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Comment appréhender la notion de droits de lenfant sans y associer automatiquement la connotation négative des phénomènes de « maltraitance » ?
La notion de droits de lenfant ne doit pas effectivement se réduire à la prise en charge des enfants maltraités. Elle est bien entendu, infiniment plus large. Il ne sagit pas de percevoir la défense des droits de lenfant comme se bornant à lutter contre linceste, les viols et les diverses formes de maltraitance. La notion de droits de lenfant est aussi une notion positive, ce qui veut dire quils ne doivent pas être considérés comme seulement « en creux ».
On ne peut pas dire que les droits de lenfant fassent lobjet, en France, de violations grossières. Dans mes fonctions antérieures, jai dû voyager dans des pays où régnaient une extrême pauvreté, des guerres et où les droits des enfants étaient et sont encore massivement violés. Ce nest pas le cas chez nous, ni dans les textes, ni dans les faits.
Il nen demeure pas moins que tout est loin dêtre parfait. Le rapport Fabius-Bret, en 1998, parlait dailleurs dun « édifice inachevé » et émettait un certain nombre de propositions.
Deux dentre elles sont peut-être sur le point daboutir :
Jy ajouterai aussi le sujet de laccès au dossier, par les parents, lorsquune mesure dassistance éducative est décidée, en cas de placement notamment. Pour linstant, ces parents ignorent le contenu du dossier qui les concerne ; et, à mon avis, ce nest pas acceptable. Actuellement, une commission présidée par Jean-Pierre Deschamps, président du tribunal pour enfants de Marseille, travaille sur le sujet et devrait rendre prochainement ses conclusions.
Y a-t-il cependant adéquation entre les textes, même revus et corrigés, et leurs applications ?
Il y a effectivement beaucoup de points dachoppements. En France, comme ailleurs, la notion de droits de lenfant est relativement nouvelle, même si beaucoup déléments de ces droits existent dans de nombreux textes, dans le Code civil, le code pénal etc. Mais ils y sont « éclatés », ils ny sont pas perçus comme un ensemble, et cest sans doute inévitable. Mais nous ressentons le besoin dune présentation densemble des droits de lenfant.
Dautant plus que la Convention internationale na que dix ans et que, par définition, ces droits sont subversifs. Or, dans un vieux pays patriarcal comme le nôtre (lire page 8), de droit romain, lorsque lon aborde la question des droits de lenfant, beaucoup de gens rétorquent que les enfants ont aussi des devoirs. Or, il est nécessaire de préciser à ceux que cela inquiète, que les devoirs sont consubstantiels aux droits ; cest-à-dire que lon dit à lenfant : « Tu as des droits, mais à lintérieur de ceux-ci ; il y a des devoirs » Il faut donc aujourdhui cesser dopposer ces deux notions. En fait, le devoir des adultes est aussi de fixer à lenfant des limites et le droit de lenfant est davoir aussi en face de lui ces mêmes adultes qui soient prêts à lui fixer des limites. Cest aussi faire violence à un enfant que de ne lui définir aucune limite.
Les droits et devoirs sont donc complètement imbriqués et, à partir du moment où on aura levé ces inquiétudes, la notion de droits effectifs de lenfant fera des progrès dans notre pays et ailleurs. Que les enfants soient écoutés et que leur intérêt supérieur soit au cur des décisions. Ce qui, bien sûr, nautorise pas à leur accorder tous les droits car ce serait, là aussi, leur faire violence.
Les travailleurs sociaux sont-ils assez « formés » dans cette matière ?
Ces professionnels ont reçu ce quil est nécessaire de savoir en termes de formation sur les droits dans leur acception littérale (droit social, droit pénal, droit civil ) mais cela signifie-t-il quils ont acquis comme formation un enseignement intitulé « Droits de lenfant », qui rassemblerait tous ces droits dans un même ensemble ? Il me semble que non. Or, pour les travailleurs sociaux, les enseignants, les infirmières etc. il serait urgent quau sein de leur cursus détudes soit intégré ce type de module, car il est indispensable quexiste une approche individualisée des droits de lenfant. Pour le moment ces droits sont, je lai dit, éparpillés.
Les conséquences de ces manques provoquent des lacunes parfois dommageables aux enfants. Par exemple, les magistrats qui soccupent denfants ne leur signalent pas toujours quils peuvent avoir un avocat, et même cette pratique est trop inégale, suivant les barreaux, les cours de justice, voire les départements. Or, lavocat pour enfants devrait être une mesure systématique, alors même que la loi ne fait quouvrir cette possibilité.
Ce qui me pose question, en outre, depuis que jai été nommée à ce poste, est quun certain nombre de placements sont effectués de manière très rapide. Les juges ont trop peu de temps pour prendre leurs décisions, les travailleurs sociaux sont surchargés. Or, certains placements sont « lourds » pour lavenir, notamment lorsquil sagit des nouveaux-nés.
Quels sont les grands « chantiers » que vous comptez entreprendre concernant les droits de lenfant et la mise en uvre de la Convention ?
Ladolescence me paraît être une tranche de vie pleine de doutes et de questionnements qui nest pas suffisamment reconnue par notre société comme requérant une attention particulière. Il faudrait multiplier, en France, ses structures pluridisciplinaires où les adolescents pourraient trouver des réponses aux questions quils se posent sur la vie. Cela nécessite quon trouve dans ces structures des ressources de psychiatrie, de médecine, de dermatologie, de gynécologie et des conseils juridiques et psychologiques.
Actuellement, il existe une maison de ladolescent au Havre et à lhôpital de Bicêtre, près de Paris, il y a aussi une structure daccueil pour adolescents, mais il devrait y en avoir partout ; que ce soit dans les hôpitaux urbains ou dans les quartiers périphériques des grandes villes.
Le second axe de travail se fonde sur la situation catastrophique de la psychiatrie de lenfant en France. Ainsi, il y a quantité denfants pour lesquels on sait quune psychothérapie serait nécessaire, et rien nest possible avant une période qui peut atteindre six mois, alors que lenfant est en demande immédiate. Dans un pays où il y a presque 18 millions de mineurs, il y a une quantité insuffisante de professionnels capables de mener des psychothérapies. Ainsi, quand il est avéré quun enfant a été abusé sexuellement, il faut immédiatement être en mesure de le prendre en charge et pas seulement sur le plan strictement médical mais aussi dun point de vue psychologique ou psychiatrique.
Aurez-vous les moyens de vos ambitions ?
La loi me donne comme mission de proposer des modifications réglementaires ou législatives lors de constats de dysfonctionnements. Ainsi, si le gouvernement et le Parlement ont créé cette institution, cest avant tout pour répondre à une demande qui sest exprimée. Je nai donc aucune raison de penser que mes propositions seront ignorées.
De plus, nous avons en France un ministère délégué à la Famille et à lEnfance dont je sais quil se préoccupe de ces questions sous langle politique, ce qui nest pas mon cas puisque je tente aussi de régler des situations individuelles restées sans solution.
Il existe actuellement une très grande volonté politique que cette institution existe car la société dans son ensemble la voulue. Elle sera par conséquent en état dentendre ce que je dirai.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) La Défenseure des enfants - 35 rue Saint Dominique - 75007 Paris. Internet : http://www.defenseurdesenfants.fr
Autorité indépendante instituée le 6 mars 2000, le Défenseur des enfants sest vu attribuer quatre missions : saisi de cas individuels de non-respect des droits des enfants, il établit des partenariats sans pour autant se substituer aux dispositifs social et judiciaire de protection de lenfance, mais « lorsque les procédures et recours normaux se sont avérés inopérants » avec le Médiateur de la République ou le Service national téléphonique daccueil pour lenfance maltraitée (Snatem). En second lieu, il ou plutôt elle, Claire Brisset, défenseure (1) identifie déventuels dysfonctionnements collectifs se produisant au détriment des enfants, et peut émettre des propositions pour y remédier. Linstitution, en outre, participe à la promotion des droits de lenfant (actions dinformation, journée nationale du 20/11 ) ; enfin, elle peut proposer de modifier ou dinitier des textes législatifs.
Toute nouvelle en France, cette fonction existe déjà dans une dizaine de pays européens : un réseau européen des médiateurs pour enfants (European network of ombudsmen for children, ENOC) a été créé en 1997, dont Claire Brisset a dailleurs été élue présidente, en octobre dernier.
600 courriers reçus entre mai et septembre 2000 : dans les deux tiers des cas, les plaintes individuelles portent sur « les conséquences de litiges privés et séparations très conflictuels », le demandeur contestant des décisions prises par les juges, notamment en ce qui concerne les droits de visite et dhébergement ; il est fait état de nombreuses allégations de violences sexuelles.
Mais 20 % des cas portent sur des allégations de violence hors cas de divorces ou de séparations et sur des placements judiciaires « parfois ultra-précoces (nouveau-nés) » ; 15 % allèguent de violences institutionnelles, y compris dans le cadre scolaire ; 4 % émanent dassociations défendant les droits de mineurs étrangers isolés.
Mais linstitution a relevé dautres problématiques collectives : laccès des familles à leur dossier dassistance éducative ; la formation des professionnels de lenfance aux droits de lenfant, « trop peu souvent perçus dans leur globalité » ; les insuffisances de la psychiatrie de lenfant ; la situation des mineurs étrangers ; les enfants en situation précaire face au sida, notre pays manquant « de solutions de logement et daccueil adaptées à ce type de cas particulièrement douloureux ».
En septembre 2001, lassemblée générale des Nations Unies consacrera une session spéciale à lenfance et la journée du 20 novembre pourrait y être reconnue comme Journée mondiale des droits de lenfant : (la Défenseure se déclare sur ce point « optimiste »). Dautre part, pour développer réellement les services daccès aux droits pour les enfants, il « apparaît nécessaire » daugmenter le nombre de juges des enfants (330 actuellement, il en est proposé 150 de plus) et greffiers (75 supplémentaires), mais aussi daméliorer le dispositif daide juridictionnelle pour les mineurs. Il est temps, poursuit linstitution dans ses propositions, de permettre aux familles davoir un accès à leur dossier en matière dassistance éducative (la Cour européenne des droits de lhomme a déjà condamné la France dans ce domaine) : cet accès serait médiatisé par le biais dun avocat, selon une procédure analogue à celle déjà en uvre pour les divorces, ou grâce à un médiateur.
Concernant les placements de très jeunes enfants, « il conviendrait dintroduire une possibilité de référé » devant la Cour dappel, sur le même modèle que les dossiers des affaires examinées par les juges aux affaires familiales. Par ailleurs, est préconisée laccélération des décrets dapplication manquants de la loi de 1998 sur la protection des mineurs victimes dabus sexuels (enregistrements audiovisuels de lenfant seulement quatre villes le font actuellement , prise en charge thérapeutique de toutes les victimes, meilleur suivi des auteurs dactes pédophiles ).
Les mineurs étrangers isolés doivent être considérés, poursuit la Défenseure, comme des mineurs en danger jusquà lâge de 18 ans, et demeurer sous la double protection du juge des enfants et du juge des tutelles jusquà leur majorité.
Enfin, il est nécessaire douvrir « rapidement » dans la région parisienne, des appartements de coordination thérapeutique pour accueillir les parents séropositifs et leurs enfants.
Des axes de travail ont été énoncés pour lannée 2001 : la prison, dabord, pour « aborder tous les aspects de la relation des enfants et des adolescents avec lunivers pénitentiaire » (Claire Brisset raconte comment elle a visité le quartier les mineurs à Lyon et comment « tout cela doit être changé ») ; ladolescence, dautre part, « grande oubliée des mesures et politiques daide à lenfance », qui requiert « à lévidence une attention particulière, des modes de prise en charge pluridisciplinaires ». Une réflexion sur la psychiatrie de lenfant et de ladolescent, enfin, sintéressera au statut des psychiatres denfants, aux relations entre secteur public et privé et aux moyens de la profession.
En lien avec les instituts de formation de travailleurs sociaux, les instituts universitaires de formation des maîtres, les écoles relevant des diverses administrations, un « examen attentif des enseignements existant, ou non, en matière de droits de lenfant » sera réalisé, en vue de recommandations.
Autres axes de travail : la lutte contre la pornographie mettant en scène des enfants, contre le tourisme sexuel, et les nouvelles dimensions prises avec lirruption des nouvelles technologies. Lenfant dans les DOM et dans les TOM fera également lobjet dune « attention particulière » requise par « certaines situations spécifiques ». Enfin, la question de laccès à lapprentissage des mineurs étrangers est posée, la situation actuelle « qui les en exclut » étant « très insatisfaisante ». Tous azimuts, du pain sur la planche.
Joël Plantet
(1) Ancienne journaliste (Le Figaro, Le Monde, Le Monde diplomatique), Claire Brisset était, depuis 1991, directrice de linformation à lUnicef. Son mandat est de six ans, non renouvelable.
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