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« Les contraintes suscitées par les « 35 heures » engagent les établissements daccueil à un respect si rigoureux des textes conventionnels que le textuel finit par recouvrir léducatif et la clinique » déplorait dans nos colonnes, il y a un an, un groupe déducateurs dinternat.
Depuis, nombreux ont été les professionnels dinternat à témoigner de contradictions entre les dispositifs proposés par la loi sur les 35 heures et le service à rendre auprès des usagers. Deux manifestes au moins, celui des directeurs de lADESS du Puy-de-Dôme et un autre, initié par un éducateur, ont recueilli un succès certain (1). De nombreux salariés de maisons denfants à caractère social, dinstituts médico-pédagogiques, dinstituts de rééducation, de foyers dhébergement, de familles thérapeutiques, dinternats divers et même de services de milieu ouvert envoient leur signature, expriment leurs inquiétudes et apportent des témoignages : « Depuis des années, nous organisons, pendant les vacances dété, un spectacle de théâtre ambulant pendant dix jours. Cette année nous ne pourrons pas le faire » écrivent, en mars dernier, les signataires dun foyer ; « nous sommes daccord pour dire que les amplitudes horaires ainsi que la mise en place dun service de nuit assuré par des veilleurs iront à lencontre de notre travail qui prend sens dans une continuité de liens et non pas dans un saucissonnage de nos fonctions », dénonce une éducatrice toulousaine qui sestime prise dans « un conflit qui oppose une éthique de travail et une logique de gestion » ; une chef de service ardéchoise décrit, pour sa part : « Des personnes travaillant à mi-temps commencent leur service à 16 heures et terminent le lendemain à 9 h 30, leur mi-temps est consommé jusquà la semaine prochaine avec plus de temps en chambre de veille (9 h) quauprès de la personne handicapée (7 h) avec 1 h 30 de liaison » ; mais des directeurs aussi salarment, et témoignent : « Les salariés, qui habitent en banlieue, ne pourront plus assurer ces horaires découpés et sont les premiers à demander une adaptation de la loi à notre secteur », relaie ainsi la directrice dun foyer dhébergement parisien accueillant des adultes handicapés mentaux. Des équipes couchent sur papier leur propre manifeste en exposant leurs difficultés spécifiques, tel cet IME déplorant un nouveau découpage rendant impossible laccompagnement en continu de deux éducateurs pendant les temps forts de la soirée, ou le maintien des réunions hebdomadaires pour lensemble de léquipe éducative.
Suppression pure et simple dactivités spécifiques dinternat,
week-ends et transferts, activités communautaires denfants et
dadolescents, diminution du nombre de jours douverture, réduction
du temps de travail en équipe (auprès des usagers, doublures
),
morcellement de laction, perte de cohérence et diminution du
sens de cette action, diminution de la qualité de lencadrement
et plus globalement perte de souplesse et de capacité dinnovation
: les effets pervers dénoncés ne manquent pas, recensés récemment
par lAssociation régionale des internats éducatifs spécialisés
(ARIÈS) (2), qui les détaille point par point :
Lamplitude de prise en charge étant « extrêmement variable » en fonction des troubles de la population accueillie (elle peut aller de 7 h du matin à 24 h le soir, par exemple pour les adolescents), la gestion du temps sen trouve « acrobatique » et la proximité ou non de résidence des éducateurs, comme lorganisation en grandes ou petites unités de vie, deviennent alors des facteurs particulièrement déterminants.
Le cadre proposé par lARTT « élimine ou réduit nombre dactions reconnues comme indispensables », le respect du code du travail et laccord de branche impliquant trop souvent un « retour aux horaires découpés sans rapport réel avec la vie des jeunes accueillis, ce qui provoque une multiplication des intervenants ». Les rédacteurs du texte donnent lexemple de limpossibilité denchaîner un coucher, une nuit et un lever, ou de mettre en place des transferts « acceptables en terme de prise en charge pour les jeunes et dorganisation de vie pour les éducateurs ».
LARIÈS reconnaît que « les 35 heures sont un droit acquis désormais pour tous les personnels et doivent être appliquées », tout en précisant que cette réduction « ne doit pas réduire dans le même temps la dynamique de laction ». Alors, propose-t-elle, « tout en conservant la règle commune des 35 heures en moyenne, ne vaut-il pas mieux valoriser le salaire des éducateurs exerçant leur activité avec une anomalie de rythme de travail (les 12 points actuels étant insuffisants), que de multiplier les systèmes compliqués de compensation, lors des dépassements de période de travail ? »
Le Conseil supérieur du travail social, dans un rapport sur linternat, avait proposé de promouvoir des accords dentreprise prenant en compte les diversités existantes ; « il faudrait », commente lassociation des internats, « quils représentent un progrès par rapport aux textes conventionnels ou réglementaires, et non des dérogations ».
Afin donc de « briser un carcan de dispositifs à court terme, mortifère pour linternat et de redonner aux équipes et responsables un projet capable de revivifier leur programme tout en appliquant la loi », lARIÈS émet deux propositions : le temps de travail quotidien « devrait pouvoir être porté jusquà 15 h et le temps de repos à 9 h » ; rappelant dautre part quelle proposait déjà, il y a six ans, une revalorisation du salaire des éducateurs dinternat de 50 points, elle propose aujourdhui de « valoriser sensiblement » celui des personnels sujets aux anomalies de rythme de travail et exerçant dans des horaires dits familiaux.
Un arrêt du Conseil dÉtat du 28 juillet dernier va amplifier les inquiétudes. Il stipule que les heures de nuit doivent être rémunérées comme des heures normales de travail (en effet, en août 1998, la direction de laction sociale (DAS, devenue depuis DGAS) avait émis une note considérant que les heures effectuées en nocturne ne constituaient pas un travail effectif). Et la Cour de cassation, elle aussi, avait, en juin 99, affirmé le même principe déquivalence que celui arrêté par le Conseil dÉtat Comment faire ? « Au regard de lengagement personnel des assistantes maternelles dans la relation éducative », sindignent alors les initiateurs des manifestes, « il est scandaleux que, aujourdhui, des éducateurs revendiquent le paiement intégral des heures de nuit ( ) ! », remarquant amèrement « quun éducateur payé intégralement pour une nuit de garde aura déjà accompli administrativement un quart de sa semaine de travail au prix dun déficit de présence active auprès des enfants ! »
Toutes ces conséquences pédagogiques bouleversant la vie de nombre déquipes, quelques grandes associations ont été amenées à prendre position. Ainsi, lUnion nationale des associations de sauvegarde de lenfance, de ladolescence et des adultes (Unasea) est-elle intervenue, fin février 2000, auprès du gouvernement, pour obtenir « les aménagements nécessaires à la cohérence de laction éducative et aux conditions de travail des professionnels ». Apportant une illustration supplémentaire, le directeur général de la Sauvegarde évoquait la « mise en cause de lexistence même de certains dispositifs centrés sur la permanence éducative, comme les Centres éducatifs renforcés » par une application stricte de la loi et « lapparition de procédures dinspecteurs du travail ». Parallèlement, le Syndicat national des associations pour la sauvegarde de lenfant à ladulte (SNASEA) (3) votait, en avril dernier, une motion attirant lattention des pouvoirs publics « sur limpossibilité devant laquelle se trouvent les associations gérant des structures dhébergement à fonctionnement continu des structures organisant des séjours de rupture, des camps et des transferts, de respecter les prescriptions légales et réglementaires en matière de durée du travail ». Une commission Internat et transfert était créée le 19 septembre à linitiative du même syndicat, avec pour mission de « constituer un dossier mesurant limpact des dispositions légales et réglementaires en matière de durée du travail, en proposant des aménagements et des dérogations susceptibles daider à maintenir la qualité du service rendu aux usagers » (le 15 novembre dernier, la commission se réunissait pour la deuxième fois).
« Nous avons pour le moment quelques réticences à rallier un mouvement syndical. On peut, dans notre département, leur attribuer une responsabilité quant au contenu des accords ( ). Cest pourquoi nous vous demandons de préciser votre position vis-à-vis du mouvement syndical », avaient résumé des éducateurs bretons en faisant parvenir quelques signatures au manifeste éducatif. Et en effet, la question est dimportance : le 5 septembre dernier, par exemple, un conseiller du cabinet de Martine Aubry faisait le point sur les contentieux engagés par les personnels éducatifs ayant assuré des permanences nocturnes en chambre de veille, pour obtenir le paiement heure pour heure. LUNIFED y indiquait quaucun syndicat navait signé le texte tentant daboutir à un accord de branche sur la question ; le même conseiller ministériel envisageait alors la proposition dun décret reprenant les actuelles dispositions des conventions collectives (9 heures de présence nocturne en chambre de veille = 3 heures rémunérées), tout en laissant ouverte la possibilité dautres négociations. Le sentiment de désorganisation des équipes éducatives ne va pas séloigner de sitôt.
Joël Plantet
(1) ADESS 63 Maison denfants LArc-en-ciel Chassignol 63300 Thiers. Fax 04 73 80 87 67. Manifeste éducatif Vincent Cartry La Deurie - 50320 La Mouche. Internet : http://www.ifrance.com/amplitude
(2) ARIÈS Ile-de-France 1 rue Louis Massotte 78530 Buc. Tél. 01 39 56 34 08.
(3) UNASEA 118 rue du Château des rentiers 75013 Paris. Tél. 01 45 83 50 60 - SNASEA 27/29 avenue Parmentier - BP 54 75521 Paris cedex 11.Tél. 01 43 14 89 00.
Rares sont les établissements, nous avons pu le constater, acceptant lidée dun reportage sur la mise en place des 35 heures ; le château de Maubuisson nous accueille en cette fin dannée, à Saint-Ouen lAumône, dans le Val dOise. Il est vrai que lendroit est connu pour une ouverture certaine sur lextérieur : il avait permis, par exemple, au cinéaste Jacques Doillon, de réaliser Petits frères, dont lhéroïne était une des jeunes filles de linternat. Maison denfants gérée par luvre de protection des enfants juifs (OPEJ), la structure compte 45 enfants ou jeunes de 5 à 18 ans confiés par décision administrative (Aide sociale à lenfance) ou judiciaire (tribunal pour enfants).
Le directeur, Serge Azra, nous laisse demblée entendre que, si la réduction du temps de travail a réellement pu sopérer pour ce qui concerne le personnel technique (lingère, cuisinier, jardinier, homme dentretien, femmes de ménage ), ou administratif, la gestion est en revanche plus délicate pour léquipe éducative, composée de onze personnes, moniteurs-éducateurs, éducateurs de jeunes enfants ou éducateurs spécialisés.
Septembre 1999 : la direction de lassociation qui gère deux maisons denfants à caractère social, trois clubs de prévention, un service dAEMO, deux points accueil jeunes et un service social fait appel à un service daudit pour la mise en place de lARTT. Rencontres avec les cadres de direction puis, dans chaque établissement, réunions avec les personnels technique et administratif (sans la direction, puis avec), et enfin restitution avec la direction générale.
Les demandes de réaménagement des horaires sont globalement satisfaites pour léquipe technique : huit personnes, dont une à mi-temps, ont formalisé, et couché sur papier, leur nouvelle grille horaire. Encore que le jour même de notre visite, le directeur décidément soucieux de transparence nous montre une lettre sur son bureau, émanant du cuisinier, lui demandant de nouveaux réajustements.
De même, léquipe dite administrative directeur, chef de service, secrétaire, économe, assistante sociale va, semble-t-il, y trouver à peu près son compte. Le risque néanmoins, craignent ensemble deux des cadres de létablissement, serait que ceux-ci ne deviennent « corvéables à merci ».
Pour léquipe éducative, la solution serait peut-être dans lannualisation, en faisant abstraction des transferts (deux sont organisés dans lannée). Pour le quotidien, dans le cadre de cette réduction du temps de travail, certaines tâches deviennent plus compliquées à gérer : les rencontres de foot, les organisations des quelques fêtes et galas, les week-ends où parfois les enfants demandent à rester dans linstitution les situations familiales des jeunes accueillis, nous indique-t-on à cet égard, sont plus dégradées quil y a quinze ans. Lencadrement éducatif, de jour comme de nuit, est donc chose importante : la réponse est bel et bien dans quelques embauches supplémentaires.
Serge Azra reste optimiste, et la nouvelle organisation du travail se fera par le consensus. Rencontrés (avec lui) dans les couloirs, les éducateurs ne le contrediront pas ou en plaisanteront. Un planning a déjà été concocté, de septembre dernier à janvier prochain. Léquipe semble tenir à ses « binômes éducatifs » et la question est bien dorganiser leur autonomie, des temps comme celui du réveil, ou celui des soirées devant, de lavis général, être renforcés. Le 3 octobre dernier, une réunion évoquait la répartition des postes dégagés par la réduction du temps de travail : délégués syndical et du comité dentreprise, direction, représentants du personnel technique et éducatif tombaient daccord sur les deux postes créés par les accords sur la réduction du temps de travail : 1/2 poste technique (plongeur), le reste pour renforcer léquipe éducative. « Les équipes technique et éducative sont complémentaires », rappelle le compte rendu de la réunion : « En créant un demi-poste de plongeur, nous soulageons léquipe éducative de certaines tâches ». Si un établissement comme celui-ci ny parvient pas, qui donc y parviendra ?
J.P.
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