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Annualisé, mensualisé, forfaité, redistribué, compressé, étalé, sur la base de 35 heures hebdomadaires, pourquoi pas et quimporte le temps de travail ? Ce qui importe cest le temps de vivre dans le temps réel de la vie.
Linternat, le foyer sont des lieux où les enfants et les ados passent un temps de leur vie. Car cest bien de vie quil est question, de vie de tous les jours avec ses temps incompressibles : activités, repas, sommeil, qui sont, qui font, qui permettent la vie. Par conséquent, la question est de savoir si là où les mômes vivent les éducateurs, eux, ne feraient que travailler ? Ou bien, vivent-ils eux aussi ? Ces temps de présence auprès des jeunes sont-ils effectivement, un temps de vie plénière personnelle pour les éducateurs, temps daccomplissement, dépanouissement, de créativité, dans une dimension de « vivre-avec » ? En un mot, les éducateurs sont-ils heureux de vivre en internat ?
Si la question des 35 heures et de lamplitude se résume à un conflit entre la « vie » des enfants et lhoraire des éducs, la cause est entendue. Il faut fermer les internats et renvoyer les gosses chez eux. Au moins, les parents y font plus de 35 heures sans amplitude.
Par contre, si les éducs ont le projet et le sentiment de « vivre » effectivement un temps de leur vie à eux dans linternat avec les jeunes, alors, il faut laisser entrer la vie dans les internats et prendre le temps dy vivre. Par conséquent, le premier critère de la réponse à la question ce nest pas la loi, cest la vie. En se souvenant que la loi est faite pour lhomme et non pas lhomme pour la loi.
Ce qui semble de nature à transcender et la loi, et les idéologies, et les contraintes institutionnelles, et la polémique, cest la clinique. En effet, le propre dun projet pédagogique, éducatif ou thérapeutique, cest dêtre, en principe, rigoureusement articulé aux difficultés spécifiques des enfants quil accueille. Dans le cadre dun internat spécialisé, la prise en charge au quotidien dun enfant IMC avec troubles associés ; ou dun adolescent déficitaire ; ou dun jeune carencé ; ou dun psychotique ; ou dun ado toxico-dépendant inspire des dispositifs institutionnels, des gestes et des attitudes spécifiques. En fonction dune clinique, certes évolutive (car elle ne consiste pas à enfermer le sujet dans un diagnostic) on peut mettre en place auprès des jeunes des équipes éducatives dont les organisations peuvent être originales et très différentes en fonction des réalités de la clinique. Le déterminant organisationnel majeur nest pas la loi sur les 35 heures mais la façon dont un sujet souffre. Ce qui ne peut quentraîner des demandes multiples de dérogations ou la fermeture du service.
Cest autour des carences précoces et de la pathologie du lien (auxquelles les formations médicales et éducatives font un si mauvais sort) que les contradictions cliniques et éthiques suscitées par les 35 heures sont le plus manifestes. Un enfant carencé précoce souffre en général de troubles cognitifs, moteurs, somatiques et relationnels. A ces troubles sajoutent fréquemment une pathologie du lien mère-enfant à dominante de fusion, de confusion, et de retards graves dans le processus dindividuation. Sajoutent aussi, de plus en plus, des traumatismes existentiels (familles éclatées, placements nombreux), des coups et des sévices sexuels. Pour faire simple et clair, disons que les jeunes carencés sont paumés dans le temps, dans lespace, dans leur corps et dans la relation à autrui. Ajoutez à tout ça un internat de semaine avec retour systématique chez les parents chaque W. E et petites vacances ; 7 ou huit éducateurs saupoudrés sur un groupe ; un temps de « vivre avec » découpé en rondelles horaires ; un veilleur de nuit ; remplacez la cuisinière par des conteneurs en inox et la lingère par une blanchisserie industrielle ; ajoutez une mesure de Dolto pour faire psy ; une pincée de Lacan mal compris pour faire chic, et, vous sortirez du four un petit chef duvre de management.
La question des 35 heures touche au temps. Dans notre société daccélération forcenée faut-il imposer aux enfants qui nous sont confiés de vivre plus vite, de grandir plus vite, de guérir plus vite ? Prendre le temps de vivre avec lenfant cest entrer dans son temps à lui, cest rester auprès de lui le temps quil faut. Il y a des critères certains et sûrs : la durée, la continuité, la lenteur, la répétition, la ritualisation. Cest avec nous, dans le temps du vivre-avec, que lenfant construit progressivement une histoire originale, qui sinsère dans son histoire familiale, qui nourrit sa mémoire, qui renforce son sentiment didentité, qui écrit un récit de vie.
Cest aussi dans un temps long avec tel ou tel adulte référent que lenfant actualise sur cet adulte-là (et pas sur tous !) son vécu infantile inconscient, dépose sur lui un peu de sa souffrance. Cest le transfert dans la relation éducative, si bien décrit par Rouzel (1), qui met léducateur dans tous ses états. Etre éducateur spécialisé cest dune part, ne pas laisser ce transfert dégénérer en relation demprise, et, dautre part, maîtriser son contre-transfert damour ou de haine, là où nous nous mettons inéluctablement à réagir comme les parents de lenfant . En institution, comme en famille daccueil, les enfants savent très bien nous faire fonctionner comme ça. Mais, pour quune relation transférentielle sinstalle, pour que des mécanismes didentification et de projection se mettent en mouvement, il faut du temps et de la répétition avec un éducateur, une éducatrice référents dans une relative continuité.
Pour finir, il faut peut-être se demander si la relation éducative en internat est une pratique managée, encadrée par un horaire rigoureux susceptible de subir toutes les réductions à venir ?
Jean-Marie Servin
(1) Le Travail déducateur spécialisé, Dunod 97, p 22.
Le débat sur les 35 heures na pas eu lieu dans toutes les institutions spécialisées parce que réfléchir à laménagement du temps de travail, cest dabord réfléchir à ce qui fait lessentiel de la relation éducative. Cest questionner à nouveau lidentité professionnelle de léducateur et réveiller lopposition fondatrice entre le modèle de « léducateur familial-charismatique » et le modèle « curatif », entre ceux qui aiment les enfants et ceux qui les prennent professionnellement en charge.
Le courrier des lecteurs de Lien Social a été un lieu déchange de propos parfois rudes entre les opposants et les partisans des 35 heures. Les premiers ont soupçonné les seconds de ne pas « aimer » suffisamment bien ni les enfants ni leur métier et de penser dabord à leur confort personnel ; les seconds ont répliqué tout aussi vertement en suspectant les premiers dêtre dans la toute-puissance, de ne pas savoir passer les relais et dignorer le travail en équipe. Au discours de lamour sest opposé celui de lanalyse psychanalytique ; à la tradition de lengagement sur le modèle de la vocation a fait face la rhétorique technicienne. La querelle nest pas récente. En fait dès 1972, Paul Fustier (1) démontre quelle est un élément fondateur de linstitutionnalisation du métier déducateur spécialisé. Au début des années 60, et au moment où cesse lurgence liée aux traumatismes de la seconde guerre mondiale, les acteurs de léducation spécialisée prennent conscience de la nécessité de pérenniser les emplois déducateurs et de les professionnaliser. Dès lors, sopposent les arguments de ceux qui, dune part, veulent maintenir lengagement total des professionnels au service de lenfant, selon un modèle emprunté aussi bien au scoutisme quaux valeurs laïques de léducation nouvelle, à ceux qui, dautre part, militent en faveur de linstauration dun cadre propice à la définition dun métier (formation diplômante, convention collective, etc.).Replacé dans ce contexte historique, le passage aux 35 heures ne fait que révéler la « fragilité » (le mot est déjà souligné par Paul Fustier) dune profession déducateur qui se revendique être un métier, sans pour autant pouvoir renoncer à la dimension incontournable du don de soi. En fait, si cette querelle rejaillit si fortement à loccasion des 35 heures cest parce quelle na jamais cessé de hanter les institutions.
Dabord sous la forme de lopposition, quasi récurrente dans toutes les institutions, entre les « anciens » et les « nouveaux » éducateurs. Les premiers usent de leur ancienneté pour se revendiquer comme étant les gardiens de la mémoire et de lhéritage de linstitution. Leur position dominante nest pas sans conséquence sur la capacité accordée aux nouveaux daccéder à linformation, voire même à une certaine partie des bâtiments. Longtemps, le fait de détenir ou non un trousseau de clefs a signifié le niveau dintégration à léquipe. En fait, tous ces rites à valeur initiatique furent instaurés pour dire quil ne suffit pas dêtre diplômé et de maîtriser des savoir-faire pour être éducateur. La question de lidentité de léducateur passe, ensuite et encore, à travers la différence faite dans les institutions entre le statut des cadres, fussent-ils intermédiaires, et celui du reste des éducateurs. Le fait que les premiers ne soient pas soumis à une amplitude horaire rappelle que les institutions fonctionnent 24h/24h et 365 jours sur 365 dans le souci du bien-être des personnes accueillies. Volontairement ou non, cette différence signifie aux éducateurs que, une fois leur service accompli, ils laissent derrière eux des enfants que dautres professionnels doivent prendre en charge (le veilleur, le cadre de permanence, etc.). À cet égard, on pourrait multiplier ainsi le repérage des symptômes dune fragilité jamais acceptée et sans cesse culpabilisée : cest par exemple les portables téléphoniques, désormais imposés aux équipes, sans que, très souvent, une règle commune nait été discutée. Les uns ne coupent jamais la ligne tandis que les autres adaptent leur disponibilité en fonction de leur degré de conscience professionnelle. Par ailleurs, la question du militantisme posée par Lien Social a été elle aussi révélatrice de ce dilemme entre vocation et professionnalisation sans que les débats souvent houleux aient permis dy voir clair.
La réflexion sur le temps de travail aurait dû être simultanément une réflexion sur le contenu de la relation éducative. Au lieu de quoi, les discours en sont restés à des soucis de préservation des avantages acquis. Comme si, au travers de cette formidable occasion manquée, les éducateurs avaient voulu signifier leur désir de ne pas regarder leur avenir en face. Comme sils avaient donné leur congé à toute forme dengagement et de professionnalisation.
L. Bargane
(1) Lidentité de léducateur spécialisé, PUF, 1972
Comment sest effectuée la mise en place des 35 heures au sein de votre établissement ?
Létablissement que je dirige prend en charge 40 adolescents et jeunes majeurs de 13 à 21 ans « en conflits avec eux mêmes et avec les autres ». Il sagit dun internat diversifié, en petits groupes au foyer, mais également pour les plus âgés, en appartements et studios à Versailles.
La préparation aux 35 heures sest faite progressivement, dès le dernier trimestre 1998. Si laccord dentreprise a été négocié dans les formes, au siège de lassociation gestionnaire, chaque établissement a réfléchi en interne à sa mise en place en y associant le personnel. Laccord dentreprise a été signé en juin 1999 et agréé en décembre 1999, ce qui a permis une application dès le 1er janvier 2000. Malgré cette préparation, et le choix fait dutiliser la capacité de 6 % de remplacement, essentiellement pour le secteur éducatif, un certain nombre dinquiétudes restaient très présentes. Elles reflétaient un discours massivement renvoyé par le secteur social : comment était-il possible de morceler un temps éducatif basé sur un rapport au quotidien, sur une restauration du lien, de la confiance et des repères ?
Après 10 mois de pratique de ces 35 heures, il me semble que le bilan est plus nuancé. Je larticulerai autour de trois axes : la mise en place au quotidien et les problèmes rencontrés, linadaptation totale de la nouvelle législation avec certains temps particuliers de la vie de groupe, des questions de fond soulevées par cette nouvelle mise en place.
Justement, en quoi la vie quotidienne du foyer sest-elle transformée pour les jeunes et les éducateurs notamment au niveau des prises en charge ?
Des choix ont été faits pour maintenir des horaires non morcelés afin de préserver la qualité des conditions de travail, aspect indispensable pour conserver un personnel qualifié, motivé, prenant en charge une population en grande difficulté. Il nous apparaissait contradictoire de permettre aux salariés de bénéficier dun temps libre complémentaire si les conditions de travail se dégradaient.
Peut-on alors parler dinadaptation de cette nouvelle législation à ce type de structures ?
Effectivement, si dans le quotidien les difficultés amènent plutôt à interroger ses fonctionnements, il reste des temps pour lesquels la nouvelle législation est totalement inappropriée. Il sagit des transferts et de certains week-ends particuliers. Laccord dentreprise prévoit à titre dérogatoire la capacité de 60 heures de travail maximum pendant une semaine de transfert après accord de linspection du travail. Cet accord est lié à la production dhoraires respectant la nouvelle législation. Dans létablissement, ces horaires sont établis, signés par tous, et bien entendu gérés entièrement différemment, avec laccord, la demande même des éducateurs participants, une fois sur place. Comment peut-on envisager de partager son temps en tranches de 12 heures quand des éducateurs sont en camps itinérants avec un groupe dadolescents, en pleine activité sportive, à létranger ? Des aménagements législatifs pourraient peut-être déterminer un cadre, sous la forme de temps forfaité non assortis dhoraires et ouvrant à des récupérations, ou autorisant des dépassements de durée de travail dans des situations particulières.
Cette inadéquation repose-t-elle la question des responsabilités ?
Tout à fait, la mise en place des 35 heures, les paradoxes quelle pose renvoie à sinterroger sur la responsabilité au moins à deux niveaux, celle du directeur à travers la réalisation de projets adaptés, et celle des éducateurs, obligés de gérer différemment le lien.
Finalement, cette loi dans ce type de foyer, représente-t-elle une fragilisation globale de ces établissements ?
Leur mise en place et la réduction des moyens quelles ont entraînés ont incontestablement fragilisé les établissements. Il mapparaît indispensable, à ce niveau, de poursuivre la réflexion commune aux internats engagée avec lARIES (1) dans cette volonté politique de faire évoluer le contexte législatif.
Il sagit surtout dy trouver une dynamique de transformation, à saisir comme une occasion de sinterroger, de faire évoluer ses fonctionnements. Autant il mapparaît indispensable dêtre vigilant, dinterpeller si les moyens ne permettent plus de prendre en charge la population reçue, autant il me paraît impossible de se situer hors-la-loi, quitte à linterroger si elle ne prend pas en compte certaines spécificités du secteur.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) ARIES Ile de France - 1 rue Massotte - 78530 Buc. Tél. 01 39 56 34 08
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