord d’entreprise prévoit à titre dérogatoire la capacité de 60 heures de travail maximum pendant une semaine de transfert après accord de l’inspection du travail. Cet accord est lié à la production d’horaires respectant la nouvelle législation. Dans l’établissement, ces horaires sont établis, signés par tous, et bien entendu gérés entièrement différemment, avec l’accord, la demande même des éducateurs participants, une fois sur place. Comment peut-on envisager de partager son temps en tranches de 12 heures quand des éducateurs sont en camps itinérants avec un groupe d’adolescents, en pleine activité sportive, à l’étranger ? Des aménagements législatifs pourraient peut-être déterminer un cadre, sous la forme de temps forfaité non assortis d’horaires et ouvrant à des récupérations, ou autorisant des dépassements de durée de travail dans des situations particulières.

Cette inadéquation repose-t-elle la question des responsabilités ?

Tout à fait, la mise en place des 35 heures, les paradoxes qu’elle pose renvoie à s’interroger sur la responsabilité au moins à deux niveaux, celle du directeur à travers la réalisation de projets adaptés, et celle des éducateurs, obligés de gérer différemment le lien.

Finalement, cette loi dans ce type de foyer, représente-t-elle une fragilisation globale de ces établissements ?

Leur mise en place et la réduction des moyens qu’elles ont entraînés ont incontestablement fragilisé les établissements. Il m’apparaît indispensable, à ce niveau, de poursuivre la réflexion commune aux internats engagée avec l’ARIES (1) dans cette volonté politique de faire évoluer le contexte législatif.

Il s’agit surtout d’y trouver une dynamique de transformation, à saisir comme une occasion de s’interroger, de faire évoluer ses fonctionnements. Autant il m’apparaît indispensable d’être vigilant, d’interpeller si les moyens ne permettent plus de prendre en charge la population reçue, autant il me paraît impossible de se situer hors-la-loi, quitte à l’interroger si elle ne prend pas en compte certaines spécificités du secteur.

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) ARIES Ile de France - 1 rue Massotte - 78530 Buc. Tél. 01 39 56 34 08


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